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Histoire du Bhoutan / Karma Phuntsho 14/05/2015

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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Voilà une nouvelle lecture qui m’a pris un peu de temps mais qui au final s’est avérée bien agréable. The history of Bhutan de Karma Phuntsho et paru en 2013 chez Haus publishing, et nous fait découvrir l’histoire tumultueuse de ce petit État frontalier du Tibet, un pays si proche géographiquement et culturellement qu’ils ont d’ailleurs longtemps été confondus. Et beaucoup de gens les confondent encore.

The history of Bhutan / Karma Phuntsho

The history of Bhutan / Karma Phuntsho

Donc, pour nous situer un peu, le Bhoutan c’est le petit royaume méconnu qui occupe le versant Sud de l’Himalaya, coincé entre l’Inde et le Tibet et séparé du Népal à l’Ouest par l’État indien du Sikkim. Culturellement et religieusement, c’est vrai qu’on pourrait se croire au Tibet, mais ça s’arrête là car le Bhoutan est au Tibet ce que la Belgique est à la France (non je résiste très fort et je ne me moquerai pas des Belges ce coup-ci). L’environnement y est très différent car là où le Tibet central peut se résumer à de hautes vallées et plaines globalement assez arides, le Bhoutan c’est encore plus de relief et d’humidité. Car le Bhoutan, lui, reçoit la mousson et se paie donc une végétation de folie dans une chaleur légèrement moindre que l’Inde. Bref, vu du Tibet ça oscille entre le paradis bucolique avec des fleurs qui poussent dans tous les sens et l’enfer vert. L’histoire du pays est relativement récente, car si le Bhoutan fait partie de l’univers culturel tibétain depuis ses origines (le premier tsenpo ou empereur tibétain y a bâti des temples) pendant longtemps il y a eu… rien. Ou disons plutôt qu’on a presque aucune trace de ce qui s’y passait (l’inconvénient des climats tropicaux c’est que tout pourrit très vite) : à la fin de l’empire tibétain, le frère d’un tsenpo doit s’y réfugier après avoir été chassé par les ministres ; plusieurs siècle plus tard les hiérarques de Sakya se plaignent d’incursions régulières et de pillages en provenance de la frontière mais sans qu’on puisse vraiment attribuer ces expéditions aux Bhoutanais qui semblent par ailleurs politiquement très morcelés. En dehors de ça peanuts, nada, walou, la région est là, est connue quoique confusément considérée comme en dehors des frontières, et c’est tout. Comme l’explique l’auteur dans sa première partie, le pays a porté bien des noms : Lhomonkazhi ou « les quatre abords des Mön » (Mön est le mot tibétain pour tout barbare vivant à la frontière) ; Menjong ou pays de l’herbe médicinale ; Tsenden Köpejong ou pays parsemé de cyprès (les Bhoutanais ayant recyclé le nom indien du santal) ; et enfin Drukyül ou pays du dragon, son nom définitif. En dépit de cette relative obscurité historique, on sait que le pays est également touché par la seconde diffusion du bouddhisme après l’an mil, et que les écoles et sous-écoles y déferlent. Une des spécificités locales semble avoir été les tertön ou chercheurs de trésors religieux, au départ redécouvrant des textes et enseignements cachés lors de l’époque troublée ayant suivi la chute de l’empire, puis découvrant mentalement des enseignements ou des reliques.

Frise chronologique de l'histoire du Bhoutan

Frise chronologique de l'histoire du Bhoutan

L’histoire du Bhoutan se met vraiment en branle au tout début du XVIIe siècle quand une école religieuse tibétaine est secouée par des conflits internes. La branche Drukpa de l’école Kagyü, est en effet une école dont la direction est héréditaire puisque son hiérarque transmet sa place à un de ses fils s’il a pu en avoir avant de devenir complètement moine, ou à un neveu. En parallèle on commence à voir apparaitre une autre tendance issue d’autres écoles, celle de chercher la réincarnation d’un glorieux prédécesseur. Ce sont deux modes de transmission du pouvoir qui, s’ils étaient au départ antagonistes sauront vite se combiner. Si les réincarnations permettaient de trouver un remplaçant en dehors d’une famille pour que les écoles puissent s’émanciper de sa tutelle, les familles vont très vite s’arranger pour trouver les réincarnations parmi leurs rejetons et garder la main sur le pognon. Pardon, sur la spiritualité. Et au début du XVIIe siècle, deux enfants revendiquent le statut de réincarnation du fondateur des Drukpa. D’un côté nous avons un Pagsam Wango dont la famille est alliée aux princes du Tsang, puissants seigneurs locaux ; de l’autre nous avons Ngawang Namgyel dit Zhabdrung (soit [celui] « aux pieds duquel » [on se prosterne]), héritier de la famille fondatrice sise au monastère de Ralung. Malheureusement pour lui, le jeune Zhabdrung refuse de tergiverser et doit donc prendre la poudre d’escampette très vite pour ne pas être expédié vers l’au-delà. Il fuit et finit donc par arriver, je vous le donne en mille, au Bhoutan ! (et oui madame, y a de ces surprises dans la vie) Il finit vite par apprécier le pays et étend son influence sur les seigneurs locaux. Au bout de dix ans, il décide de faire de cette région son pays à lui et de le gouverner. Il ne règne alors que sur le Wang, la région de l’Ouest du pays qui comprend les sites actuels de Timphu, Punakha et Paro, mais à la fin de sa vie ses agents auront repoussé les limites de son domaine au royaume actuel ou peu s’en faut. Les débuts sont difficiles puisqu’entre sa fuite et sa mort, le Zhabdrung voit son nouveau pays se faire envahir cinq fois par les Tibétains. D’abord par les princes du Tsang un rien revanchards puis, c’est pas de chance, par les troupes du Ve Dalaï-lama au pouvoir depuis 1642 car son régent repousse les offres de paix, peut-être parce qu’il espère conquérir le Bhoutan. Heureusement pour le Zhabdrung, les invasions échouent systématiquement car les Tibétains supportent très mal le climat chaud et humide et parce que la végétation très dense est une aubaine pour la guérilla. Bref, tout se passerait très bien, sauf que… le Zhabdrung meurt.

Le Bhoutan par rapport à ses voisins - Wikicommons

Le Bhoutan par rapport à ses voisins – Wikicommons

Quand il quitte ce monde lors d’une retraite spirituelle, ses hommes de confiance sont bien embêtés pour diverses raisons : le Zhabdrung avait prévu un pouvoir héréditaire mais son fils ne semble pas être en état de régner (débile ou trop faible ? mystère) ; les tentatives d’invasion se poursuivent ainsi que les campagnes d’unification du pays. Ce n’est donc pas le moment d’annoncer qu’il n’y a plus personne au pouvoir. On annonce donc que le grand homme continue sa retraite et qu’il a confié le pouvoir au Druk Desi (régent-dragon) pour le politique et au Je Khenpo (seigneur-abbé) pour le religieux. Une riche idée qui permettra aux occupants de ces postes de gérer la transition le temps de pouvoir annoncer que le Zhabdrung est décédé. C’est-à-dire soixante ans plus tard… Oui, au Bhoutan on prend son temps. Les nouveaux dirigeants sont bien embêtés car la théocratie héréditaire tourne court : les branches collatérales semblent éteintes, le fils est incapable de gouverner, et quand il arrive à produire un héritier juste avant sa propre mort, l’enfant est une fille. Bigre. On contourne temporairement le problème en se tournant vers un jeune protégé du Zhabdrung, Tenzin Rabgay, issu d’une branche cadette de la famille et on le bombarde donc Gyeltsab ou prince-régent pour tenir lieu de chef d’État. Las, lui non plus ne donne pas d’héritier. La situation devenant de plus en plus intenable, on se penche vers la possibilité de chercher une réincarnation comme le font d’autres écoles du bouddhisme tibétain, sans que ça se concrétise dans un premier temps. Mais une fois la mort du Zhabdrung révélée, plusieurs candidats sont possibles. Pour éviter qu’ils servent de prétextes à des guerres civiles, on justifie leur coexistence en expliquant qu’ils sont la manifestation de divers aspects du Zhabdrung : son corps, son esprit et sa parole. Pour les deux siècles à venir, le schéma sera le suivant : au sommet de l’État se trouvent l’une ou l’autre des quatre incarnations royales (incarnations de l’esprit et de la parole du Zhabdrung, celles de son fils et celles de Tenzin Rabgay), assistée du Druk Desi et du Je Khenpo. Toutes les incarnations royales ne seront pas des Gyeltsab, mais il arrivera qu’elles cumulent ce statut avec la fonction de Desi, sans s’avérer brillantes pour autant… on ne s’improvise pas chef d’État comme ça. Au cours de ces deux siècles, les Gyeltsab ne sont presque plus que des potiches destinées à renforcer l’homme au pouvoir à ce moment. Diplomatiquement la situation se renverse : le Bhoutan fait la paix avec le Tibet mais devient lui-même de plus en plus agressif envers ses voisins du Sud, le Sikkim et le Cooch Bihar, pays qu’on considère de plus en plus comme des États vassaux. Le Bhoutan entre également en contact avec les Britanniques qui étendent eux-mêmes leur influence en Inde, et les relations sont d’abord très cordiales grâce aux personnalités des envoyés britanniques et des dirigeants bhoutanais qu’ils rencontrent. Ces derniers finissent d’ailleurs par comprendre que le Tibet et le Bhoutan sont deux pays distincts et leurs attribuent leurs noms jusque-là interchangeables.

Monastère de Taktshang, vallée de Paro - Wikicommons

Monastère de Taktshang, vallée de Paro – Wikicommons

Les bonnes relations entre le Bhoutan et les Britanniques se gâtent néanmoins progressivement au XIXe siècle car l’anarchie politique (le Bhoutan connait de nombreux renversements de régents, des guerres civiles et des régences concurrentes) pousse les officiers gérant les Duars à agir sans aucun contrôle pour piller les territoires indiens et y capturer des esclaves. Les Duars sont la région de collines qui marquent la fin de l’Himalaya et le début de la plaine indienne. Bien que peu peuplés, les Duars rapportent gros aux officiers qui n’ont plus à obéir à qui que ce soit. Mais les Britanniques ne réagissent pas par crainte de voir leurs espoirs tomber à l’eau. Depuis le XVIIIe siècle les Britanniques tentent en effet d’accéder au marché chinois qui leur est verrouillé, et aimeraient le faire en passant par le Tibet. Pour cette raison, et craignant de braquer inutilement Chinois et Tibétains, ils adoptent une attitude conciliante voire laxiste envers le Bhoutan car ils ignorent la nature exacte de la relation ce pays avec ses voisins (qui relève au mieux de l’indifférence polie mais certainement pas de la vassalité). Lassés de voir leurs récriminations rester lettres mortes, les Britanniques étendent leur influence sur les Duars puis en annexent une partie pour mettre fin aux déprédations. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, la situation politique bhoutanaise commence à changer de manière radicale. Si les Gyeltsab étaient vite devenus des potiches au profit des Desi, ceux-ci finissent par leur emboiter le pas à compter de 1863. L’anarchie et la succession rapide de régents prend en effet fin avec l’essor de Jigme Namgyel, simple pönlop (gouverneur provincial) de Tongsa qui arrive progressivement à se débarrasser de tous ses rivaux au point de devenir le maître de fait du Bhoutan entier. En apparence Gyeltsab et Desi dirigent toujours le pays, mais en réalité ce n’est plus eux qui mènent la danse. Assez imbu de lui-même, Jigme Namgyel se paie le luxe de maltraiter un représentant britannique venu tenter de régler le problème des Duars de l’Ouest. C’est l’étincelle qui déclenche l’explosion. Les Britanniques finissent par envahir lesdits Duars et, surpris par la contre-attaque des Bhoutanais temporairement unis, doivent y expédier des renforts. Bien que décimées par le climat et l’habileté de Jigme Namgyel, les Britanniques amènent ce dernier à plier. S’ils gardent les Duars, ils compensent cette perte en versant d’importants subsides au Bhoutan qui adopte dès lors une attitude nettement plus conciliante. Les relations s’améliorent nettement après la mort de Jigme Namgyel, car son fils adopte une politique nettement plus pacifique (non sans liquider quelques concurrents potentiels). Mieux que ça, quand les Britanniques entrent en force au Tibet, excédés d’y trouver porte close, le jeune Ugyen Wangchuk s’efforce de servir de médiateur entre les parties. Certes ses efforts restent vains, mais il impressionne favorablement tant les Britanniques que les Tibétains, au point que les premiers décident de le considérer comme un allié précieux et un élément stabilisateur de la région.

En 1907 s’ouvre le dernier chapitre de l’histoire du Bhoutan puisqu’Ugyen Wangchuk se fait reconnaitre roi du Bhoutan. Il n’y a plus personne pour lui tenir tête, et son attitude compréhensive et sa facilité à pardonner font beaucoup pour apaiser les tensions. Il fonde donc une dynastie de souverains régnant pour continuer l’œuvre du Zhabdrung, mais ses relations avec les incarnations royales existant encore (seules les incarnations de l’esprit du Zhabdrung étant toujours recherchées) se détériorent progressivement. Le roi du Bhoutan souhaite alors moderniser son pays, mais l’essentiel de ses revenus vient déjà de subsides britanniques. Commence alors une longue période de lent développement, avec l’aval des Britanniques puis de l’Inde indépendante qu’on admire et dont on ne peut se passer mais dont on trouve l’influence tout aussi pesante. La situation est toutefois bien moins difficile à vivre que celle des voisins Tibétains qui finissent par se faire envahir. Le Bhoutan se développe donc à son rythme, profitant de la protection indienne, et n’est troublé que par le soulèvement de travailleurs d’origine népalaise installés dans le Sud depuis le XIXe siècle et la présence de mouvements de guérillas indiens qui se cachent dans les Duars mal contrôlés. Dans le dernier quart du XXe siècle, les rois introduisent des formes de gouvernement modernes, et tous les aspects du pays commencent à changer rapidement, avec l’introduction de médias, de l’économie marchande, de l’urbanisation, etc. Bref, le Bhoutan s’ouvre au monde et s’occidentalise rapidement, perturbant les générations et provoquant de profond changement sociaux. Le pays s’efforce ainsi de devenir une monarchie parlementaire moderne alors que le dzongkha, la langue officielle, n’est parlé que dans une partie du pays, et que sa forme écrite dérivée du Tibétain ne date que de la fin du XXe siècle et n’est comprise que par très peu de monde. Les jeunes se débrouillent donc de plus en plus souvent en apprenant directement l’anglais au détriment de leurs savoirs nationaux, y compris la langue nationale.

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