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Le roi tué par un cochon : une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? / Michel Pastoureau 26/03/2017

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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Voilà une petite lecture un peu complémentaire à la précédente. Là où Fleur de lis et oriflamme nous détaillait l’origine desdites fleurs-de-lys, nous découvrons ici comment un très bête accident de la circulation a poussé la monarchie française à choisir ses armoiries. Le roi tué par un cochon : une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? de Michel Pastoureau est paru en 2015 chez Seuil.

Le roi tué par un cochon : une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? / Michel Pastoureau

Le roi tué par un cochon : une mort infâme aux origines des emblèmes de la France ? / Michel Pastoureau

Nous sommes en 1131. Alors que le roi de France Louis VI le Gros se prépare à partir en guerre contre des vassaux récalcitrants et que le pape Innocent II se trouve en France pour un conclave devant déposer son rival l’antipape Anaclet II, son jeune fils fait le con avec ses amis. Le jeune roi Philippe de France – au cours de leurs deux premiers siècles, les Capétiens veillèrent à faire sacrer leurs héritiers de leurs vivants, simple et sage précaution – qui n’a pas encore quinze ans, se balade à cheval dans les faubourgs de Paris avec des amis de son âge. L’insouciance d’un jeune prince tourne court quand un cochon errant dans les rues se précipite entre les pattes de son cheval, ce qui fait choir celui-ci et donc le pauvre Philippe par la même occasion. Hélas ! L’enfant est immédiatement transporté dans une maison, où il meurt alors que ses parents ont eu à peine le temps de se rendre à son chevet. C’est ce qu’on appelle mourir connement… Mais Philippe était roi de France. Et s’il n’est coupable en rien, cette mort absolument stupide jette la honte sur sa lignée. Un Capétien peut mourir de maladie, à la guerre, à la chasse, assassiné à la suite d’un complot ou d’un empoisonnement. Pas d’un accident provoqué par un porc vagabondant parmi les déchets. Ses parents sont anéantis, au point que l’abbé Suger se voit contraint de prendre des mesures énergiques : faire enterrer Philippe à Saint-Denis aux côtés d’autres rois, et faire sacrer à son tour son frère cadet Louis, qui deviendra Louis VII. Sans un cochon, le successeur de Louis VI serait probablement devenu un prélat, n’aurait donc pas été marié puis divorcé, ce qui n’aurait peut-être pas suscité une guerre avec l’Angleterre. Autant dire que cet accident a eu des répercussions particulièrement importantes. Quant à l’animal fautif, point de punition pour lui, les procès intentés aux animaux n’apparaîtront qu’au XIIIe siècle.

L’auteur nous présente d’abord le contexte local, où on découvre que Louis VI ne s’appelait pas le Gros pour rien car comme bon nombre de ses pairs de l’époque il était devenu obèse au point de ne plus tenir sur un cheval. La France est alors relativement en paix et prospère et il n’y a pas vraiment de troubles dans le royaume en dehors du fait que le roi tente d’influencer les élections de ses évêques. Comme nous l’explique l’auteur, la mort du prince est un double coup de tonnerre : d’une part elle déstabilise la monarchie, d’autre part elle est le fait d’un animal méprisé et considéré non seulement comme impur mais même comme instrument du diable. Par ailleurs, les défrichages séculaires qui ont fait reculer la forêt française jouent un rôle dans la présence des porcs en ville : pendant des siècles on les laissait vaguer en forêt, mais la superficie de celles-ci se réduisant il fallut réglementer de plus en plus cette présence (le porc est dévastateur pour l’environnement car il fouit et dévore les jeunes pousses). Les forêts reculant et s’éloignant des villes, l’approvisionnement en viande nécessita d’élever des porcs en milieu urbain, provoquant nombre d’accidents. De 1131 à 1137 Louis VI multiplie les signes de piété pour tenter d’expier les fautes qu’il croit être à l’origine de la punition divine, et rebaptise Philippe son septième fils, faisant durablement entrer le prénom dans la dynastie. Pour autant, il ne semble pas avoir spécialement formé son nouvel héritier à son futur métier de roi. Ce dernier est donc bien désemparé quand il devient le seul roi, le jour même où il épouse Aliénor d’Aquitaine. Les époux ne s’entendent pas, leurs tempérament étant bien trop différents, et aucun fils ne naîtra de l’union. Pour ne rien arranger, Louis VII se fâche temporairement avec tous les conseillers de son père, avec le pape et même sa mère, répétant régulièrement qu’il n’aurait souhaité être qu’un moine. Espérant laver ses péchés, Louis décide de partir en croisade en 1146 sur les conseils de Bernard de Clairvaux, laissant Suger diriger la France. L’expédition est un désastre cuisant et envenime ses relations matrimoniales jusqu’à finir par un divorce en 1152. La mariée épousera ensuite celui qui deviendra roi d’Angleterre, provoquant de nombreuses hostilités entre les deux royaumes.

Le règne est donc une dure épreuve pour Louis VII, qui dès son retour de croisade se tourne vers le culte à la vierge Marie, alors en pleine expansion. Triple incarnation de la pureté et de la mère idéale, vénérée par Suger et Bernard de Clairvaux, Marie fascine et réconforte le roi. Il l’honore et en fait une quasi-reine de France. Il commence alors à adopter ses attributs iconographiques : le lys et le bleu. L’auteur rappelle que la fleur de lys est ancienne et se retrouve dans de nombreuses cultures antiques, dont la culture gauloise. Il ne creuse pas ses origines, mais indique qu’elle devient un symbole de souveraineté et de fertilité, et qu’on l’associe à Marie à partir du Xe siècle. La couleur bleu, quant à elle, passe après l’an mil du statut de couleur peu importante à celui de couleur céleste. Le bleu commence à n’être plus utilisé que pour exprimer la lumière divine, tranchant avec le blanc qui représente la lumière terrestre (le soleil). Suger dépensera des sommes folles pour doter Saint-Denis des teintes bleues les plus magnifiques. À terme, le bleu restera la couleur fétiche de la dynastie et de la France, au-delà des changements de mode et des régimes. Simultanément, le roi de France voit l’héraldique se développer en Europe sous l’effet de mutations locales : besoin d’identification militaire sur le champ de bataille (les visages sont de moins en moins visibles à cause des protections), mais aussi besoin d’affirmer son appartenance sociale et familiale. Louis VII a donc les ingrédients nécessaires pour la création d’armoiries royales qu’il n’utilisa peut-être pas lui-même sous leur forme définitive (en 1137 elles n’apparaissent pas sur son sceau), mais qu’il combina vraisemblablement à travers ses vêtements, ses insignes ou ses cérémonies. Il reste que les représentations les plus anciennes de ces armoiries ne remontent qu’à 1211 pour un sceau de son petit-fils, et 1216 pour un vitrail en couleur. Le lien entre Louis VII et ses armoiries aux fleurs-de-lys fut certainement facilité par le fait que ses noms de baptême étaient Ludovicus Florus. Ce choix et celui d’autres motifs floraux (on apprend par exemple que la main de justice aurait remplacé la palme par la confusion palme / paume) distingue nettement le roi de France de nombre d’autres souverains qui optent plutôt pour des animaux féroces et les couleurs rouge et jaune. Le végétal étant alors jugé plus pur que l’animal, Louis VII continuait sans doute à laver la souillure liée à la mort de son frère. La limitation des armoiries à trois fleurs de lys sous Charles V est peut-être un signe que la dévotion mariale cède alors la place à la sainte trinité dans la ferveur populaire.

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