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L’aube du Tibet : l’ancienne civilisation du toit du monde / John Vincent Bellezza 13/12/2014

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Plongeons désormais dans un passé presque oublié de tous, un passé dont même les Tibétains ne se souviennent pas beaucoup, en bonne partie parce qu’il ne les concerne pas complètement. Dans les vastes plaines du Nord et de l’Ouest du Tibet, le Jangthang, s’est développé autrefois une civilisation qui tirait savamment parti de son environnement particulièrement hostile. Avant que des siècles d’assèchement et la conquête militaire par le Tibet ne viennent perturber ceci, la région comprenait deux civilisations apparentées : le Zhangzhung et le Sumpa. Ce livre nous les fait donc découvrir sous la plume d’un archéologue acharné qui en étudie les vestiges depuis trente ans. The dawn of Tibet : the ancient civilization on the roof of the world de John Vincent Bellezza est paru cette année chez Rowman & Littlefield. Lire aussi les billets sur l’archéologie autour des lacs Namtso et Dangra Yumtso, du même auteur, et sur les mégalithes tibétains d’Alexander W. Macdonald. Allez visiter son projet Antiquities of Zhang Zhung hébergé par la Tibetan and Himalayan library, ainsi que son site Tibet archaeology !

The dawn of Tibet : the ancient civilization on the roof of the world / John Vincent Bellezza

The dawn of Tibet : the ancient civilization on the roof of the world / John Vincent Bellezza

Les sources d’informations sur l’ancienne civilisation du toit du monde sont rares, et souvent biaisées. D’un côté, on a les sources écrites de l’empire tibétain, mais elles ont été produites par celui-là même qui conquit Zhangzhung et Sumpa. De l’autre on a les récits qui apparaissent dans les écrits bönpo à partir du XIe siècle, des écrits qui se servent plutôt du Zhangzhung comme d’une contrée ancestrale lointaine et légendaire afin de souligner sa supériorité sur le bouddhisme, rendant très difficile toute lecture historique. Outre ces sources écrites, c’est l’archéologie et les nombreux vestiges repérés par l’auteur qui permettent de se faire une idée du passé de la région. Il semble que l’âge de pierre s’y soit maintenu plus longtemps que dans d’autres régions, les populations de chasseurs bénéficiant de la présence abondante de gibier. Ce n’est qu’à cause d’un assèchement ayant commencé assez subitement que les populations locales commencèrent à modifier leur mode de vie pour se consacrer à l’agriculture et à l’élevage. Ce changement fut probablement influencé par des contacts avec les populations extérieures qui diffusèrent le travail du métal. Les sources écrites suggèrent d’ailleurs que le Zhangzhung ancien était le fruit d’un mélange de clans dont beaucoup étaient issus d’Asie centrale ou du Nord (les Scythes, Türks et ancêtres des Mongols semblaient culturellement très proches), mais aussi que le Zhangzhung était probablement politiquement décentralisé. Au moment où le Tibet central entre dans l’histoire avec son souverain Songtsen Gampo, le Zhangzhung apparait comme une puissance de taille égale mais déjà sur le déclin (un de ses ministres ayant trahi pour servir le Tibet). Un double mariage royal tourne à l’aigre quand la sœur de l’empereur tibétain, Semarkar, commence à se plaindre de la manière dont elle est traitée, ce qui débouche sur la conquête militaire et l’assassinat de son mari et roi Liknyikya. Le Sumpa, quant à lui, est encore moins bien connu et apparait comme une dépendance de son voisin occidental. Les sources chinoises le lient d’une manière ou d’une autre à deux royaumes des femmes ainsi nommés en raison de la puissance politique qu’elles détenaient. Selon les bönpo, le Sumpa avait sa propre langue, sa dynastie et ses prêtres. La région n’a a priori pas été touchée par le bouddhisme puisqu’on a pas retrouvé d’images ou d’écriture sur les vestiges datant d’avant la conversion du Tibet central. En dépit des contacts passés avec les cultures voisines, soit les habitants n’ont pas été intéressés, soit le Zhangzhung s’est coupé de l’extérieur suffisamment longtemps pour ne pas subir d’influence religieuse. Le bön actuel, ou bön éternel, affirme préserver un héritage religieux intact mais il est plus probable qu’au lieu d’une religion uniforme, la région connaissait divers cultes régionaux, voire claniques. Les écrits du bön actuel laissent entrevoir quelques éléments plus anciens, notamment un dieu suprême nommé Gekhö reliant la terre et le ciel et régnant sur les astres et les phénomènes météorologiques, ce qui pourrait expliquer la localisation haut perchée des sanctuaires retrouvés. Il reste toutefois difficile de faire la part des choses en raison de la réécriture historique et la récupération d’éléments anciens tant par les bouddhistes que les bönpo. Les sources tibétaines anciennes décrivent toutefois Shenrab Miwo (aujourd’hui Tönpa Shenrab, « bouddha » du bön éternel) comme un prêtre sacrificiel chargé de repousser le mal par divers rituels (par exemple, consacrer un animal prélevé sur le bétail et le relâcher dans la nature en tant qu’offrande pour apaiser une divinité), mais aussi comme un guide aidant les morts à rejoindre le Gayül, paradis nordique hébergeant dieux et ancêtres (le Zhangzhung a transmis au Tibet des rituels funéraires alors inconnus pour les funérailles impériales). Il avait déjà une aura d’ancienneté et de légitimité religieuse issue du Zhangzhung mais pas celle d’un sauveur universel. Les prêtres bönpo sont décrits comme de puissants soutiens des souverains, que leurs rituels aident lors des guerres et à qui ils confèrent autorité et légitimité. Aux anciens prêtres, bönpo ou shen, ont succédé des shamans, moins prestigieux mais faisant a priori perdurer des pratiques de possession existant déjà à l’ère impériale.

Dessin reconstituant une citadelle © Kleo Belay Dessin reconstituant une maison © Kleo Belay
Dessin reconstituant un enclos funéraire © Kleo Belay Dessin reconstituant un alignement de stèles © Kleo Belay

Dessins reconstituant une citadelle, une maison, et des monuments funéraires (enclos et alignement de stèles) © Kleo Belay

L’archéologie révèle une architecture particulière, très différente de ce que les Tibétains font depuis plusieurs siècles. Dans un environnement en voie de désertification, il a fallu bâtir entièrement en pierre. Les anciens habitants privilégiaient les bâtiments bas, dépourvus de fenêtre afin de conserver le maximum de chaleur, ne donnant sur l’extérieur que par des ouvertures en encorbellements. Témoignage d’un climat autrefois plus clément, les vestiges se trouvent généralement sur le pourtour des lacs aujourd’hui salés, sur les pentes des montagnes ou dans d’étroites vallées. Autant de régions désormais hostiles et dépeuplées. La présence de nombreux châteaux confirme que la guerre était chose connue, et que les élites s’installaient de préférence sur les promontoires de montagne d’où ils pouvaient surveiller tout le voisinage tout en offrant un lieu de refuge aux agriculteurs vivant en contrebas. Le fait qu’aucun château retrouvé ne paraisse plus imposant que les autres va aussi dans le sens d’une décentralisation. Rares au Sumpa, la très grande majorité des anciennes citadelles se trouvent dans l’extrême ouest de la région. Encore plus haut que les châteaux, trônant au milieu des îles difficiles d’accès ou enterrés à flancs de montagne se trouvaient des complexes religieux. Loin des monastères bouddhistes, ces lieux de vie devaient aussi abriter des profanes vénérant divinités chtoniennes ou aquatiques, deux milieux desquels les bouddhistes se sont détournés. Les cimetières et nécropoles marquent une différence certaine entre Zhangzhung et Sumpa, le 90e méridien Est délimitant chaque aire culturelle, et entre le Zhangzhung et d’autres régions himalayennes : Tibet central, Ladakh, mais aussi anciens royaumes de Guge et Purang qui manifestent des caractères proches mais néanmoins différents. Les monuments funéraires existent sous deux formes principales : des stèles ou pierres dressées entourées de murets, ou des alignements de stèles (un site contient dix mille stèles réparties en six groupes) prolongeant un bâtiment. À ces formes principales se rajoutent des tumulus, des enclos funéraires souvent rectangulaires et des tombes cubiques perchées au sommet de certaines montagnes. Dans presque tous les cas, l’orientation des sites selon les directions cardinales semble indiquer que le soleil et ses mouvements jouaient un rôle dans les rites funéraires. Les pratiques funéraires révèlent une société hiérarchisée (tombes plus riches et plus vastes que d’autres) pour laquelle la dépouille était plus qu’un simple réceptacle comme le professe désormais le bouddhisme. Des ossements animaux (moutons, chevaux et yaks) indiquent qu’ils devaient guider le mort dans l’au-delà, et leur présence rejoint les témoignages de funérailles impériales tibétaines. Les défunts étaient embaumés et enterrés avec de nombreux outils, vaisselles, armes et bijoux aussi finement travaillés que ne l’étaient leurs cercueils. Le matériel retrouvé dans les tombe révèle que le Zhangzhung pratiquait le commerce, notamment avec le versant Sud de l’Himalaya, l’ancien royaume de Mustang au Népal ayant servi de point de contact. Les régions du Sud au contact de l’Inde ont notamment révélé des masques mortuaires en or, une pratique existant aussi en Asie centrale.

Scène de chasse peinte © John Vincent Bellezza Talismans thogchag © John Vincent Bellezza
Couteaux © John Vincent Bellezza Élément de bride © John Vincent Bellezza

Vestiges du Zhangzhung : scène de chasse peinte, talismans thogchag, couteaux et bride © John Vincent Bellezza

L’art, qu’il s’agisse de peintures, de gravures ou autres, permet aussi de se faire une idée des anciens habitants. Utilisant largement la roche comme support, il est notoirement absent des zones moins bien loties en cailloux. On retrouve des thèmes de chasse et de nature (gibier, arbres) mais aussi des symboles utilisés dans toute l’Asie et conservés jusqu’à nos jours : astres dont la lune et surtout le soleil levant similaire à celui qui apparait sur le drapeau tibétain, joyaux enflammés, swastika (symbole de vie et d’éternité) en sens horaire pour les bouddhistes ou antihoraire pour les bönpo, etc. Les sites révèlent une lutte religieuse entre bouddhistes et bönpo qui se manifesta par le saccage et le remplacement des motifs rivaux. Outre la faune locale, les activités humaines sont abondamment représentées (à l’exception notable de l’élevage, très rare) surtout la chasse et la guerre. Ces événements sont l’occasion de voir apparaître ce qui semble être des manifestations de divinités ou de créatures merveilleuses mi-animales mi-humaines. L’architecture n’est jamais représentée, à l’exception des autels de pierre qui évolueront en chörten lorsque l’empire tibétain accueillera le bouddhisme en son sein. L’art matériel se caractérise par de nombreux objets très bien conservés en raison du climat (mais tout aussi souvent pillés) : armes, fibules, objets rituels ou amulettes de fer, de bronze ou de cuivre, perles zi particulièrement recherchées, témoignent tous d’un remarquable degré de développement technique. L’absence de ces objets dans les autres parties du Tibet confirment qu’elles étaient bien originaires du Zhangzhung. Culturellement, les sources écrites laissent entrevoir une société où la vertu première était l’honneur : la mort d’une personne se réparait par une amende variant suivant le statut social du défunt, mais le non-paiement de cette amende pouvait entrainer la mise à mort du fautif, fut-il ministre. La justice décrite suivait apparemment la loi du talion, avec un barème très précis de dettes de sang qu’on ne pouvait que régler sous peine de devenir un paria. Il était semble-t-il exigé de régler ces dettes si on souhaitait avoir des funérailles. Ces mêmes sources écrites nous apprennent que les ancêtres de Tibétains portaient très souvent le turban, mais aussi des vêtements fait de fourrures et des couronnes de plumes pour les prêtres et les rois, ce que confirment les sources chinoises. Mais le mode de vie semble être resté le même depuis deux mille ans, les nomades continuant à porter les mêmes fourrures, les mêmes amulettes, à suivre le mouvement des étoiles pour déterminer celui de leurs troupeaux…

Carte des sites fouillés par l'auteur © Tibetan and Himalayan library

Carte des sites fouillés par l’auteur © Tibetan and Himalayan library

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