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Le parti de Bouddha : comment la République Populaire de Chine définit et contrôle le bouddhisme tibétain / John Powers 22/05/2017

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Voilà une lecture aussi intéressante qu’édifiante. The Buddha Party: How the People’s Republic of China Works to Define and Control Tibetan Buddhism de John Powers est paru en 2016 chez Oxford University Press. Il s’attache à expliquer les ressorts de la politique chinoise au Tibet, en terme de propagande et de contre-propagande mais aussi en terme de ressenti national.

The Buddha Party: How the People's Republic of China Works to Define and Control Tibetan Buddhism / John Powers

The Buddha Party: How the People’s Republic of China Works to Define and Control Tibetan Buddhism / John Powers

Ce titre est extrêmement intéressant, mais vu le sujet c’est clairement un lire à charge contre la politique chinoise, au point de se demander parfois si le trait n’est pas volontairement forcé. À quelques reprises j’ai remarqué des arguments qui m’ont fait tiquer, par exemple le fait qu’après la chute de la dynastie Yuan en Chine (les descendants des Mongols de Khubilai Khan) il n’y a plus eu de contacts entre les gouvernements chinois et tibétains. C’est déjà envisager que le Tibet avait un gouvernement alors que jusqu’au XVIIe siècle plusieurs petits pouvoirs se sont succédé au Tibet central, sans jamais vraiment s’imposer complètement non plus. On peut lire aussi que l’armée tibétaine se débrouillait seule sans encadrement ni aide chinoise, ce qui est également faux : la Chine dut envoyer des troupes à plusieurs reprises, notamment pour réprimer les Mongols Dzoungares et Qoshots ou encore repousser l’invasion népalaise en 1791. On peut lire aussi d’autres mentions étranges, par exemple que les passeports tibétains étaient reconnus à l’étranger et que le pays passait des traités diplomatiques.

L’auteur nous présente d’abord la situation telle qu’elle est en Chine : tout ce qui tourne autour du Tibet est un domaine d’une sensibilité extrême, à tel point que toute remise en cause voire questionnement suscite des réactions fortement émotionnelles. Tout d’abord parce que la mainmise du parti sur le pays est telle qu’il a les moyens d’inonder le moindre patelin d’une marée de documents de propagande. Depuis des décennies, les Chinois apprennent à l’école, lisent dans la presse et entendent à la radio, à la télévision et sur internet que le Tibet a toujours fait partie de la Chine, que les Han (Chinois de souche) y apporté progrès et culture, et tout le monde y est bien plus heureux que dans le temps grâce au développement économique. Ce martèlement porte donc ses fruits avec d’autant plus d’efficacité que toute information contraire est censurée à l’intérieur et bloquée quand elle vient de l’extérieur. Pour s’assurer que cela reste toujours le cas, les chercheurs, qui pourraient remettre en cause la position monolithique du parti, sont encadrés par les services de renseignement et formés à fournir les arguments qui doivent soutenir cette position officielle et non à évaluer les informations entre elles afin d’établir correspondance et réfutation. Selon l’auteur, cela conduit les tibétologues chinois à évoluer en vase clos, sans la moindre idée de ce qui peut s’écrire en dehors du pays. La puissance économique chinoise, qui verse de substantielles bourses et subventions, permet d’ailleurs d’imposer le silence à l’étranger par des mesures de rétorsions immédiates.

L’ouvrage nous présente ensuite le cas des émeutes tibétaines de 2008. Celles-ci sont parties de Lhassa où un groupe d’une quinzaine de jeunes moines originaires du Kham profita du profil bas et des promesses de souplesse qu’avait formulé la Chine dans la perspective de l’ouverture des jeux olympiques pour crier des slogans anti-chinois. L’événement prit les autorités par surprise : nombre d’officiels hauts placés s’étant absentés, leurs adjoints ne surent pas comment répondre et laissèrent faire pendant quelques heures, alors que des journalistes étrangers se trouvaient sur place. En temps normal, tout le Tibet est quadrillé par de multiples agences de sécurité et de surveillance formées à intervenir immédiatement. La stupeur semble avoir été grande pour des Chinois persuadés d’avoir définitivement conquis le Tibet et pacifié ses habitants. Ces jeunes moines se plaignaient des séances d’éducation politique (comprendre d’endoctrinement) imposées à leurs monastères ne laissant plus de place aux études religieuses, et ils furent imités assez vite par d’autres moines puis par des laïcs, donnant lieu à des violences contre des Chinois Han et Hui. Les nouvelles se répandirent vite, donnant naissance à autant de foyers de contestation. Sur le plan du discours, la Chine accuse le Dalaï-lama d’avoir fomenté tout ceci, voire carrément formé lui-même des commandos de provocateurs séparatistes. Chez les exilés, l’administration est prise au dépourvu et tétanisée : elle devait justement entreprendre des pourparlers avec la Chine et craint de faire échouer une hypothétique et improbable avancée. L’administration désapprouve et décourage donc les actions violentes au grand dam des jeunes exilés. Leur inquiétude était d’autant moins fondée que le chef de la délégation chinoise qui devait les rencontrer déclara à la presse que le seul point à discuter était les modalités de la reddition et de l’emprisonnement du Dalaï-lama… Immédiatement, les médias chinois diffusent reportages et documentaires niant la situation délétère et vantant la libération pacifique du Tibet. Jusqu’en juillet, les émeutes se poursuivent, puis l’afflux de troupes rend tout rassemblement impossible. D’après les sources officielles, 953 personnes ont été arrêtées à Lhassa, plus 2204 dans le Gansu, 1012 dans le Sichuan et 362 dans la région autonome, pour un total de 4434 arrestations entre mars et avril 2008.

Comme l’explique l’auteur, les autorités chinoises peinent à saisir le point de vue des manifestants tibétains interrogés ou soumis à des séances d’éducation politique. En effet, la politique chinoise est athée et tient pour principe que les religions ne sont que des vestiges archaïques et superstitieux voués à une extinction progressive. Les religions ne sont tolérées que tant que leur message n’entre pas en contradiction avec la conception scientiste de l’État, que leurs membres font passer celui-ci et l’harmonie sociale en premier, et surtout qu’ils s’efforcent de s’adapter à la culture chinoise et à accumuler des richesses pour augmenter la prospérité nationale. Partant de là, des moines rejetant l’abondance matérielle, prônant les efforts personnels en vue d’une réincarnation et s’accrochant à leur culture locale, ça ne pouvait pas leur plaire. Pendant des décennies, la propagande chinoise martela le même message partout : que la Chine devait se relever d’un seul élan et effacer les affronts subis lorsque l’Occident lui avait imposé sa volonté. Si le message fut efficace auprès des Han, mobilisés d’abord par un patriotisme marxiste qui céda par la suite la place à un nationalisme xénophobe au service de l’État, les cultures locales ne purent que constater que la Chine avait envers elles la même attitude que les Occidentaux jadis. Même en traduisant tout ceci en tibétain, l’impact fut très limité.

Passé un temps, on assiste à deux nouveaux phénomènes protestataires dès février 2009 : les auto-immolations et les mercredi blancs. Ne pouvant plus se réunir ni manifester la moindre opposition, certains Tibétains décident de se suicider publiquement après avoir averti des connaissances, afin d’assurer le maximum de publicité à leur geste. Le mouvement se répand mais touche essentiellement l’Amdo et le Kham. Une fois de plus, ceci est vécu comme une provocation par les autorités, au point que certains protestataires se font battre ou tirer dessus alors même qu’ils brûlent. La réponse officielle suit les voies tracées : on nie l’existence du phénomène, ou si on ne peut pas cela n’a rien à voir avec la situation au Tibet et de toute façon c’est la faute du Dalaï-lama et des étrangers qui cherchent à déstabiliser la Chine par des actes terroristes. Les proches et même les cadres des localités où ces incidents se produisent sont menacés afin d’enrayer le phénomène. Les mercredi blancs, d’un autre côté, sont l’occasion pour les personnes moins enclines à courir des risques en mettant leurs proches en danger de revendiquer leur culture tibétaine. Le mercredi est en effet dans le calendrier tibétain, un jour faste pour les gens nés en 1935, année de naissance du Dalaï-lama. Ce jour de la semaine est donc l’occasion de parler, de se vêtir, de manger tibétain et de pratiquer la circumambulation. L’exercice rencontre d’autant plus de succès que les autorités sont incapables de faire la différence entre une personne se rendant à son travail et une autre faisant le tour d’un lieu saint. Des mesures sont toutefois prises pour endiguer le phénomène, comme l’interdiction du port de tenues traditionnelles le mercredi même si on les porte habituellement.

On étudie aussi le cas des trülku (enfants censés être les incarnations de grands personnages bouddhistes) dont la Chine s’efforce de contrôler les processus de reconnaissance, de sélection et de formation du début à la fin, tout en proclamant l’absurdité de ce système. Ces tentatives de contrôle ne sont pas sans précédents et l’auteur nous présente donc les conceptions et procédures tibétaines puis les réactions chinoises au cours des siècles (introduction de l’urne d’or). On note toute l’hypocrisie d’une politique qui clame que la réincarnation est un concept faux et arriéré mais soumet les concernés à une surveillance de tous les instants, n’hésitant pas à interdire le fait de se réincarner sans autorisation officielle… Ceux qui continuent malgré tout à être reconnus font l’objet d’un matraquage éducatif destinés à faire d’eux de bons patriotes à tenir éloignés de la religion. La concurrence des incarnations en exil, le Dalaï-lama tout particulièrement, est une épine dans le pied des autorités qui s’efforcent de ruiner sa stature morale et son influence religieuse, souvent en pure perte.

L’auteur revient par la suite sur l’historiographie chinoise et ses évolutions sur la question du Tibet, passant de l’affirmation que le Tibet faisait partie de la Chine depuis le VIIe siècle, à une approche plus graduelle dans laquelle les Tibétains se rapprochent de plus en plus de la Chine jusqu’à ce que celle-ci commence à « élever » intellectuellement son voisin. Selon M. Powers, la Chine conserve une approche où le darwinisme social joue un grand rôle : l’évolution des sociétés se déroule de manière linéaire, toujours selon le même schéma quoiqu’à un rythme différent. C’est ce qui garanti aux Han (les Chinois de souche) d’être à un stade plus avancé que leurs voisins des minorités qui seraient restés au stade de la féodalité si les Han ne les avaient pas pris par la main pour les faire progresser. Bien entendu, les réticences qui ont pu se produire n’étaient le fait que d’une frange réactionnaire et peu instruite que le parti a dû réprimer dans l’intérêt du plus grand nombre. Comme dit plus haut, la religion est un archaïsme destiné à disparaître progressivement devant les avancées de la science et l’avènement inévitable du communisme. Ce discours, déjà effarant en lui-même, n’est justement pas contrebalancé par une approche scientifique et des études de terrain destinées à examiner la situation locale car le gouvernement ne peut se tromper (on est à plein dans le raisonnement circulaire). L’ancienneté de l’influence chinoise sur le Tibet repose largement sur la venue de la princesse Wencheng qui est censée avoir apporté de considérables nouveautés culturelles et technologiques après avoir épousé l’empereur Songtsen Gampo. Une probabilité douteuse de la part d’une adolescente de douze ou treize ans. D’une manière générale, la Chine affirme que les Tibétains ont tiré leur culture de celle de leurs voisins orientaux (à l’instar des Corées, Japonais ou Vietnamiens) en s’inspirant du bouddhisme chinois avant que ce dernier ne dégénère sur place en lamaïsme, niant ou dénigrant ainsi tout influence indienne.

En fin d’ouvrage, on prend assez nettement conscience de l’attitude et de la vision hautement condescendante qu’ont les Chinois pour les Tibétains. Ceux-ci sont censés être d’éternels enfants passant leur temps à danser et chanter, une image constamment véhiculée par la télévision. De même les Tibétains sont de solides gaillards hirsutes et bagarreurs et leurs compagnes sont apparemment réputées pour leur sexualité débridée. La palme revient au parc de la culture ethnique chinoise qui, d’après la description qu’en fait l’auteur, est peuplé de Chinois affublés de costumes traditionnels pour incarner des membres de minorités stéréotypées dont ils ne savent rien et qu’ils identifient parfois mal. Enfin, les annexes consistent en plusieurs glossaires : un glossaire de termes tibétains (avec l’orthographe en translittération wylie) ; un glossaire de terminologie officielle chinoise avec la traduction officielle en anglais, l’orthographe tibétaine, les idéogrammes chinois d’origine et la transcription pinyin ; un glossaire de noms et termes bouddhistes (anglais, tibétain, sanskrit, chinois). On termine par les notes, souvent très instructives et la bibliographie très touffue.

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