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Une histoire du Tibet moderne : le calme avant la tempête, 1951-1955 / Melvyn C. Goldstein 01/11/2011

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Purée ! Deux mois sans rien poster ! Voilà le deuxième tome de l’histoire moderne du Tibet rédigée par Melvyn Goldstein. Publié en 2007 par University of California Press, A history of modern Tibet : the calm before the storm, 1951-1955 de Melvyn Goldstein nous présente quatre années charnières où l’aristocratie et le clergé ont été confronté à l’occupation chinoise puis aux premières réformes. Lire les parties 1913-1951 et 1955-1957.

A history of modern Tibet : the calm before the storm, 1951-1955 / Melvyn Goldstein

A history of modern Tibet : the calm before the storm, 1951-1955 / Melvyn Goldstein

La première partie de l’ouvrage reprend les événements de 1949 à 1951 déjà traités à la fin du tome précédent, avec peu de changement. Pour rappel, dès 1948 le Tibet observe la guerre civile chinoise et comprend que son issue lui sera de toute façon néfaste et entreprend donc de renforcer son armée. Malheureusement, des trois puissances avec qui il a entretenu des relations, aucune ne souhaite lui venir en aide ni même soutenir publiquement ses prétentions à l’indépendance : l’Inde accorde d’emblée la priorité aux bonnes relations avec la Chine, la Grande-Bretagne se lave les mains de ce qui pourra se passer et rejette ses anciennes responsabilités sur l’Inde (ce qui agace d’ailleurs beaucoup celle-ci), les États-Unis seraient désireux de venir en aide au Tibet mais ne peuvent intervenir directement sans l’accord de l’Inde et continuent à accepter la suzeraineté nominale de la Chine. La victoire communiste en Chine achève de mettre l’élite tibétaine aux abois et Lhassa tente de repousser l’inévitable en faisant miroiter à Pékin des négociations, mais les tergiversations tibétaines et l’hostilité britannique envers toute tractation sur son territoire de Hong Kong obligent Pékin à entamer les hostilités le plus vite possible de peur que l’hiver n’isole le Tibet pour encore un an. On apprend du reste que la troupe chinoise désignée, pensant pouvoir se reposer dans la chaude province du Sichuan après des années de guerre, est initialement tellement écœurée d’être envoyée au Tibet qu’elle fait tout simplement grève et cesse d’obéir aux ordres, quand les soldats ne désertent pas. Le Tibet doit quand même faire face à une confrontation militaire à laquelle il n’est pas préparé ni équipé, mais espère toujours ralentir suffisamment la progression chinoise pour obtenir un soutien diplomatique international. Mais l’armée tibétaine se fait balayer et les appels à l’ONU restent lettre morte malgré quelques hésitations américaines et britanniques. Constatant qu’il est abandonné de tous, le Tibet se résout à envoyer une délégation négocier directement à Pékin pendant que le Dalaï-lama, émancipé en urgence, et une partie de son gouvernement se réfugient près la frontière. Pendant un an, le Tibet reste sur le qui-vive. La Chine l’a écrasé militairement, et le choc est tel qu’aucun officiel n’a pensé à utiliser les troupes restantes pour harceler les Chinois isolés par l’hiver. Du reste, ceux-ci ont l’ordre de ne pas bouger, Mao comptant sur une stratégie gradualiste qui nécessite de séduire l’élite tibétaine afin de pouvoir introduire progressivement des réformes. Les soldats chinois présents au Tibet sont donc une élite à qui on a spécifiquement ordonné de se comporter avec la plus extrême correction afin de ne pas compromettre ce plan. Il faut cependant plusieurs mois pour que le gouvernement tibétain reconnaisse officiellement l’accord signé par ses représentants le 23 mai 1951. C’est chose faite le 24 octobre, date à laquelle un télégramme officiel est envoyé en ce sens. Pendant tout ce temps, les États-Unis multiplient les ouvertures et les propositions pour pousser le Dalaï-lama à répudier l’accord et à s’exiler. Mais les Tibétains se rendent vite compte que non seulement Washington refuse de prendre officiellement position en faveur de leur indépendance, mais qu’en plus ils ne peuvent leur apporter aucune aide concrète en raison du blocage indien. Du reste, s’il est vrai que le souverain déteste l’accord et souhaiterait s’exiler, la pression du clergé et d’une majorité de fonctionnaires ont raison de sa volonté. Washington persiste, mal renseignée (on pourrait même dire désinformée) par les proches du Dalaï-lama comme ses frères où l’alpiniste autrichien Heinrich Harrer qui soutiennent mordicus aux Américains qu’il est quasiment retenu contre son gré par des forces pro-chinoises.

Le Panchen-lama et le Dalaï-lama en 1952 © Bettmann/CORBIS

Le Panchen-lama et le Dalaï-lama en 1952 © Bettmann/CORBIS

Finalement revenu à Lhassa, le Dalaï-lama n’est pas au bout de ses surprises. Lui qui est désormais à la tête de l’État est en fait complètement coupé de sa population et de son gouvernement : il ne peut avoir de contacts avec l’extérieur que via ses tuteurs religieux et quelques domestiques qui entravent tout ce qui pourrait le détourner de ses études religieuses. Quand bien même ils le laisseraient toucher aux affaires mondaines, il faudrait que les deux Sitsab (premiers ministres nommés par un Dalaï-lama quand il doit s’exiler) et le Kashag (le gouvernement traditionnel tout juste passé de quatre à huit ministres) souhaitent les lui communiquer, ce qui n’est pas le cas. Plus grave, au lieu de se concerter et de s’organiser pour obtenir le plus possible des Chinois, l’élite gouvernementale du pays est totalement éclatée : les Sitsab qui sont hiérarchiquement au-dessus du Kashag adoptent une attitude d’opposition frontale à l’occupation chinoise ; le Kashag dont les membres se méfient les uns des autres, cherche plutôt à se concilier les responsables chinois dans l’espoir d’obtenir un allègement des termes de l’accord. Pour ne rien arranger, la propre famille du Dalaï-lama est en très mauvais termes avec eux en raison de son amitié passée avec Reting, l’ancien régent déchu et probablement empoisonné en 1947. Le fait que le propre père du Dalaï-lama, véritable trublion incontrôlable, ait apparemment été empoisonné juste avant lui ne fait rien pour rapprocher sa famille du gouvernement. Venant d’une région frontalière sino-tibétaine où on parle aussi bien le chinois que le dialecte local, et ayant envoyé un de ses fils étudier en Chine où il a épousé la fille d’un général nationaliste, la famille du Dalaï-lama semble potentiellement dangereuse pour le gouvernement tibétain. Et il y a encore le Xe Panchen-lama, allié aux Chinois tout comme son prédécesseur, et qui ne rêve que de retrouver son statut de grand seigneur autonome du gouvernement tibétain. Les premiers officiels communistes qui arrivent donc à Lhassa ont donc un peu de mal à savoir sur quel pied danser. La retenue dont ils font preuve malgré l’hostilité générale (la population admire les Sitsab pour leur fermeté et constate l’absence de réaction en face) est notable. Un contentieux apparait toutefois très vite : l’arrivée du gros des troupes chinoises, que le gouvernement ne veut absolument pas voir à Lhassa et dont il demande la dispersion en différentes localités. La présence de milliers de soldats au Tibet central pose en effet problème du point de vue du ravitaillement car ils n’ont plus le moindre stock avec eux. Malgré les demandes chinoises, le gouvernement tibétain fait volontairement la sourde oreille et affirme qu’il ne dispose pas d’assez de grain pour tous ces soldats. Les Chinois se rendent pourtant parfaitement compte que les greniers de l’aristocratie, du clergé et du gouvernement sont pleins, mais qu’ils n’obtiendront rien s’ils ne se dispersent pas dans les districts voisins. De fait, certains aristocrates vendent du grain aux Chinois, mais limitent ces ventes par peur de la réaction des Sitsab. Sans nourriture ni bois de chauffage, les militaires connaissent la faim pendant plusieurs mois, en butte aux chicaneries des soldats tibétains et des dobdob (moines guerriers/policiers au service des grands monastères). Ils peuvent au moins compter sur d’énormes quantités d’argent pour payer leurs frais, mais leurs achats de grain sur les marchés provoquent une inflation brutale qui entraine la colère de la population. La situation est très difficile à supporter pour une armée qui a battu les Japonais et les nationalistes et qui est habituée à utiliser la force. Pour résoudre cet épineux problème, les Chinois recourent à diverses solution : ils défrichent et cultivent eux-mêmes des terrains près de Lhassa, ils vont venir du riz chinois par l’Inde qui en achète une partie pour compenser ses propres carences (le coût de cette opération fait monter le prix de ce riz au niveau du métal argent !).

Fan Ming (1914-2010) © Xinhuanet.com Zhang Guohua (1914-1972) - Wikicommons

Fan Ming (1914-2010) © Xinhuanet.com
Zhang Guohua (1914-1972) - Wikicommons

Du coté chinois, les désaccords apparaissent dès 1950 et voient s’opposer les bureaux du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (BNO et BSO). Ces deux bureaux sont les grandes structures militaro-administratives du moment. La collaboration semblait couler de source, mais le BNO a, dès la prise de contrôle du Qinghai (l’Amdo des Tibétains), bénéficié des ouvertures du Panchen-lama exilé et de sa cour. Celle-ci se tourne délibérément vers lui dans l’espoir qu’il lui permette enfin de récupérer ses anciens domaines du Tibet central. Pour mieux se faire entendre, les administrateurs du Panchen-lama proposent un plan divisant le Tibet alors gouverné par le seul Dalaï-lama en deux moitiés administrées chacune par un des bureau, Lhassa étant bien entendu perdante. Bien que Mao accepte ces propositions, il prend bien garde à ne rien faire qui pourrait entraver son entreprise de séduction du Dalaï-lama et de son gouvernement. Du reste, le BSO n’est pas non plus disposé à céder la moitié de son territoire et dénonce les revendications du Panchen-lama. Le cœur du problème est que les Panchen-lama, plus grands propriétaires fonciers après le gouvernement tibétain, ne s’étaient jamais considérés comme lui étant subordonnés et affirment depuis le début du siècle qu’ils sont autonomes voire indépendants. Le gouvernement tibétain, s’il reconnait les domaines et privilèges du Panchen-lama, estime quant à lui qu’il doit avoir le dernier mot au niveau politique et qu’il a le droit d’y lever des taxes. Lhassa ayant fini par accepter l’envoi d’une délégation en 1951, Mao décida de ne pas soutenir trop ouvertement le Panchen-lama et de renoncer à diviser le territoire pour ne rien compromettre. S’il reconnait toujours la jeune incarnation, le conflit qui l’oppose au Dalaï-lama devra être réglé plus tard. Ce conflit entre les deux bureaux n’est que le premier d’une longue série opposant le BNO, à l’approche dure voire brutale, au BSO suivant la ligne gradualiste. Le Tibet sera la seule région de Chine dont le comité aura un secrétaire et trois vice-secrétaires à cause de ces conflits. Des réformes sont introduites, mais peu sont acceptées par les Tibétains : leur armée continue à utiliser ses drapeaux et uniformes, le gouvernement refuse catégoriquement l’existence du comité militaro-administratif censé prendre en charge les nouveaux aspects du pouvoir (santé, éducation…) malgré l’assurance que le Dalaï-lama en sera le directeur et que des Tibétains pourront y participer, les écoles modernes sont dénoncées par le clergé (comme l’avaient été celles ouvertes par les Britanniques en 1934 et 1943). L’APL inaugure toutefois des écoles de tibétain pour ses jeunes soldats, qui apprennent vite auprès de dames de l’aristocratie. Néanmoins, une forte opposition à la présence chinoise se développe. Outre l’hostilité des deux Sitsab se rajoutent la clique de Namseling (du nom de l’aristocrate qui l’a créée) et le Mimang Tsongdu (Assemblée populaire). Ces deux mouvements issus de l’aristocratie pour l’un, et de la petite classe moyenne constituée par les moines et ex-moines servant d’administrateurs et métayers pour l’autre, ont juré de tout faire pour entraver l’action des Chinois, au point de susciter une quasi-insurrection contre les troupes d’occupation qui se préparent à contre-attaquer. La situation en 1952 est tellement tendue qu’après plusieurs échanges Mao décide de reprendre la responsabilité des décisions et ordonne au comité militaro-administratif de systématiquement consulter Pékin. S’il cherche bien à s’assurer que ses troupes ne brusquent pas les choses, Mao partage quand même leur avis qu’il faut obtenir du Dalaï-lama le renvoi des Sitsab et l’interdiction du Mimang Tsongdu. Toutefois, Mao insiste particulièrement sur l’importance de ne pas humilier le gouvernement tibétain et de laisser entendre que des concessions sont possibles si les demandes sont raisonnables. Cette attitude permet au gouvernement de sauver la face et de pousser les Sitsab à démissionner, ce qui leur évite une disgrâce. De son coté, le Mimang Tsondu est interdit sans qu’il y ait de sanctions, ce qui évite une explosion de colère.

Quatre Tsipön (fonctionnaires du bureau des Finances) : Shakabpa (envoyé chercher de l'aide diplomatique à l'étranger), Ngapö Ngawang Jigme (futur ministre et négociateur en 1951), Lukhangwa (futur Sitsab), Namseling © Tibet Album

Quatre Tsipön (fonctionnaires du bureau des Finances) : Shakabpa (envoyé chercher de l'aide diplomatique à l'étranger), Ngapö Ngawang Jigme (futur ministre et négociateur en 1951), Lukhangwa (futur Sitsab), Namseling © Tibet Album

Outre les errements au sommet de l’État, l’action particulièrement trouble des frères ainés du Dalaï-lama sème la zizanie au plan international. Ainsi, Taktser Rinpoche, Gyelo Döndrub et, dans une moindre mesure, Lobsang Samten, multiplient les contacts avec les États-Unis à l’insu du gouvernement et du Dalaï-lama et au nom de ce dernier, pour tenter d’obtenir un soutien plus marqué. Ils y parviennent presque, et ce n’est que la veille du lancement d’une vaste opération de soutien public (prévoyant même une déclaration du président ou du secrétaire d’État) que Taktser Rinpoche décide de tout annuler au motif qu’il craint que sa mère retournant alors à Lhassa en pâtisse. Pour l’auteur, c’est particulièrement invraisemblable, et il faut plutôt y voir la volonté de ne pas nuire à son frère Gyelo Döndrub qui était décidé à rentrer au pays pour influencer la politique locale. Taktser Rinpoche aurait donc lâché les Américains dans l’espoir que son petit frère puisse convaincre le gouvernement tibétain d’amorcer des réformes sociales et foncières afin de couper l’herbe sous le pied des communistes. La manœuvre fut particulièrement maladroite : Taktser Rinpoche vit ses autorisations de voyage annulées par le gouvernement américain après être arrivé au Japon ; son frère ne fut pris au sérieux ni par les Sitsab (profondément conservateurs) qui se méfiaient de lui pour avoir étudié en Chine, ni par les Chinois qui se méfiaient de lui pour être allé aux États-Unis. Gyelo Döndrub décida alors de repartir secrètement en Inde pour y fonder un mouvement anti-chinois avec l’aide du ministre Shakabpa qui y était resté depuis 1951. Seule sa mère et son frère Lobsang Samten furent consultés, pour ne pas compromettre le Dalaï-lama au cas où cette attitude dangereuse soit découverte. Néanmoins, 1952 reste une année de grands changements, tout d’abord avec l’arrivée du Xe Panchen-lama. Malgré la volonté affichée par le Dalaï-lama de repartir sur de nouvelles bases, le fait est que son gouvernement a provoqué d’emblée la colère du jeune lama et de sa cour en lâchant à regret du lest sur la question de son autorité et de ses revenus et surtout en utilisant le protocole pour rabaisser le Panchen-lama malgré une promesse de ne rien en faire. Arrivé dans son fief de Shigatse, le Panchen-lama est accueilli triomphalement. À Lhassa, l’élite hésite entre l’enthousiasme et la désapprobation : une fois les Sitsab mis au placards, la Chine peut travailler avec le gouvernement pour mettre en place beaucoup de nouvelles institutions. Plusieurs écoles modernes enseignant la grammaire tibétaine, les mathématiques et les sciences naturelles apparaissent et entrainent le déclin des écoles privées traditionnelles. Le football, interdit par le clergé à de nombreuses reprises, renaît de ses cendres et des matches opposent l’équipe de l’école moderne à celle des habitants de Lhassa. Une association de la jeunesse et une fédération des femmes sont créées et deviennent très populaires malgré l’hostilité d’une bonne partie de la population qui considère ceux qui y prennent part comme des vendus. Pourtant, les Chinois commencent à se constituer un début de clientèle ouvrière en recrutant massivement des Tibétains pauvres pour construire les routes reliant le Tibet au reste de la mère patrie. Malgré la dureté du travail et la mortalité, ces Tibétains découvrent pour la première fois de leur vie le travail salarié, le voyage, la possibilité d’acheter des biens.

Le Dalaï-lama et sa famille dans les années 1950-1960 : Diki Tsering (mère), Tsering Dolma (sœur aînée), Thubten Norbu (alias Taktser Rinpoche), Gyelo Döndrub, Lobsang Samten, Dalaï-lama, Jetsün Pema, Tenzin Chögyel © Tibet Hiking Tour

Le Dalaï-lama et sa famille dans les années 1950-1960 : Diki Tsering (mère), Tsering Dolma (sœur aînée), Thubten Norbu (alias Taktser Rinpoche), Gyelo Döndrub, Lobsang Samten, Dalaï-lama, Jetsün Pema, Tenzin Chögyel © Central Tibetan relief committee

En coulisses, l’animosité entre le BNO et le BSO devient de plus en plus violente. Malgré les rappels du comité de travail sur le Tibet (codirigé par les deux bureaux) et du comité central (donc de Mao lui-même), Fan Ming et le BNO s’obstinent à vouloir faire du domaine du Panchen-lama un territoire autonome ne dépendant pas de Lhassa. De plus, Fan Ming considère que les réformes foncières et sociales devraient être appliquées immédiatement au Tibet sinon dans le seul Tsang. L’idée est que leur succès inévitable sera tel qu’il poussera les paysans du domaine de Lhassa à réclamer les même réformes pour leur territoire. Cette politique heurte profondément l’approche gradualiste de Mao, et celui-ci craint particulièrement la réaction du Dalaï-lama et de son gouvernement si leur territoire venait à être démantelé au profit d’un rival tout juste revenu d’exil. Priorité est donc donnée à ne pas braquer Lhassa dont le gouvernement, s’il est majoritairement méfiant envers les Chinois, reste bien mieux disposé envers le changement que ne l’étaient les Sitsab. D’une manière générale c’est la situation au sein du parti lui-même qui est particulièrement tendue car l’aile gauche manifeste son opposition à la politique économique plus modérée alors en vigueur, et Mao doit rappeler qu’il est le seul à décider, ce qui entraine le suicide d’un rival. Fan Ming sent le vent du boulet passer et reconnait à contrecœur la suprématie du Dalaï-lama. De son coté le gouvernement tibétain décide d’entamer des réformes, mais se heurte au conservatisme des élites nobles et monastiques qui n’ont aucune envie de remettre leur mode de vie (reposant sur une main d’œuvre héréditaire attachée à leurs terres). Les intérêts des prêts accumulés depuis des générations sont toutefois allégés et les gouverneurs de comtés perçoivent un salaire plus élevé au lieu du surplus perçu lors de la collecte de l’impôt. Lhassa se retrouve vite inondée de céréales et de denrées, dépensées en pique-nique… Le bureau de réformes créé perd très vite son entrain et devient inutile et improductif. En 1954, l’Inde accepte de renoncer à tous les avantages hérités de la Grande-Bretagne. Pourtant elle ne rechigne pas à entrer en contact avec l’embryon de résistance initié par Gyelo Döndrub, et accepte la plupart de ses demandes financières et logistiques (sauf de lui fournir des explosifs). La même année, le Dalaï-lama et le Panchen-lama sont invités à assister au congrès national du peuple. Mais si le second accepte tout de suite, le premier n’obtient qu’avec difficulté l’aval des conservateurs qui craignent que les idées communistes ne le contaminent. Le voyage se passe particulièrement bien pour les deux jeunes gens qui sont chaleureusement reçus par Mao et l’establishment communiste et qui manifestent un grand enthousiasme et une volonté de réforme. Les Chinois doivent la modérer un peu de peur qu’ils se coupent totalement de la population ou que celle-ci les croit sous l’influence chinoise. Le voyage est d’ailleurs l’occasion de résoudre plusieurs différends entre leurs deux administrations. Il y eut peu d’événements négatifs : le premier fut Mao déclarant au Dalaï-lama que la religion était un poison, le second fut le refus du premier secrétaire du parti du Sichuan de venir accueillir le Dalaï-lama pendant son voyage de retour en 1955. Pékin fit donc spécialement venir Zhou Enlai qui salua le Dalaï-lama avant le premier secrétaire pour bien signifier sa position. En dépit de cette réussite, plusieurs cadres chinois hostiles à l’approche gradualiste attendait de plus en plus impatiemment le moment où il pourrait lancer des grandes réformes. Fan Ming, par exemple, pensait que le Dalaï-lama avait dupé Mao et ne cherchait qu’à ralentir l’évolution du Tibet. Et c’était oublier le conservatisme profond d’une bonne partie de la population tibétaine qui fut heurtée par les décisions prises à Pékin, notamment l’abandon progressif de la monnaie tibétaine, la réduction drastique de l’armée et surtout la mise en place du comité préparatoire pour la région autonome tibétaine réunissant les administrations du Dalaï-lama, du Panchen-lama et de Chamdo. Le tollé fut tel que ces décisions furent annulées : des uniformes de style britannique furent remplacés par des uniformes chinois pour certains régiments ou officiers, et les monastères (servant de banque au Tibet) obtinrent le maintien de la monnaie tibétaine. De même, le Mimang Tsongdu ressurgit en réponse au comité préparatoire. En définitive, Pékin avait surestimé la capacité du Dalaï-lama à faire accepter même les réformes les plus modestes.

Lire aussi ce compte-rendu de lecture du n°3 de 2009 de la revue Perspectives chinoises.

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