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L’agonie du Tibet : Lhassa, 1959 / Li Jianglin 26/02/2017

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Eh ben voilà une lecture qui ne payait pas de mine mais qui s’est avérée extrêmement intéressante. Tibet in Agony, Lhasa 1959 de Jianglin Li est sorti en 2016 chez Harvard University Press. Comme son titre l’indique, l’ouvrage étudie le contexte et les événements qui se sont déroulés entre les 10 et 22 mars 1959, diversement qualifiés d’insurrection, de soulèvement ou d’incident.

Tibet in Agony, Lhasa 1959 / Jianglin Li

Tibet in Agony, Lhasa 1959 / Jianglin Li

RAJOUT du 09/03/17 : un article intéressant sur les rares photographies prises pendant les événements :
http://www.jamyangnorbu.com/blog/2017/03/08/the-mystery-of-the-march-10-photographer/

L’ouvrage nous amène juste après le dernier tome paru de l’Histoire du Tibet moderne de Melvyn Goldstein. Le début du livre reprend d’ailleurs la genèse du soulèvement dans le Kham de 1957 que M. Goldstein avait traité, suscité par l’application brutale des « réformes démocratiques », un euphémisme utilisé pour l’introduction de la collectivisation et de la politique anti-élites et anti-religieuse. Plus nouveau pour moi, on enchaîne ensuite sur l’extension du mouvement à l’Amdo en 1958, dont les populations majoritairement nomades subirent de plein fouet la répression brutale et souvent aveugle des autorités chinoises. Quand un gouvernement parle de « pacification » on peut être sûr que ça va être saignant.

Bref, pendant que le Kham et l’Amdo se rebellaient, à Lhassa on profitait encore d’une vie tranquille en cohabitant tant bien que mal avec les occupants. Néanmoins, le gouvernement tibétain (ou kashag) et les habitants du Tibet central commencèrent à voir affluer nombre de réfugiés fuyant les violences à l’Est et colportant de bien sombres nouvelles quant au sort réservé aux possédants, en particulier aux monastères dont les membres avaient tendance à ne pas revenir de « séances de cours publics ». Le kashag était par ailleurs fort embarrassé par l’apparition dans le Lhoka du mouvement de résistance khampa Chuzhi Gangdrug, à quelques kilomètres de Lhassa. Ces résistants affrontaient les Chinois ou leur tendaient des embuscades, ce qui n’apaisait pas les relations, d’autant plus que plusieurs officiels et soldats tibétains les avaient rejoints. Le kashag refusa d’envoyer ses troupes réprimer les réfugiés et se contenta d’interdire à ses sujets d’aider ceux-ci. La fin d’année 1958 fut donc particulièrement tendue, et la situation ne s’améliora pas. Les petits accrochages étaient fréquents et entretenaient l’ambiance délétère au point que les Chinois établirent des milices en soutien de leurs troupes et commencèrent à fortifier les bâtiments qu’ils occupaient. Pékin invita toutefois le Dalaï-lama à assister au second Congrès national du peuple devant s’ouvrir au printemps. Juste avant le début de l’année tibétaine, qui correspondait alors au 7 février, le Dalaï-lama assista à un festival traditionnel en compagnie de deux officiels chinois : Deng Shaodong, numéro deux du quartier général de l’APL (Armée Populaire de Libération) au Tibet, et Guo Xilan, à la tête du Comité de Travail sur le Tibet (CTT). Quand ils l’informèrent qu’une troupe de théâtre était revenue de Pékin avec de nouveaux morceaux à son répertoire, le Dalaï-lama sembla se montrer intéressé, cherchant peut-être une occasion d’alléger l’ambiance. Le seul des trois à avoir donné sa version des faits fut le Dalaï-lama et il affirma que les officiels ne l’avaient pas officiellement invité, mais qu’il n’avait pas non plus ouvertement proposé d’assister à un spectacle. La question en resta là car le souverain se devait de préparer son examen de fin de cycle d’études bouddhistes, et la question lui sortit de la tête.

Du 14 février au 5 mars, le Dalaï-lama s’installa au Jokhang où il présida aux festivités de la Mönlam Chenmo, au cours desquelles il passa ses épreuves. Une fois l’examen passé, le Dalaï-lama partit s’installer dans son palais d’été, le Norbulingka. Les Chinois l’avaient relancé au sujet de la représentation et il avait suggéré une date entre le 10 et le 12 mars en les renvoyant au Chikhyab Khenpo, chef de l’administration religieuse. Ce dernier reçu leur appel le 7 mars, alors que le Dalaï-lama s’apprêtait à une suite de pèlerinage en divers lieux, et fixa le lendemain la date au 10. L’invitation vint, mais en s’affranchissant du protocole habituel : émanant de l’APL et non de l’organisme civil dirigeant le Tibet, elle n’avait pas été envoyée au chambellan mais directement aux personnes invitées, et venait de Tan Guansan, un général connu pour son manque certain de diplomatie. Le 9, Phüntsog Trashi (beau-frère et responsable de la sécurité du Dalaï-lama) fut sommé de venir discuter les modalités de la visite avec les Chinois, particulièrement déstabilisantes : l’entourage devait être limité et si les Tibétains refusaient de le laisser venir sans escorte, celle-ci n’aurait pas le droit d’entrer dans le complexe du CTT. Pour l’auteur, cette situation impossible s’explique peut-être de la manière suivante : l’invitation était venue de manière informelle, dans un contexte si tendu que les Chinois ont peut-être craint un soulèvement, aucun côté n’osant annuler le rendez-vous de peur d’insulter l’autre. L’affaire aurait pu en rester là, mais des officiels tibétains de rang inférieur entendirent le chambellan en parler. Inquiets en raison des précédents tragiques qui avaient secoué l’Est, ceux-ci se mirent en tête de diffuser l’information afin de protéger leur souverain d’un possible enlèvement. Dès le 9 au soir, la nouvelle se répandait dans tout Lhassa, semant la panique.

Le 10 mars, dès cinq heures du matin, une foule commença à se rassembler devant les murs du Norbulingka, suscitant l’inquiétude de tous. Deux accidents eurent lieu avant midi : le kalön (ministre) et commandant-en-chef de l’armée Sampho reçut des jets de pierres à cause de son uniforme chinois (obligatoire pour les officiers supérieurs), et un Tibétain travaillant pour les Chinois qui avait eu la mauvaise idée de pointer son nez fut lapidé à mort. Sentant la situation lui échapper, le kashag décida d’annuler la visite du Dalaï-lama pour calmer la foule, et de se rendre au quartier général de l’APL pour tenter de s’expliquer avec les Chinois. Sans surprise, les trois ministres présents (Zurkhang, Shezur et Neushar* accompagnés de Phüntsog Trashi, Ngaphö Ngawang Jigme se trouvant déjà sur place) subirent la houle vindicative de Tan Guansan, et durent assister à la fameuse représentation en compagnie de nombreux dignitaires tibétains. Au Norbulingka, malgré l’opposition et la colère du Dalaï-lama, la foule avait réussi à imposer la présence de représentants populaires au sein de la Tsongdu, assemblée réunissant officiels et dignitaires religieux. Celle-ci fut très divisée, la population ne faisant plus confiance à la noblesse, et un groupe indépendantiste très vocal se constitua quand bien même la majorité préféra chercher l’apaisement. Mais la préoccupation principale resta la sécurité du Dalaï-lama.

La situation à Lhassa du 10 au 22 mars 1959

Le 11 mars, les Tibétains continuèrent leurs palabres, la Tsongdu nommant un comité de coordination désormais décidé à empêcher la visite du Dalaï-lama au congrès de Pékin. Agacé, ce dernier ne réussit qu’à obtenir que leurs réunions ne se déroulent plus au sein du Norbulingka mais au pied du Potala. Ce qui restait d’armée tibétaine se partagea des zones de défense dans la ville, la population continuant toutefois de s’agglutiner autour du Norbulingka et établissant des barrages peut-être émaillés de coups de feu. Alerté, le chambellan Phala commença à organiser en secret l’évacuation du Dalaï-lama, qu’il informa le 14. Plusieurs groupes de Tibétains se constituèrent en dehors de la Tsongdu, dans une optique d’indépendance, ce qui permit plus tard aux Chinois de les amalgamer avec la Tsongdu et de l’accuser de sécessionnisme et de trahison. En réalité, Mao avait déjà décidé depuis longtemps la politique à appliquer : après des années à faire des courbettes au gouvernement tibétain encore utile pour maintenir l’ordre (en attendant que la présence chinoise se renforce) il fallait pousser les Tibétains au soulèvement (et même en attirer le plus possible à Lhassa !), prétexte idéal pour les écraser et imposer enfin les réformes démocratiques au Tibet central. Néanmoins tant que les troupes chinoises n’étaient pas assez nombreuses il faudrait patienter, ce que Pékin réaffirma par télégramme dès le 11, en même temps que partaient plusieurs ordres de mouvements de troupes des provinces limitrophes vers Lhassa, qui commencèrent le 15. Parmi les troupes en mouvement, certaines s’étaient tristement illustrées dans la répression en Amdo et le général en charge des manœuvres était un vieux briscard héros de la guerre de Corée. Le 12 mars, Mao déclarait qu’il fallait laisser fuir le Dalaï-lama et son entourage, que ce soit vers l’Inde ou ailleurs au Tibet. Le 13 mars le Dalaï-lama refusa de reconnaître les membres de la Tsongdu et leur interdit tout rassemblement, en vain, la tension augmentant les jours suivants (du 12 au 15).

Les mouvements d'unités de l'Armée Populaire de Libération ordonnés le 11 mars

Le 16 mars, alors qu’il avait répondu les jours précédents à plusieurs lettres de Tan Guansan, le Dalaï-lama en reçut une nouvelle mais ne comprit pas qu’elle émanait cette fois de Pékin et était un ultimatum masqué. Une autre lettre de Ngaphö Ngawang Jigme lui demanda d’indiquer sur un plan où il résidait au Norbulingka pour éviter que des obus ne le blesse en cas de bombardement ! L’APL était désormais en place et prête à agir. Le 17 mars, le kashag écrit à Ngaphö Ngawang Jigme pour lui demander d’apaiser Tan Guansan. Parallèlement, Mao change d’avis et envoie l’ordre d’empêcher le Dalaï-lama de fuir si le cas se présentait. Alors que le kashag rédige une réponse à Ngaphö Ngawang Jigme, deux obus tirés par un mortier tombent de chaque côté du mur du Norbulingka (il s’avère que c’est un policier et milicien chinois qui les a tirés sans autorisation). L’événement pousse le Dalaï-lama à consulter l’oracle de Nechung qui lui conseille de partir le jour même. Son exfiltration commence le soir, en compagnie d’à peine cent personnes dont plusieurs soldats. Il sera escorté par une escouade du Chuzhi Gangdrug ne sachant pas trop qui elle protégeait. Plusieurs sources chinoises affirment que le groupe avait été repéré et délibérément ignoré, mais il semble douteux que Pékin n’ait pas été averti immédiatement. Hors la nouvelle n’y arriva que le 19 tard le soir. L’absence de troupes chinoises au bac de Ramagang que franchirent les fugitifs s’explique par la tactique retenue pour les jours à venir : ne laisser qu’un seul passage ouvert afin d’y attirer un maximum d’opposants qui seront alors très faciles à encercler. Les derniers actes officiels du kashag furent d’envoyer des ordres aux régiments tibétains et une lettre au Panchen-lama puis de proclamer un gouvernement provisoire le 26 mars, peu avant de franchir la frontière.

Le 18 mars l’APL, déjà sur le pied de guerre, avait terminé ses préparations et ordonna de verrouiller le bac de Ramagang. La Tsongdu reçut une lettre du Dalaï-lama lui confiant les rênes du pouvoir et demandant à l’ancien silön (premier ministre) Lobsang Trashi de négocier un accord avec la Chine. Le 19 mars, la Tsongdu apprit le départ du Dalaï-lama et élabora un texte de soumission qu’elle comptait remettre le lendemain aux Chinois. Tan Guansan, lui, avait interdit à ses troupes de tirer en premier afin de faire reposer la responsabilité de la violence sur les Tibétains. Son plan était simple : bombarder la colline du Chagpori et isoler le Norbulingka de la ville, prendre le Norbulingka en tenaille dont les « rebelles armés » auront été annihilés, finir les poches de résistance dans la ville. Une partie des soldats tibétains vaquait à ses occupations quotidiennes sans plus d’inquiétude que cela. Très tôt le matin du 20 mars, un groupe de soldats chinois arriva au bac de Ramagang et entreprit d’escalader les pentes des collines qui le dominait, où se trouvaient des fugitifs du Kham et d’Amdo. Ceux-ci finirent par tirer sur les Chinois qui ne s’identifièrent pas. La nouvelle fut immédiatement relayée au quartier général. La violence pouvait se déchaîner. Ce faisant, Tan Guansan contrevenait aux ordre de Pékin d’attendre deux mois le temps que les renforts arrivent car il avait pris conscience d’un risque important pour lui : les Tibétains ayant appris le départ du Dalaï-lama risquaient de tenter de le rejoindre massivement, rendant ainsi caducs ses plans pour en enfermer un maximum dans Lhassa. Un tel échec ne lui aurait pas été pardonné. Il fallait donc en éliminer le plus possible pour éviter de subir une purge.

L'itinéraire de la fuite du Dalaï-lama, du 17 au 31 mars

Du 20 au 22 mars, les bombardements du Chagpori et du Norbulingka semblent avoir été d’une intensité inouïe et duré des heures. Si quelques soldats tibétains étaient présents aux deux endroits, l’APL se livra essentiellement à un bombardement de civils sans moyens de défense, qu’elle empêcha de fuir et dont leur forte concentration faisait une cible idéale. En dépit de l’interdiction de tirer à l’arme lourde sur le Potala, celui-ci essuya aussi des tirs d’armes plus légères mais néanmoins destructrices. Le Jokhang n’évita la destruction pure et simple que parce que ses occupants préférèrent se rendre. Plusieurs autres sites furent également attaqués, les Chinois contrôlant de nombreux bâtiments éparpillés à travers la ville, autant de places fortes d’où ils purent essaimer. De leur côté, les Tibétains étaient peu et mal armés, et non entrainés à affronter une armée moderne : vieux mousquets, 2 300 fusils du début du siècle, 266 mitraillettes, 122 fusils mitrailleurs, 9 mitrailleuses, 32 canons vétustes… à opposer à des canons, des obusiers, des mortiers, des lance-flammes et des véhicules blindés. Il est très difficile d’estimer le nombre de victimes, car les sources chinoises ont eu tendance à exagérer progressivement le nombre de « rebelles armés » pour mieux souligner la bravoure de leurs troupes. Un des premiers rapports évoque le nombre de 7 000 Tibétains (dont 2 500 soldats, dont une partie avait pourtant rejoint le Chuzhi Gangdrug l’année précédente) pour environ 1 000 soldats chinois. De la même manière, très peu de sources donnent des nombres pour les pertes : 63 morts et 210 blessés pour les Chinois, contre 545 morts et 4800 blessés et prisonniers. Dès le 22 mars, le gouvernement tibétain et la société entrèrent dans l’ère des réformes démocratiques et de la collectivisation.

Bref c’était une lecture aussi sympa qu’édifiante. L’auteur a exploré nombre de sources chinoises (télégrammes, mémoires de vétérans, rapports ou histoires officielles), y compris des semi-classifiées, grâce au fait que la bureaucratie chinoise encourageait les copies multiples de ses traces d’activité. On a de la peine pour les habitants de Lhassa qui, pourtant chez eux, ont subi un cataclysme sans précédent dans leur histoire alors qu’ils ne cherchaient qu’à empêcher l’enlèvement de leur souverain.

* Il s’agit de l’orthographe correcte du nom de ces ministres qui sont souvent voire toujours appelés Surkhang, Shasur ou Liushar. Cela reflète peut-être un changement de prononciation dans le nom de leurs terres, comme le monastère de Radreng devenu Reting.

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