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Voyages d’un officier consulaire dans le Tibet oriental : introduction historique / Sir Eric Teichman 15/02/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Voilà un article qui nous apporte un témoignage direct du conflit qui opposa le Tibet aux troupes provinciales chinoises du Sichuan en 1917-1918 (la Chine étant plongée dans la guerre civile et fractionnée en plusieurs régions antagonistes). Eric Teichman fut chargé en tant que représentant britannique dans la région de faire la médiation entre les parties. Dans l’extrait qui nous est proposé, il nous présente aussi l’histoire récente du Kham et de l’Amdo.

Teichman commence par rappeler dans quelles circonstances la Chine a progressivement pris pied au Tibet. C’est au début du XVIIIe siècle que l’Empire doit dépêcher des troupes au Tibet alors ravagé par la guerre opposant deux tribus mongoles. Une fois l’affaire réglée, un résident mandchou et sa garnison sont laissés à Lhassa. Pour deux siècles la frontière est alors marquée par un pilier sur le col de Bumla. L’influence chinoise culmine lors de l’invasion népalaise de 1790 quand l’empereur Qianlong envoie une armée pour les repousser. L’empereur nomme alors deux ambans au Tibet, dont le rang est égal à celui du Dalaï-lama et du Panchen-lama, pour administrer le pays. À la mort de Qianlong, la Chine connait cinq empereurs dont les pouvoirs déclinent face aux empiètements européens et aux troubles internes. Cela se ressent aussi dans les Marches tibétaines : en 1860 le Nyarong est unifié par un chef de guerre qui envahit les royaumes voisins et perturbe la région pendant quelques années. Lesdits voisins n’obtenant aucune aide de la Chine se tournent alors vers Lhassa qui envoie une armée rétablir l’ordre en 1863. La Chine reconnait l’annexion du Nyarong désormais administré par un gouverneur nommé par Lhassa. La région se soulève encore une fois en 1894 mais est contrée par une Chine en paix. Victorieux, le vice-roi du Sichuan propose à Pékin de prendre le contrôle du pays, mais l’hostilité tant de Lhassa que des ambans qui y voient un empiètement intolérable sur leurs plates-bandes fait capoter le projet. C’est ensuite au Derge que des troubles se manifestent quand un des fils du roi soupçonné d’être illégitime s’oppose à son père et à son frère aîné. Sous le prétexte de l’en débarrasser, un officier chinois prend le pays et la famille royale qu’il déporte avant de devoir la libérer. Le roi étant mort en captivité se pose maintenant le problème de l’héritage. L’aîné monte sur le trône, mais son cadet profite de son absence pour prendre temporairement sa place. Il retente le coup quelques années plus tard, forçant l’aîné à se réfugier à Lhassa… qui en revient avec des troupes. En fuite, le cadet tente une nouvelle rébellion quand Zhao Erfeng annexe purement et simplement le territoire en 1908.

Au début du XXe siècle, ce que les Européens appelaient Tibet correspond à trois entités différentes : le royaume bouddhiste de Lhassa et ses dépendances, les États semi-indépendants des Marches tibéto-chinoises sous protection chinoise et le territoire du Kokonor (lac Qinghai) sous le contrôle théorique de l’amban de Xining dans la province de Gansu. Les royaumes des Marches envoient des missions porter un tribut à Pékin, certains étant sous l’influence de Lhassa, et les quelques officiels chinois présents voient leur pouvoir réduit à peau de chagrin, leurs troupes sont souvent désarmées quand elles n’existent pas uniquement sur le papier pour percevoir les soldes. Quant au territoire du Kokonor appelé Amdo par les Tibétains c’est essentiellement un désert inhabitable, la population se répartissant en Mongols et en Tibétains obéissant chacun à leurs princes et chefs respectifs.

Les États indigènes du Tibet oriental (avec liens vers les descriptions et cartes de la Tibetan and Himalayan library)
Nom tibétain (et variantes) Nom chinois Rang du souverain
États sous la protection de l’Empire de Chine.
Chagla / Chala (voir notice) Mingcheng Gyelpo (roi)
L’État le plus oriental dont la capitale est Tatsienlu / Kangding / Dartsedo
Derge / Dege (voir notice) Teko Gyelpo
Le plus grand des États, dans le bassin du Haut-Yalung.
Nangchen (voir notice et carte) Lungch’in Gyelpo
Comprend les sources du Haut-Mékong dans le territoire du Kokonor.
Lhato / Hlato / Lhatog (voir notice et carte) Nat’o Gyelpo
Un petit État entre Nangchen et Derge.
Lintsung (voir notice et carte) Lintsung Gyelpo
Un petit État du Haut-Yalung.
Ba / Bathang (voir notice et carte) Batang Depa (titre héréditaire ≈ prince ou roitelet ?)
Letang / Lithang (voir notice et carte) Litang Depa
Hor Kangsar (voir notice et carte) Huoerh  K’ung-sa Pönpo (titre héréditaire)
Hor Beri (voir notice et carte) Huoerh Paili Pönpo
Hor Drango (voir notice et carte) Huoerh Changku Pönpo
Hor Driwo / Drio Huoerh Chuwo Pönpo
Hor Mazur (voir notice et carte) Huoerh Mashu Pönpo
Les cinq États Hor (Horsekanga en tibétain) sur le Haut-Yalung. Placés avec Derge sous la protection de Lhassa en 1865.
Geshe (voir notice et carte) Keshih Pönpo
Tongkor / Tongkhor / Tengko (voir notice et carte) Tungk’o Pönpo
Tzako / Dzakho / Dzako (voir notice et carte) Tsak’o Pönpo
Yuko / Yükho (voir notice et carte) Yuk’o Pönpo
Seta / Setha (voir notice et carte) Set’a Pönpo
Petits États nomades du bassin du Haut-Yalung.
Nyarong (voir notice et carte) Chantui Pönpo
Comprend la vallée du Yalung en-dessous de Kardze, cédé à Lhassa en 1865.
Sangen / Sagnen / Sanai (carte de la ville) Sangai Pönpo
Comprend la vallée du Yangtse au-dessus de Bathang.
Mili / Muli (voir notice et carte) Mili Lama (réincarnation ou abbé)
Un État religieux aux frontières du Yunnan.
Ainsi que : les États du Gyelrong, de nombreuses petites principautés situées juste à l’ouest de la plaine de Chengdu au Sichuan.
États sous la protection de Lhassa.
Chamdo Chamuto Lama
Draya / Drayab / Traya / Dragyab (voir notice et carte) Chaya Lama
Riwoche Leiwuch’i Lama
Principautés religieuses du bassin du Mékong.
Markham / Markham Gartok Mangk’ang Te-ji ou Chikhyab (gouverneur)
Province de Lhassa dans le bassin du Mékong, en-dessous de Draya.
Gönjo (voir notice et carte) Kungchueh Depa
Une dépendance de Markham.
Jyade / Gyade San-shih-chiu-tsu Pönpo
Le Pays des 39 Tribus situé dans le bassin de la Haute-Salouen au sud de la frontière du Kokonor.
Ainsi que : Bashü / Pashö, Tsawarong, Zayül, Bomed / Pome / Poyül et Gongbo / Kongpo, provinces dépendant de Lhassa dans le Sud-est du Tibet.

La conférence de Simla de 1914 ouvre une période de trois ans de paix pour le Tibet de Lhassa. Mais pour les Marches sino-tibétaines, il en va tout autrement. À la fin de cette année, la garnison chinoise du Chatreng (incluse dans le territoire de Lithang) se joint à une rébellion locale contre le pouvoir chinois. La situation échappe à tout contrôle puisque l’officier chinois qui dirige les mutins prend Tatsienlu avant d’entrer au Sichuan où lui et ses hommes se fondent dans les multiples groupes de brigands sévissant dans la région. le général ayant fuit sa garnison est cassé par Yuan Shikai, nouvel homme fort de Pékin qui nomme un Sichuanais et modifie la situation administrative du Kokonor. Cette région immense comprenant les sources du Yangtse, du Huang He et du Mékong et alors théoriquement sous le contrôle de l’amban de Xining, est confiée au général Ma, musulman de cette ville. Il se trouve que les musulmans du Gansu sont devenus depuis la révolution de 1911 le pouvoir dominant de la province. Leurs administrés sont majoritairement nomades (et craints des autres Tibétains pour leur sauvagerie) et ont pu éviter les ravages des interventions de Zhao Erfeng, mais les nouveaux maîtres de la région annoncent très vite leur intention d’exercer un contrôle plus direct.

Le Kalön lama Jampa Tendar, commandant en chef (1870-1922) © Phayul.com

Le Kalön lama Jampa Tendar, commandant en chef (1870-1922) © Phayul.com

Fin 1915, Yuan Shikai se fait proclamer empereur sous le nom de Hongxian, ce qui suscite une rébellion antimonarchiste au Yunnan. Hors le responsable de la province formé au Japon prend le contrôle du Sichuan voisin en 1916 avant de se retirer l’année suivante des ruines de Chengdu. Ce faisant, la garnison (yunnanaise) de Tatsienlu se retrouve encerclée par les troupes sichuanaises et doit évacuer la ville en catastrophe. Les garnisons des zones frontières sont dans uns situation encore pire puisqu’elles sont abandonnées à leur sort. Faute de ravitaillement, il leur faut donc devenir brigand et piller les habitants. De l’autre coté de la frontière temporaire tracée en 1914, le Tibet dispose de troupes plus efficaces mais s’estime lié par la convention de Simla qui lui interdit d’attaquer la Chine et pense que les Chinois en feront de même. Hors ceux-ci sont non seulement divisés, mais en plus l’un d’eux va agir de son propre chef. Le général Peng Risheng règne en autocrate sur les districts nord de la frontière du Sichuan et déteste les Tibétains (et réciproquement). Irrité d’être négligé par Pékin et par les autorités du Sichuan qui ont réduit son pouvoir à presque rien, Peng décide de briser la trêve et de marcher seul vers Lhassa. Il semble espérer en tirer un meilleur poste, à moins que le souvenir des actions de Zhao Erfeng lui monte à la tête. Quoi qu’il en soit, il prend prétexte d’une banale dispute sur la collecte de fourrage à la frontière pour enlever un gradé tibétain. Le commandant en chef tibétain, le Kalön lama, lui écrit plusieurs fois pour tenter de négocier mais se heurte à l’hostilité de Peng. Celui-ci fait avancer ses troupes, obligeant les Tibétains à bouger. Au grand dam du général chinois, le Kalön lama bouscule ses opposants, fait des centaines de prisonnier, prend plusieurs territoire et encercle enfin Chamdo où Peng s’est retranché. Après plusieurs mois et de lourdes pertes, Peng finit par capituler en avril 1918. Les troupes des autres officiels chinois n’étaient pas intervenues car les inimitiés étaient fortes et la guerre civile faisait rage au Sichuan. Pourtant, l’avance tibétaine est prise au sérieux et à l’été 1918 les Chinois appellent la médiation britannique en la personne de Teichman, agent consulaire. Les mouvement de troupes cessent, mais les négociations s’annoncent difficiles : les uns ne voudront pas abandonner leurs acquis, les autres ne voudront pas abandonner leurs revendications. Un accord de cessez-le-feu est néanmoins passé et chaque camp fait reculer ses troupes. Clin d’œil de l’histoire, la frontière temporaire coïncide avec celle du XVIIe siècle, Lhassa et Pékin se partageant les royaumes khampas.

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