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L’islam et le Tibet : interactions le long des routes du musc / Anna Akasoy, Charles Burnett, Ronit Yoeli-Tlalim 02/01/2017

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Une nouvelle petite lecture sur le Tibet, ça faisait longtemps et ça ne fait pas de mal. Islam and Tibet : interactions along the musk routes est un ouvrage collectif dirigé par Anna Akasoy, Charles Burnett et Ronit Yoeli-Tlalim, réédité en 2016 en édition brochée chez Routledge. Comme son titre l’indique, il va nous permettre de découvrir un peu les relations a priori peu connues entre le royaume bouddhiste et ses voisins. Il existe encore d’autres articles sur les relations entre l’islam et le Tibet pour ceux qui voudraient creuser le sujet.

Islam and Tibet : interactions along the musk routes / Anna Akasoy, Charles Burnett, Ronit Yoeli-Tlalim

Islam and Tibet : interactions along the musk routes / Anna Akasoy, Charles Burnett, Ronit Yoeli-Tlalim

L’ouvrage fut assez intéressant, mais m’a un peu dérouté car on ne sait finalement que peu de choses de ce que pensaient les musulmans des tibétains, et encore moins dans le cas inverse. La place de l’islam dans le monde tibétain reste donc littéralement marginale. Les contacts se limitèrent à l’Ouest de l’Himalaya (Ladakh et Baltistan), au Nord-Est tibétain (l’Amdo, globalement la province chinoise de Quinghai et les autres provinces limitrophes), et aux centres urbains du Tibet central hébergeant des marchands musulmans. De manière indirecte, les cours mongoles des Yuan en Chine ou des Ilkhans en Iran, qui pratiquaient et soutenaient le bouddhisme tibétain, purent être le théâtre d’échanges ou de réflexions sur les rapports entre les uns et les autres. À la lecture, cela ne saute pourtant pas aux yeux et on se doute que les sources doivent êtres assez silencieuses à ce sujet. On se retrouve donc avec quelques articles qui, s’ils n’en sont pas moins très intéressants (les Barmakhides) n’évoquent le Tibet que de manière assez courte (les échanges médicaux), voire donnent un peu l’impression de meubler (les sites troglodytes ilkhanides, dont au final on est incapables de dire avec certitude à qui ils ont pu servir ni quand).

Tout d’abord, il est intéressant de voir que le vocabulaire désignant les musulmans au Tibet et en Chine, n’est pas strictement équivalent dans les langues respectives.
– Ainsi, les musulmans de Chine se répartissent en minorités ethniques (Ouighours, Kazakh, Tadjiks, etc.) de confession musulmane, et en Hui qui sont un mélange de descendants de Chinois « de souche » convertis et de musulmans d’Asie centrale (anciens commerçants restés là ou captifs / administrateurs déplacés après les conquêtes mongoles) mais de culture chinoise. Les Hui ne constituent donc pas un groupe homogène. De leur côté, les Tibétains distinguent les musulmans par leur origine géographique, avec une nette préférence pour le terme Khache (ཁ་ཆེ་, kha che) désignant au départ les gens originaires du Cachemire.
– Les habitants de Lhassa distinguaient plusieurs groupes de Khache : les Zaidah (les « procréés » [au Tibet], du verbe persan زادن), descendants des premiers commerçants cachemiris, et ceux des commerçants ladakhis ou de soldats indiens initialement hindous. À ceux-ci s’ajoutaient les Gharib (arabe غريب pour « étranger »), familles pauvres ou proscrites réduites à la mendicité mais servant également les fonctionnaires de police ou de la prison. Enfin il y avait les Gya Khache, également appelés Wabakling (ཝ་བ་གླིང་, wa ba gling) / Haopaling (ཧཨོ་པ་གླིང་, hao pa gling) / Hopaling (ཧོ་པ་གླིང་, ho pa gling) dont le nom était une déformation du chinois heba (河坝 pour « barrage ») et étaient des descendants de musulmans venus de Chine. Chaque groupe avait ses propres quartiers et mosquées.
– Il existe encore une autre catégorie de musulmans tibétains appelés Kaligang Hui, dans la région de Kaligang / Khargang en Amdo, abritant plusieurs communautés différentes (Hui, Han, Tibétains, Salar, Tu, Dongxiang). Ce sont des descendants de Tibétains qui se sont convertis sous l’influence de Ma Laichi, un Hui ayant étudié à la Mecque et au Yémen au XVIIIe siècle et dont la mort marqua le début de conflits internes aux Hui. La violence que cet événement déclencha provoqua elle-même une sévère répression impériale, qui engendra à son tour une rébellion impitoyablement écrasée et une législation antimusulmane.
– Suivant les dictionnaires, le terme chinois Hui se traduit en tibétain par khache ou par hürig (ཧུའི་རིགས་, hu’i rigs). À l’inverse, le terme tibétain khache a été diversement retranscrit de manière phonétique en chinois.

Les minorités musulmanes des marges sino-tibétaines sont essentiellement originaires des environs de Samarcande ou du Khwarezm en Asie centrale :
Lusar / Losar : Turcs installés près de Xining
Huang Fan (Tibétains jaunes) : Tibétains
Bonan / Baoan : Mongols mêlés à des populations d’Asie centrale, stationnés dans la région entre les dynasties Yuan et Qing
Salar / Sala : Turcs mêlés à des Tibétains par mariage ou conversion, affirmant être originaire de Samarcande où vivaient les Turcs Oghouzes
Dongxiang : Mongols peut-être autrefois stationnés en Asie centrale sous Gengis Khan, se donnant le nom de Santa / Sarta (nom turc des sédentaires iraniens d’Asie centrale)
Dungan / Hui : Chinois pour l’essentiel (on trouve aussi des Tibétains) dont le nom turc comme chinois indique qu’ils se sont convertis, affirmant être originaire d’Asie centrale, et sans doute recrutés par les Mongols pour administrer leur empire

Comment les premiers musulmans percevaient-ils donc le Tibet ? Alors là c’est très simple, en dehors de rares échanges d’ambassades et présents (comme une statue de Bouddha offerte au calife omeyyade Umar II) tant que l’empire tibétain se maintient, pendant très longtemps c’est une région si mal connue qu’on est toujours pas sûr et certain que son nom en arabe, Tubbat (qui donna notre Tibet), s’y applique réellement. Au contraire, le terme semble parfois flou et désigner des régions d’Asie centrale peuplées de populations de langues iraniennes ou turques. Pour beaucoup d’auteurs arabes, les Tibétains sont probablement issus d’une migration turque (pourquoi pas, ils n’étaient pas si éloignés que ça) ou yéménite (là par contre…). Le pays reste surtout connu pour ses principales exportations : l’or et le musc. Le pays a également la réputation de déclencher d’incontrôlables et dangereux fous-rires, au point que les voyageurs sont mis en garde. On note toutefois la mention au Xe siècle de l’existence à Lhassa d’une moquée utilisée par une poignée d’Iraniens. Ceux-ci semblent avoir des contacts depuis longtemps avec le Tibet puisqu’on note de nombreuses influences iraniennes dans la culture tibétaine, de l’ère pré-islamique jusqu’au XIIe siècle, notamment l’utilisation de services de vaisselle à vin utilisées lors de banquets royaux (aiguières, bols et coupes, etc.), dont on a retrouvé plusieurs exemplaires au Tibet ; ou encore l’emploi de symboles royaux iraniens comme le port de soieries à motifs typiques dont des peintures chinoises confirment l’existence, le parasol, le symbole du soleil et de la lune. Néanmoins ces apports ne sont non seulement pas spécifiquement musulmans, mais même carrément zoroastriens pour certains.

Des échanges, ou en tous cas des transmissions, de savoirs médicaux ont dû se produire avec l’Asie centrale, comme en témoigne les références distordues à des médecins de ces régions que les Tibétains appelaient Tazig et Trom, dont l’un au moins aurait traduit des œuvres pour l’empereur Tride Tsugtsen / Me Agtsom. Les localisations de Tazig et Trom, géographiquement proches, désignaient peut-être les parties d’Asie centrale conquises (Tazig) ou non (Trom) par les musulmans. Le déplacement progressif de Trom vers le Nord dans les sources postérieures traduisant alors simplement la conquête progressive de la région. Le musc tibétain, produit phare, semble avoir été la variété de musc la plus prisée par les Arabes, qui pensaient qu’il provenait de l’actuel Amdo (on retrouve une transcription en arabe de ce nom) et était extrait d’un animal ressemblant à un chien. Les Arabes s’en servaient pour leurs parfums les plus chers, réservés à l’élite, mais aussi pour des usages médicaux.

Plus étonnant, le Tibet a, comme les pays musulmans et chrétiens (mais un peu avant eux), reçu en héritage au VIIIe siècle une forme d’enseignement et d’analyse critique développée au Cachemire au VIIe ou VIIIe siècle par l’école des Sarvastivadin. La scolastique, en l’occurrence, est apparue presque en même temps en Europe et en terre d’Islam entre le XIe et le XIIe siècle, ainsi que son lieu d’enseignement dédié : le collège en Europe et la madrasa en Asie centrale puis dans le reste du monde musulman. À partir de la conquête du Tibet au XIIIe siècle, les invasions mongoles en Eurasie marquent le début de contacts et d’échanges entre les Tibétains et les autres populations soumises de la Chine à l’Iran, et stimulent entre autres le développement d’une médecine cosmopolite mêlant traditions chinoises, indiennes, arabes, persanes ou tibétaines (elle-même déjà influencée par la médecine grecque reçue via des Persans). Néanmoins les effets directs sur le Tibet et ses habitants des contacts avec l’islam restent à peu près inconnus. La cour des Ilkhan soutien au Tibet la sous-école Drigung des Kagyüpa, qui se soulève contre le pouvoir des Sakyapa soutenus de leur côté par les Yuan de Chine. Mais les lkhans encouragent aussi pendant quelques décennies le bouddhisme dans des régions jusque-là converties à l’islam. Il est possible, quoiqu’incertain que des temples bouddhistes aient été fondés jusque dans la région azérie de l’Iran actuel.

Une occasion de contact direct concerna l’extrême-Ouest tibétain. Entre les XVe et XIXe siècles, le royaume bouddhiste de Ladakh et ses voisins musulmans du Baltistan, tous de langues tibétaines, connaissaient des relations pour le moins tumultueuses faites d’invasions et de coups de main retords, mais aussi de moments de paix. Le Baltistan avait été conquis par le sultan du Cachemire en 1483 et abritait nombre de soufis, mais aussi beaucoup de marchands. Un des rouages de la diplomatie locale était l’échange (plus ou moins consenti suivant les cas) d’épouses. Les épouses musulmanes pouvaient conserver leurs religion et certaines continuèrent à financer le bouddhisme comme le faisaient leurs maris. Ceci n’était peut-être pas si difficile car l’islam n’était probablement pas encore bien assimilé et devait cohabiter avec nombre de croyances populaires et bouddhistes. Qui plus est, la soumission à un pouvoir musulman ne signifiait pas forcément que les populations s’étaient réellement converties. Les familles mixtes n’étaient donc pas rare, et se manifestaient par l’attribution de prénoms également mixtes. L’annexion définitive du Ladakh par le Cachemire en 1835 mit cependant fin aux échanges de princesses.

Il faut attendre le début du XVIIe siècle, pour que de nouveaux joueurs apparaissent : les missionnaires catholiques portugais présents en Inde cherchent à établir le contact avec le Tibet. Musulmans et chrétiens le perçoivent alors comme étant apparentés à ces derniers et les catholiques sont persuadés d’avoir enfin trouvé le royaume du prêtre Jean. Dans un premier temps, les missionnaires doivent se reposer sur les marchands musulmans qui fréquentent le pays, au point de devoir s’habiller comme eux et de parler le persan pour pouvoir être introduits au Tibet occidental puis au Tibet central. C’est lorsqu’il tentent de s’affranchir de leur tutelle, l’objectif restant tout de même de prendre à revers le monde musulman par une alliance avec ces supposés chrétiens d’Orient, que les missionnaires perdent l’accès aux cours tibétaines, qui de toutes façons ne font pas de leur côté la différence entre chrétiens et musulmans.

Après 1642, année où le Tibet retrouve une autorité centralisée grâce aux Mongols Qoshots, un important maître soufi, Hidayat Allah dit Afaq Khwaja, raconte s’être rendu à Lhassa où le Ve Dalaï-lama, impressionné par ses pouvoirs magiques, l’aurait recommandé auprès du khan des Qoshots afin de l’aider à conquérir la Kachgarie (ou bassin du Tarim) politiquement divisée. L’anecdote pourrait prêter à sourire mais elle ne fait que confirmer qu’un religieux musulman désireux d’étendre son influence avait parfaitement compris à quel point le Dalaï-lama exerçait la sienne sur les Mongols, seuls à mêmes de lui apporter leur aide militaire. Plusieurs textes musulmans rattrapent cette compromission qui pourrait passer pour honteuse en affirmant que ledit Dalaï-lama (voire l’empereur de Chine lui-même) se serait converti en secret à l’islam. Le père d’Afaq Khwaja aurait également traversé le Tibet depuis l’Inde pour aller convertir dans le Nord-Ouest de la Chine, traversant ce qu’un texte décrit comme étant un pays de « Francs » (c’est-à-dire de chrétiens). L’importance de l’Asie centrale et de ces personnages pour les musulmans des marges sino-tibétaines est telle qu’ils font désormais partie intégrante de leur légendes fondatrices qui incluent le voyage de saints soufis et leur rencontre avec un non-musulman tibétain ou mongol. Par la suite, ce sont les Dzoungares qui se tournent vers les musulmans de la région pour faire face à leurs rivaux mongols. Fait amusant, un explorateur français (ainsi que ses accompagnateurs musulmans) du début du XXe siècle n’a pas manqué de relever les similitudes entre les danses rituelles tibétaines et celles de leurs voisins soufis d’Asie centrale.

Au XIXe siècle, les musulmans, faisant désormais partie du paysage tibétain, ont su profiter de la faible résistance des Tibétains face aux climats tropicaux pour devenir des intermédiaires commerciaux indispensables (les Arméniens ayant disparu du paysage lors des troubles ayant suivi la mort du Ve Dalaï-lama). Certains poussent l’avantage lorsque les situations politiques se tendent, pour devenir également informateurs de part et d’autres des frontières. Certains vont même jusqu’à proposer leurs services aux autorités britanniques, qui hésitent un peu, ne sachant pas à quel point leur faire confiance et craignant par-dessus tout de provoquer l’ire de la Chine, un marché auquel ils essaient alors d’accéder. Dans au moins un cas, une dénonciation doublée d’un mélange de vengeance familiale et de rivalité commerciale, les musulmans du Tibet ont apporté leurs services de traducteurs aux ambans qui eurent beau jeu de pointer du doigt les manigances britanniques (qui n’y étaient cependant pour rien).

Plus récemment, l’ouvrage évoque le cas du Baltistan où plusieurs groupes tentent de promouvoir la culture baltie, non sans écueils. Pour certains, il s’agit de brandir la langue et la culture baltie contre la domination musulmane de langue ourdou. Pour d’autres il s’agit de s’affranchir de l’influence indienne et islamique sans pour autant renier l’islam. La question linguistique joue un rôle important, notamment par des tentatives (pas toujours couronnées de succès) de réintroduire l’alphabet tibétain, plus adapté au balti que l’alphabet arabo-persan. Pour autant des obstacles existent : un certain refus d’utiliser des termes ayant une connotation bouddhiste (on préfère notamment parler de langue tibétaine que de langue bodhique ou ladakhie), et réciproquement une certaine hostilité ladakhie à l’idée que des musulmans utilisent une écriture majoritairement utilisée par les bouddhistes.

L'Asie centrale au VIIIe siècle - Wikicommons

L'Asie centrale au VIIIe siècle - Wikicommons

Dans le second chapitre on s’éloigne du Tibet pour s’intéresser au Tokharistan, nom arabe de la Bactriane (Afghanistan et Tadjikistan actuels). Au moment de la conquête arabe, c’est une région de langue iranienne où on parle le bactrien – éteint depuis – et qui a connu diverses dynasties turques en étant essentiellement hors d’atteinte du pouvoir perse. On y pratique diverses religions, la riche ville de Balkh (la Bactres antique) étant un important lieu de pèlerinage bouddhique où se croisent Chinois, Indiens, Iraniens, Turcs et bien d’autres. La famille Barmakh, qui tire son nom du titre du gardien de son monastère, passe rapidement du statut d’otage de la dynastie omeyyade à celui de conseiller très proche de leurs successeurs abbassides. On découvre alors comment les représentants de cette famille, anciennement bouddhistes et fin connaisseurs de l’Inde, vont œuvrer presque seuls pour faire traduire des œuvres, surtout médicales, du sanskrit au bactrien puis en arabe par les savants du Cachemire (alors grand centre international du bouddhisme) et les faire entrer dans le corpus savant musulman. L’affaire tourne cependant court avec la disgrâce de cette famille. La civilisation arabe se détourne alors vers les philosophes grecs et oublie presque cette parenthèse volontariste, fruit d’une seule famille puissante maîtrisant autrefois parfaitement les cultures iraniennes et indiennes.

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