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La frontière du Sichuan et le Tibet : la stratégie impériale des premiers Qing / Yingcong Dai 20/10/2014

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Eh bien voilà une petite lecture sympathique autant qu’intéressante. The Sichuan frontier and Tibet : imperial strategy in the early Qing de Yingcong Dai est paru en 2009 chez University of Washington Press. Cet ouvrage nous explique comment le Sichuan, province chinoise limitrophe du Tibet, est progressivement passé du statut de trou du cul du pays totalement dévasté à celui de province pétée de tune où toutes les fortunes étaient possibles entre 1644 (année de l’arrivée au pouvoir de la dynastie Qing) en 1800. Pour les événements ultérieurs, lire La dernière frontière impériale chinoise : l’expansion dans les marches tibétaines du Sichuan à la fin des Qing de Xiuyu Wang. Lire aussi les billets sur la première guerre du Jinchuan/Gyelrong (1747-1749) et celui sur la deuxième guerre du Jinchuan/Gyelrong (1771-1776) qui sont également abordées dans le présent ouvrage.

The Sichuan frontier and Tibet : imperial strategy in the early Qing / Yingcong Dai

The Sichuan frontier and Tibet : imperial strategy in the early Qing / Yingcong Dai

Quand la dynastie Qing s’installe en Chine (rappelons qu’elle était d’origine mandchoue), elle met du temps à reprendre les provinces et se concentre naturellement sur celles qui sont les plus stratégiques ou les plus intéressantes du point de vue économique. Le Sichuan n’est alors rien de tout cela. L’effondrement des Ming laisse la place à qui veut tenter d’imposer son pouvoir, et Pékin préfère se concentrer ailleurs que sur une des provinces les plus éloignées de l’empire. Après avoir écrasé des bandits et rebelles particulièrement remuants, les Qing laissent donc la province à son sort pendant des décennies mais veille toutefois à ce qu’aucun potentat local n’en fasse son domaine privé. Exsangue, dépeuplé, fui par les officiels, le Sichuan est tellement pauvre qu’il ne paie quasiment aucun impôt alors qu’il a un potentiel agricole suffisant pour rivaliser avec la province la plus riche du pays. Son salut viendra de menaces et de troubles extérieurs qui obligeront Pékin à revoir sa copie et à en faire une province stratégique de premier plan. De manière progressive, Pékin va maintenir et même multiplier les exemptions fiscales dont jouit la province. En quelques décennies, un intense mouvement de migration inverse la tendance et relance la machine économique locale. L’État a besoin de troupes, et d’un endroit d’où pouvoir les lancer contre l’ennemi. Cette base sera le Sichuan, qui bénéficie dès lors de largesses incroyables. De province abandonnée, le Sichuan commence à vivre par et pour la guerre dans une ambiance de fête à neu-neu où tout un chacun (civils comme militaires) espère et réussit dans bien des cas à détourner les fonds publics. Les grands officiers comme les petits, les commerçants, les artisans, et même les pauvres des autres provinces, tout le monde profite des nombreuses opérations militaires pour se gorger de pognon. Pékin voit parfaitement ce qui se passe, mais la priorité va à la stratégie et on ferme délibérément les yeux sur les abus en tout genre. Certes, des têtes tombent (rarement, seuls les très grands sont inquiétés) mais la plupart des temps une petite tape sur les doigts sert de châtiment et l’État se contente de hausser les épaules et de rembourser les dettes contractées. Avec l’afflux humain, l’activité économique locale se renforce grâce à un spectaculaire essor agricole qui augmente encore l’aura de terre promise que dégage la province. Pékin en est ravi et met en place un système d’entraide provinciale où les surplus sont transportés et achetés à des marchands privés pour soulager les provinces moins bien loties ou subissant une crise de subsistance. La production est telle que des greniers publics sont remplis de donations privées en échange d’honneurs divers. Progressivement, toutefois, le Sichuan se dirige vers un état de surpopulation qui limite voire annule les surplus, et qui coïncide avec la fin des hostilités. Les profits liés au commerce se réduisant et ceux liés à la guerre disparaissant, la province commence à décliner lentement et est en proie à une instabilité croissante au fur et à mesure que soldats démobilisés ou déserteurs, bandits, pauvres ou rebelles se regroupent et sèment de plus en plus le désordre. À la toute fin du XVIIIe siècle éclate la révolte de la secte du Lotus Blanc, réprimée avec difficulté, qui marque la fin de l’ère de prospérité du Sichuan. Lorsqu’éclate au milieu du XIXe siècle la révolte des Taiping dans le centre de la Chine, le destin du Sichuan s’inverse : de province choyée il devient province pressée comme un citron pour alimenter l’effort de guerre intérieur. Les beaux jours sont bien finis. Si la société locale avait su surmonter la disparition des militaires en les remplaçant par des élites civiles fonctionnaires ou commerçantes, cette évolution et le tour de vis fiscal inconnu jusque-là feront de la province un des ferments de la révolution chinoise qui viendra plus tard.

Frise chronologique des relations Sichuan - Tibet - Mongols (1640-1800)

Frise chronologique des relations Sichuan – Tibet – Mongols (1640-1800)

Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser la Chine à s’intéresser à une province aussi lointaine ? Les événements au Tibet. En effet, au moment où la Chine change de dynastie, le Tibet connait sa propre révolution : pour résister à l’hostilité des écoles rivales, les Gelugpa s’allient aux Mongols Qoshots, jusqu’à ce que ceux-ci confient le pouvoir politique au Ve Dalaï-lama en 1642 tout en affirmant leurs bonnes dispositions envers les Qing. Tout se présentait bien, mais un certain nombre d’écueils va se présenter. Tout d’abord, les voisins et cousins des Qoshots, les Mongols Dzoungares, sont quant à eux hostiles à la nouvelle dynastie et ont quelque peu soif de conquête. Ce qui déclenche le début des hostilités, c’est la mort du Ve Dalaï-lama que son régent Sangye Gyatso dissimule à tous pendant près de treize ans tout en découvrant et élevant clandestinement sa réincarnation. Le secret ne dure pas longtemps car Sangye Gyatso sait que les Qoshots reprendraient bien le pouvoir qu’ils avaient laissé à son ancien maître. L’ennemi de mon ennemi étant mon ami, et mon voisin étant généralement un ennemi, il avertit discrètement les Dzoungares du subterfuge, la Chine l’apprenant via des prisonniers et en appréciant fort peu tant le procédé que le rapprochement avec ses ennemis Dzoungares. Le soufflé aurait pu retomber, mais Lajang Khan, chef des Qoshot, tente le tout pour le tout en tuant Sangye Gyatso et en déportant le VIe Dalaï-lama (qui meurt en route) pour le remplacer par un fantoche. Les Dzoungares, par ailleurs en conflit ouvert avec la Chine, interviennent au Tibet central d’où ils chassent les Qoshots, mais leur brutalité soulève les Tibétains contre eux. Vu le chaos ambiant, la Chine se résout à intervenir pour la première fois de son histoire au Tibet, et chasse les Dzoungares puis annexe ce qu’on appelle de nos jours l’Amdo et le Kham. La Chine doit par la suite intervenir militairement pour : réprimer un ultime soulèvement des Qoshots mécontents de s’être fait piquer le Tibet par une tierce partie ; calmer le jeu suite à l’assassinat d’un ministre tibétain par ses collègues ; soumettre les Dzoungares ; ramener l’ordre au Nyarong et au Gyelrong (dans le Kham) ; revenir au Tibet pour mater un soulèvement contre ses représentants ; écraser définitivement les Dzoungares (décidément coriaces)… La situation se calme un peu, ce qui permet à Pékin de se refaire une santé financière bien malmenée par le coût exorbitant des ces mouvements de troupes dans des régions difficiles d’accès et hostiles. Mais moins de vingt ans plus tard, la Chine est confrontée à un des conflits les plus coûteux de son histoire : la deuxième guerre du Gyelrong qui lui coûtera des dizaines et des dizaines de millions de taels pour un résultat des plus médiocres. Il y aura encore deux interventions militaires au Tibet pour contrer des invasions népalaises, mais une fois celles-ci repoussées l’empire se convaincra que ses frontières occidentales sont sûres et se concentrera sur des interventions plus méridionales (Birmanie, Vietnam, etc.) ou intérieures après avoir encouragé la création de troupes purement tibétaines pour préserver ses ressources.

La Chine des Qing et ses voisins - Wikicommons

La Chine des Qing et ses voisins - Wikicommons

Commentaires»

1. Une poule sur un mur - 22/10/2014

C’est toujours un plaisir de suivre vos découvertes

Rincevent - 22/10/2014

Merci beaucoup de prendre le temps de me lire. ^^


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