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Une histoire du Tibet moderne : les nuages d’orage s’accumulent (1955-1957) / Melvyn C. Goldstein 16/08/2014

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Voilà une nouvelle lecture fort agréable sur le Tibet. Voici donc le troisième tome de l’histoire moderne du Tibet : A history of modern Tibet : the storm clouds descend, 1955-1957 de Melvyn Goldstein, paru en 2013 chez University of California Press. Ce tome nous montre comment la Chine a progressivement commencé à voir le Tibet se soulever contre elle, en partie en réaction à ses réformes démocratiques dans certaines régions, en partie par crainte de les voir appliquées dans d’autres, mais aussi et surtout par rejet de la présence chinoise. Lire les parties 1913-1951 et 1951-1955.

A history of modern Tibet : the storm clouds descend, 1955-1957 / Melvyn Goldstein

A history of modern Tibet : the storm clouds descend, 1955-1957 / Melvyn Goldstein

Quand l’ouvrage commence, nous retrouvons le Dalaï-lama et Mao Tsetung assez euphoriques après le voyage à Pékin du premier. Le grand timonier a été ravi de découvrir un jeune homme intelligent et très ouvert aux idées socialistes, et semblant vouloir réformer le Tibet. De son côté, le jeune chef temporel du Tibet a été assez favorablement marqué par son voyage et par l’efficacité chinoise qu’on lui a montré. La situation semble idyllique et conforte Mao dans l’idée que son approche pragmatique et douce était la bonne. Certes il a fallu occuper militairement le Tibet, mais ça n’a pas été si terrible que ça. Bien entendu, tout le monde ne le voit pas de cette façon. Au Tibet, l’élite est partagée entre un rejet viscéral de la présence chinoise, et une acceptation résignée associée à la volonté de contrôler les réformes pour limiter la casse. Côté chinois, une bonne partie des hauts dirigeants n’approuve pas Mao et rechigne à faire des ronds de jambe aux nobles tibétains qu’ils préféreraient exproprier vite fait bien fait comme ils l’avaient fait dans le reste de la Chine. La situation n’est alors pas inextricable mais toute la question est de savoir si le Dalaï-lama aura les tripes d’imposer les réformes à ses sujets. Et, hélas pour ceux qui les souhaitaient, ce ne fut pas le cas. Les premières tentatives de réforme furent essentiellement symboliques : contraindre le reste d’armée tibétaine à abandonner ses drapeaux et uniformes pour ceux de la Chine, et remplacer la monnaie tibétaine par la monnaie chinoise. Dans les deux cas, le souverain n’osa pas imposer sa volonté aux fortes résistances de l’élite et de la base de son gouvernement, ce qui fit que les réformes en question furent bien vite remises au placard (seule concession : les officiers de l’armée et les soldats du régiment de gardes du corps durent adopter l’uniforme chinois…). Le problème était en fait que le Dalaï-lama craignait de susciter une émeute en passant en force, et donc de provoquer une réaction violente de la Chine ; et que celle-ci craignait aussi de déclencher des troubles en paraissant obliger le Dalaï-lama et son gouvernement à réformer. Se perpétua donc un statu quo lourd de contentieux à venir.

Fan Ming (1914-2010) - Wikicommons Li Jingquan (1909-1989) - Wikicommons

Fan Ming (1914-2010) et Li Jingquan (1909-1989) - Wikicommons

Pour ne rien arranger, plusieurs groupes aggravèrent la situation en ignorant volontairement les ordres d’en haut. Du coté chinois, ce sont les autorités de la province du Sichuan qui, rongeant leur frein depuis quelques années parce qu’elles ne pouvaient pas lancer des réformes démocratiques (priver les monastères et seigneurs locaux de leur pouvoir et redistribuer leurs terres), sautèrent sur l’occasion quand Pékin ordonna à tout le pays d’accélérer brutalement les mesures de collectivisation. Sauf que Pékin avait spécifié que ces mesures ne concernaient pas le Tibet et qu’il fallait d’abord y appliquer les réformes démocratiques. Les Sichuanais menés par Li Jingquan, ayant en outre quelques contentieux personnels avec les Pékinois, firent la sourde oreille et décidèrent de mettre en œuvre au pas de charge les deux types de mesure simultanément dans leur province. Laquelle incluait l’essentiel de ce que les Tibétains appellent le Kham, qui ne relevait pas de Lhassa et dont les habitants étaient connus pour leur mœurs portées sur le pillage et la violence. Dans ces conditions, commencer par exiger des Khampas qu’ils rendent leurs armes revenait à leur déclarer la guerre, et envisager la confiscation de terres monastiques aggravait le tout. Dès février 1956 la région entière se souleva et après quelques massacres initiaux de Chinois et de leurs collaborateurs tibétains (familles comprises, le tri sélectif n’avait pas court chez les Khampas), les Chinois se retrouvèrent assiégés et isolés un peu partout. Après avoir repris la main militairement, Pékin ordonna de ne pas poursuivre les fugitifs. S’en suivirent plusieurs mois de calme relatif où les Khampas révoltés pratiquèrent la guérilla en pillant les ressources locales dont ils avaient besoin. Sans surprise, Pékin fut peu satisfaite d’avoir été ignorée et convoqua les responsables locaux pour discuter de la situation. Les Sichuanais furent assez largement accusés de tous les maux, quand bien même la possibilité de réformer en douceur le Kham semblait douteuse, et Mao leur rappela une fois de plus la politique qu’il avait décidé et leur ordonna d’entamer des négociations. Hélas pour eux, les Khampas étaient déterminés à ne pas restituer leurs armes, et après de courtes négociations fin 1956 / début 1957, finirent par conséquent par reprendre le combat.

Kham 1956-1957 : la propagation de la révolte

Du coté tibétain, trois groupes agissaient contre la Chine et les réformes qu’elle espérait voir un jour mises en œuvre au Tibet central. D’un coté, un groupe mené par Phalha, le drönyer chenmo (grand chambellan du Dalaï-lama) qui faisait tout pour torpiller en sous-main l’influence chinoise. D’un autre, le groupe de riches émigrés en Inde appelé Jenkhentsisum qui comprenait un des frères du Dalaï-lama et magouilla dans son dos pour obtenir le soutien du gouvernement indien en lui faisant croire que le souverain les soutenait et était opposé aux Chinois. Deux autres frères du Dalaï-lama en firent de même, l’un aux États-Unis, l’autre au Tibet en écrivant de fausses lettres en son nom. Enfin, un troisième groupe appelé Mimang Tsongdu, c’est-à-dire l’Assemblée ou Association du Peuple (suscitée au départ par les ministres pour montrer aux Chinois que même le peuple était contre eux), réunissait à Lhassa des représentants de la « classe moyenne » souhaitant s’impliquer dans la vie politique, ce qui était strictement interdit dans le Tibet ancien, et mettre des bâtons dans les roues des Chinois. Indépendants les uns des autres, ces groupes se rapprochèrent et un incident provoqué par les Jenkhentsisum (la distribution de tracts anti-Chinois à Lhassa après le nouvel an) renforça encore plus les liens. Le soulèvement du Kham provoqua en outre un afflux de riches marchants originaires de la région qui se regroupèrent et prirent contact avec Phalha puis avec les Jenkhentsisum, fédérant un peu plus l’opposition à la Chine. Pour ne rien arranger, cela coïncidait avec l’inauguration du Comité Préparatoire de la Région Autonome Tibétaine (ou CPRAT) censé remplacer un jour le gouvernement traditionnel tibétain. Voyant que même le Dalaï-lama s’inquiétait de la situation dans le Kham et que l’élite du Tibet central craignait ouvertement que les réformes soient imposées par la force, Mao et ses relais s’efforcèrent de désamorcer des craintes alors infondées. Pas de bol, lors de la cérémonie d’inauguration du CPRAT, le Panchen-lama, en cheville avec les Chinois pro-réformes, fit un discours appelant celles-ci dans les plus brefs délais, ce qui poussa le gouvernement tibétain à croire que Pékin allait se servir du Panchen-lama pour passer outre. De fait, Fan Ming, le responsable chinois du CPRAT, ignora à de nombreuses reprises les ordres du comité central pour lancer malgré tout des réformes tant au Tibet central qu’à Chamdo (le siège du Kham administré par Lhassa), provoquant une révolte dans ce dernier secteur.

Documentaire en tibétain sur le voyage du Dalaï-lama en Inde

C’est dans ce contexte troublé que le Dalaï-lama fut invité par l’Inde à venir célébrer le 2 500e anniversaire de la naissance de Bouddha. L’événement fut un test puisque la Chine le laissa partir librement en sachant qu’il partait profondément anxieux de ce qui se passait dans son pays et que le risque de ne pas le voir revenir était élevé. Mais les Tibétains déchantèrent très vite en découvrant que le gouvernement indien n’avait pas l’intention d’accepter un exil du Dalaï-lama, ce qui troubla beaucoup ce dernier (de fait, Nehru et bien d’autres Indiens méprisaient assez franchement la société tibétaine qu’ils jugeaient arriérée et ne voulaient pas se fâcher avec la Chine). De leur coté, les Jenkhentsisum ne s’entendirent pas avec le chef de l’Assemblée du Peuple récemment arrivé de Lhassa et qui manqua de déclencher un incident diplomatique en Inde, tous étant désemparés par l’attitude indienne. Simultanément, les États-Unis manifestèrent leur intérêt et contactèrent les Jenkhentsisum : six Tibétains seraient testés pour voir s’ils feraient des agents de renseignement corrects qu’on pourrait alors parachuter au Tibet. Les bouillonnants Khampas venus réclamer de l’aide aux exilés fournirent donc les recrues nécessaires à cette opération test (il est à noter que les Américains n’envisageaient rien d’autre que d’espionner les Chinois, à aucun moment il ne fut question de soutenir une rébellion, et il n’y avait même pas d’objectif politique, si ce n’est nuire un peu à la Chine). Les Chinois, quant à eux, multiplièrent les manifestations de bonne foi envers le souverain et son entourage, d’une part afin de le convaincre que rester en Inde desservirait le Tibet, d’autre part par crainte que leurs opposants profitent de l’absence du Dalaï-lama pour déclencher des troubles qui rendraient la situation incontrôlable. Celui qui persuada le Dalaï-lama de renter fut son ministre Ngaphö Ngawang Jigme qui avait sa confiance et lui fit examiner froidement les faits, à savoir qu’il n’avait que de très vagues promesses que quelques Tibétains seraient entrainés. Insuffisant pour redevenir indépendant, donc faute de mieux, mieux valait continuer à travailler avec les Chinois (Ngaphö se serait aussi exilé dans le cas contraire, selon le Dalaï-lama, mais l’hostilité générale envers le collabo le poussa un peu plus vers la Chine de peur d’être exécuté si jamais la situation se renversait). Pour autant, le Dalaï-lama convoque tout ce petit monde et définit une nouvelle politique : il rentre au Tibet afin de collaborer avec la Chine, mais désormais le gouvernement maintiendra des contacts avec et aidera l’opposition en exil. Le retour se fait dans le calme, même si un plan pour provoquer des troubles afin de garder le Dalaï-lama en Inde échoue. Au même moment, Fan Ming se fait fortement taper sur les doigts et Pékin ordonne le repli de tout ce qui avait été entrepris au Tibet central sous ses ordres : des milliers de cadres sont renvoyés chez eux, les bureaux fermés en masse, les préparations de réformes stoppées, laissant des milliers de cadres Tibétains désemparés et sans soutien. Fait proprement hallucinant, le comité central parle même en interne de suspendre ces réformes pour plusieurs décennies, voire pour tout le XXe siècle si nécessaire, tant la position stratégique du Tibet et donc la nécessité d’y éviter des troubles l’emporte sur l’importance de réformer ce pays. Le Kham, lui, ne revêtant pas la même importance, les réformes pourront y continuer.

Drapeau de la délégation du comité central lors de l'inauguration du CPRAT © Flags of the World

Drapeau de la délégation du comité central lors de l’inauguration du CPRAT © Flags of the World

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