jump to navigation

Une histoire du Tibet moderne, 1913-1951 : la fin de l’État lamaïste / Melvyn C. Goldstein 15/08/2011

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
Tags: , , , , , , , , , , , , ,
trackback

Voilà de la grosse lecture puisque je viens de me taper un énorme pavé de 900 pages. A history of modern Tibet, 1913-1951 : the demise of the lamaist State de Melvyn C. Goldstein est paru en 1989 chez University of California Press. Il s’agit d’une plongée en profondeur dans la politique tibétaine de la première moitié du XXe siècle. Lire les parties 1951-1955 et 1955-1957.

A history of modern Tibet, 1913-1951 : the demise of the lamaist State / Melvyn C. Goldstein

A history of modern Tibet, 1913-1951 : the demise of the lamaist State / Melvyn C. Goldstein

Cet ouvrage colossal se lit très facilement et est pourvu d’un bon index qui permet de s’y retrouver simplement. Il y a heureusement pas mal de photographies qui allègent l’ensemble. L’introduction nous présente brièvement l’histoire et la société tibétaine : fonctionnement du gouvernement tibétain et des grands monastères gelugpa, relations avec la Chine et la Grande-Bretagne, etc… La première partie aborde la deuxième moitié du règne du XIIIe Dalaï-lama (de 1913 à 1933) et la régence de Reting (1933-1941). Nous y voyons donc comment et pourquoi le souverain dut s’exiler par deux fois et comment sa découverte du monde moderne l’amena à tenter de moderniser son pays en bénéficiant de la faiblesse d’une Chine morcelée par la colonisation et la guerre civile. Un tel projet fut rejeté d’emblée par la population monastique hostile à toute remise en cause de son influence dans la société. Le fait que les promoteurs du changement (en premier lieu les militaristes menés par Tsarong) ont préféré l’affrontement avec le clergé a sans surprise convaincu celui-ci qu’il fallait éliminer la menace. Le premier faux-pas des modernisateurs servit de prétexte pour s’en débarrasser et marquer une distanciation vis à vis des Britanniques. De la fin des années 1920 à 1933, le souverain court-circuita les structures de son propre gouvernement pour confier les rennes du pays à deux favoris. Künphela, d’une part, était un simple domestique qui bénéficia des largesses du XIIIe Dalaï-lama pour s’imposer et se constituer un régiment personnel censé assurer sa survie politique. Hélas pour lui, le favoritisme qu’il manifesta envers « ses » soldats ne paya pas puisque ceux-ci étaient contraints de le servir et se rebellèrent, donnant ainsi au clergé l’occasion de se débarrasser à la fois d’un homme trop puissant et de troupes bien armées et entrainées qui auraient pu le menacer. L’autre favori, Lungshar, était un des très rares Tibétains à avoir visité plusieurs pays étrangers et à avoir compris le besoin urgent de réformer le pays. Hélas pour lui, il était aussi extrêmement assoiffé de pouvoir et intrigua pour provoquer la chute de son rival. Il réussit même à créer un embryon de parti politique incluant aussi bien des aristocrates que des moines influents, mais une dénonciation d’un membre jaloux précipita sa chute et sa mutilation. L’un comme l’autre auraient pourtant parfaitement pu prendre le pouvoir et changer le cours de l’histoire du pays. Une fois débarrassée d’eux, l’élite tibétaine s’en remis à de nouveaux joueur : le jeune régent Reting et le ministre Trimön. Le premier était un lama réincarné sans expérience et uniquement préoccupé par son bien-être et son enrichissement personnel. Le second était un homme politique bien plus chevronné qui aurait très bien pu tirer son épingle du jeu. Hélas pour lui, le jeune régent apprit vite et réussit le tour de force de persuader à la fois Trimön et son co-régent Langdün de démissionner ensemble (sauf que lui ne démissionna pas, bien entendu). Une fois ces contre-pouvoirs éliminés, il put imposer sa loi et démit progressivement tous ceux qui manifestaient un semblant d’opposition. À force d’arbitraire, même le clergé finit par en avoir assez et espéra son départ. Reting tenta alors une manœuvre échappatoire en cédant sa place à Tagtrag, un vieux lama pauvre de haute moralité, en partie parce qu’ayant rompu son vœu de chasteté, il ne pouvait plus recevoir les vœux monastiques du jeune XIVe Dalaï-lama. Il semble avoir pensé que Tagtrag lui céderait de nouveau le poste de régent après quelques années.

Tout au long de cette période, les relations entre le Tibet et la Chine oscillèrent entre l’État de guerre et la volonté de trouver un accord. Les années 1910 et le début des années 1930, connaissant des combats dans la zone frontière voient sans surprise l’influence britannique croître malgré l’hostilité du clergé. Les années 1920 voient cette influence refluer un peu car l’opinion publique estime que si la Chine avait dû revenir, elle l’aurait déjà fait, et par conséquent son absence de réaction prouve que l’aide britannique est superflue. Après la mort du Dalaï-lama, la Chine fait un mouvement envers le Tibet en y envoyant une mission présenter ses condoléances, et qui laisse une radio et un représentant théoriquement temporaires. Malgré la bonne volonté réciproque, il apparait vite que les positions sont inconciliables : les uns acceptent tout au plus de reconnaitre une suzeraineté chinoise purement nominale quand les autres ne concèderaient une autonomie la plus étendue possible alors que le Tibet jouit déjà d’une indépendance de fait. Les discussions achoppent donc alors que le gouvernement subit une forte pression du clergé pour qu’il fasse un geste en faveur du retour du Panchen-lama. Soutenu par la Chine, ce dernier ne veut rien d’autre que revenir au Tibet en retrouvant tous les biens et prérogatives qu’il avait avant son départ, et refuse par conséquent de revoir quoi que ce soit à la baisse. La situation est d’autant plus tendue qu’il compte bien revenir avec une escorte armée chinoise, que Lhassa est prête à recevoir les armes à la main. Le début de la guerre sino-japonaise interrompt son retour, et il meurt tout près de la frontière alors que le gouvernement tibétain avait fini par laisser tomber.

Organigramme du Ganden Phodrang ou gouvernement traditionnel du Tibet (1913-1951) - Wikicommons

Organigramme du Ganden Phodrang ou gouvernement traditionnel du Tibet (1913-1951) - Wikicommons

Malheureusement pour Reting, le nouveau régent Tagtrag n’avait aucune intention de lui céder la place et renvoya méthodiquement tous les soutiens de son prédécesseur. Lorsque ce dernier s’en aperçut, il prit contact avec les autorités chinoises dans l’espoir qu’elles le soutiennent au cas où un soulèvement se déclencherait en sa faveur. Cette prise de contact ajoutée à une tentative d’assassinat ratée provoqua la colère du régent qui décida d’en finir une bonne fois pour toute et fit arrêter Reting en 1947. Sa correspondance privée ayant été trouvée et affichée au vu de tous, Reting fut condamné à la prison mais y mourut sans crier gare, ce qui suscita de fort soupçons d’empoisonnements. Conséquence directe, le gouvernement était contraint d’employer la force contre une partie du monastère de Sera, traditionnellement alliée à Reting. Le refus d’obéir aux ordres du gouvernement et le meurtre de leur propre abbé obligea l’armée à écraser le collège de Je du monastère de Sera puis le monastère de Reting dont les moines avaient exécuté les soldats protégeant les scellés du gouvernement. L’affaire provoque de graves remous et laisse le pays divisé à peine trois ans avant l’invasion chinoise. De même, l’élite du pays continue ses petites magouilles alors même qu’elle se rend compte que les nationalistes jusque-là assez inoffensifs vont céder la place aux communistes nettement plus déterminés à prendre pied au Tibet. Tagtrag lui-même devient de plus en plus impopulaire et recours aux mêmes méthodes que son prédécesseur. Profitant de l’invasion chinoise et de la capture de l’armée tibétaine, ses adversaires réussissent à amener progressivement le pouvoir au tout jeune XIVe Dalaï-lama en recourant aux oracles d’État et à des loteries divines. Celui-ci est évacué à Yatung, tout près de la frontière indienne, mais malgré les incitations de sa famille et de quelques hauts dignitaires, il cède à la pression monastique et choisit de revenir à Lhassa dans l’espoir de pouvoir limiter les changements que ne manqueront pas d’apporter les Chinois (et surtout parce que l’élite craint par dessus tout de perdre son niveau de vie en s’exilant). Une nouvelle ère politique s’ouvre au cours de laquelle les cartes vont progressivement être redistribuées.

Au plan international, la Seconde Guerre mondiale est une période d’occasions définitivement ratées pour le Tibet. Face à la menace japonaise qui pèse sur elles, la Chine et la Grande-Bretagne ont un besoin vital de trouver une route de ravitaillement et se tournent donc vers le Tibet. Une fois de plus, le clergé s’oppose catégoriquement à tout passage de véhicule étranger et craint que le matériel qui pourrait être acheminé par son territoire puisse servir un jour contre le Tibet. La Chine est résolue à obtenir une telle route, quitte à l’obtenir par la force. Devant le risque de voir le Tibet envahi et ayant besoin de conserver le soutien de la Chine face au Japon, la Grande-Bretagne fait alors elle-même de plus en plus pression sur Lhassa pour obtenir gain de cause. Tout à leurs intrigues, les Tibétains ne concèdent qu’au dernier moment la possibilité de faire passer du matériel non-militaire, par transport animal, et sous la seule supervision des compagnies tibétaines. Autant dire que la Chine en bénéficiera peu. Lorsque la guerre se termine, on se décide à négocier directement avec Chongking et on prépare l’envoi d’une mission diplomatique pour féliciter les Alliés qui devra bien entendu passer par la Chine. Il faut dire que les Britanniques ne voient pas d’un bon œil un éventuel rapprochement entre la Chine et le Tibet, et que les deux puissances sont peu disposées à laisser le Tibet participer à une conférence de la paix. La Chine ne manque pas de promettre qu’elle n’aura jamais la même attitude envers le Tibet que les Japonais envers la Corée. En 1946, une mission se rend donc en Inde où elle remet des cadeaux et des lettres aux autorités britanniques et à l’ambassadeur américain. Comprenant que leurs hôtes sont peu disposés à les laisser partir en Chine, les Tibétains finissent par s’en remettre au consulat chinois. Arrivés en Chine, les Tibétains remettent une lettre réaffirmant leur position et sollicitent une réponse. Sans même le comprendre, ils se font manipuler puisqu’on leur suggère que la réponse à leur lettre viendra lors de l’ouverture de l’assemblée nationale censée rédiger une nouvelle constitution. Malgré leur ordre de n’y assister qu’en tant qu’observateur et de vigoureusement s’opposer à toute interprétation contraire à leurs attente, ils ne peuvent rien changer au texte. Leur présence lors de cette assemblée sera utilisée plus tard à des fins de propagande. L’année suivante, les Tibétains décident d’envoyer une mission commerciale à l’étranger pour alléger les difficultés d’approvisionnements qui les frappent depuis la guerre, pour obtenir de l’or et éventuellement manifester leur indépendance. Cette mission n’est pas vraiment un succès : leurs passeports tibétains sont visés une première fois par les autorités britanniques et américaines, mais pour entrer et sortir de Chine il leur faut utiliser des papiers chinois, ce qui nuit à leur crédibilité. En outre, une fois aux États-Unis, tant la Grande-Bretagne que leurs hôtes décident de pas viser leurs passeports tibétains en raison des protestations chinoises qui les empêchent également de s’entretenir avec le président. Furieux, les Tibétains menacent de ne pas aller en Grande-Bretagne, qui décide alors de prolonger leurs visas expirés pour contourner le problème. D’un point de vue financier, les Tibétains obtiennent l’autorisation d’acheter de l’or américain en versant des dollars, mais comme le gouvernement indien refuse de leur verser autre chose que des roupies, la transaction en est retardée. En 1948, le Tibet obtient une petite victoire diplomatique en étant invité à une conférence des pays asiatique sans réel contenu politique. Dès l’année suivante, la Chine communiste victorieuse annonce son intention de libérer le Tibet. Les Tibétains cherchent donc à envoyer plusieurs missions à l’étranger, mais l’Inde n’a aucune envie de les aider, et Londres et Washington refusent tout de go de les recevoir. Sous forte pression, le Tibet consent à envoyer une délégation présenter sa vision des choses aux Chinois, et espèrent négocier à Hong Kong. Mais les Britanniques refusent que de telles discussions se tiennent sur leur territoire. Les Tibétains se résolvent donc à proposer aux Chinois de négocier en Inde, pays qui n’est pas alors entaché d’un quelconque passé impérialiste. Le gouvernement tibétain fait délibérément trainer les choses dans l’espoir de gagner du temps, ce qui pousse la Chine à franchir la frontière. Elle trouve devant elle une armée tibétaine en sous-effectif, mal équipée, mal entrainée et mal encadrée. Le responsable de la défense est remplacé au dernier moment par Ngaphö Ngawang Jigme, qui ne cache pas son pessimisme et son souhait de parvenir à un accord avec la Chine. Une suite d’erreurs permet à l’armée populaire de libération de capturer l’armée tibétaine en octobre 1950. Lhassa doit désormais tenter de sauver les meubles en envoyant une délégation à Pékin. Parallèlement à ces événements, les États-Unis se montrent de plus en plus motivés à soutenir moralement les Tibétains, mais leur impossibilité de pouvoir intervenir militairement et ouvertement (l’hostilité de l’Inde à tout ce qui pourrait nuire à son amitié avec la Chine étant un obstacle fondamental) font que le Dalaï-lama choisissent de ne pas dénoncer l’accord. Finalement, la délégation de Ngaphö Ngawang demande à ce que l’assemblée nationale tranche et valide ou non l’accord qu’il a signé. Celle-ci considère que le système traditionnel ne devrait pas être remis en cause et recommande au souverain de l’approuver, ce qu’il fait le 24 octobre 1951.

Frise chronologique des dirigeants tibétains

Frise chronologique des dirigeants tibétains

Advertisements

Commentaires»

No comments yet — be the first.

Vous avez quelque chose à dire ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :