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Armes et armures dans l’iconographie des divinités du bouddhisme tibétain / Amy Heller 14/05/2011

Posted by Rincevent in Le Tibet.
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Comment et pourquoi les divinités bouddhistes sont-elles toujours représentées armées et menaçantes ? C’est à cette question que répond Amy Heller.

Tout d’abord, avant même l’arrivée du bouddhisme, les Tibétains admiraient énormément les guerriers. Le premier d’entre eux était sans conteste l’empereur qui était considéré comme un guerrier divin. Son titre, tsenpo, signifie « le puissant » et indique qu’il était LE guerrier par excellence, celui à qui revenait la tâche de mener la guerre et de diriger les hommes. Les sources anciennes décrivent ses attributs de pouvoir : le casque sacré (umog) et l’éclat divin (jin) qui révèlent sa valeur et son invincibilité, conditions qui lui permettent d’écraser ses ennemis. C’est un guerrier aux pouvoirs surnaturels dont les conquêtes sont inévitables. Les impressionnants casques portés par les médiums tibétains sont les lointains héritiers de ce casque impérial. Le tsenpo est la manifestation humaine d’une présence divine et il est protégé par le dieu-montagne auxquels ses ancêtres sont liés. Défendre et agrandir le territoire sont donc des devoirs religieux puisqu’il s’agit de protéger le territoire sacré de la montagne. Mais le tsenpo est aussi le garant de la justice sociale et du bien-être de la population. On lui rend un culte pour assurer la stabilité du pouvoir et de l’ordre des choses. La croyance en un au-delà développa un rituel funéraire où le tsenpo (mais aussi ses généraux et ministres) était enseveli avec ses armes, outils et bijoux, et avec ses chevaux sacrifiés (jusqu’à une centaine selon certaines sources) pour qu’ils puissent le guider dans la mort. Au IXe siècle, l’empire tibétain est à son apogée : il s’étend du Ladakh au Sichuan et contrôle les oasis de la route de la soie. Ces conquêtes n’ont pu être possibles que grâce au savoir-faire métallurgique des Tibétains qui leur permit de produire des quantités d’armes et armures, ainsi que des ponts suspendus indispensables au transport de troupes et de biens. Dans les plus anciennes représentations du tsenpo retrouvées dans les grottes de Dunhuang, il apparait comme un souverain supérieur aux autres : lui est armé et arbore peaux de léopards et de tigre quand les autres ne portent que des robes. On ne le voit pas en armure mais beaucoup de textes le décrivent en portant. Ses armes sont censées être magiques et le protéger d’elles-mêmes. Un texte évoque son armure en cuir, c’est à dire probablement une armure lamellaire faite de plaques de cuir cousues les unes sur les autres. Ce sont ces armures que portent la plupart des divinités tibétaines. D’ailleurs, les Chinois faisaient clairement la différence entre ces armures et les cottes de maille. En-dessous de ces protections, les Tibétains portaient une chemise de soie ou de cuir, équipement si important que son nom est devenu celui du dieu Begtse. Au fur et à mesure que le bouddhisme se diffuse dans la société tibétaine, le souverain devient progressivement un dirigeant au service du bouddhisme et allié au clergé. Plutôt que d’agrandir le territoire, on attend de lui qu’il fonde des monastères et finance la traduction de textes indiens. Les divinités guerrières sont transformées en protecteurs du Bouddha et de ses enseignements.

Amnye Machen Pomra, dieu-montagne © Himalayanart.com Palden Lhamo, déesse protectrice des Dalaï-lama © Himalayanart.com

Amnye Machen Pomra, dieu-montagne © Himalayanart.com
Palden Lhamo, déesse protectrice des Dalaï-lama © Himalayanart.com
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C’est en effet lorsque les Tibétains traduisent les textes indiens dans leur langue qu’ils s’inspirent de leurs modèles de divinités protectrices du bouddhisme (les versions indiennes ne portant que des pagnes). Quelques temps plus tard, au XIIIe siècle, l’empire a éclaté et les diverses écoles bouddhistes sont devenues des pouvoirs politiques et économiques qui se font la guerre. Des lamas innovent donc et imaginent des divinités courroucées censées émaner des grandes divinités bouddhistes indiennes. Les lamas ne se privent pas non plus de récupérer les dieux-montagnes traditionnels qui, par leur nature de protecteur du territoire, se prêtent bien à cette évolution. Ces divinités à l’air féroce sont toujours armées et protégées par des armures. Lorsque les Mongols étendent leur autorité sur le Tibet, leurs technique et motifs s’y diffusent. C’est à cette époque que les modèles de représentation des divinités se figent. Désormais, les cultes des divinités protectrices sont réservés à ceux qui ont reçu une initiation spéciale, et l’accès à leurs chapelles est restreint. Pour mieux les mettre en valeur, on les représente avec de la peinture dorée sur des murs noirs. Entre le XIIIe et le XVe siècle, les liturgies utilisées pour ces divinités s’étoffent : leur équipement est plus détaillé, elles s’entourent d’assistants surnaturels. Quand le Ve Dalaï-lama hérite du pouvoir temporel en 1642, il codifie les rituels des divinités le protégeant lui et son gouvernement. Il met particulièrement en avant les oracles comme celui de Nechung, qui portent un équipement très élaboré directement inspiré des représentations de divinités guerrières. Les casques, en particulier, sont si lourds que les médiums ne peuvent les mettre qu’avec l’aide d’autres moines. Mais une fois en transe, l’oracle danse sans problème et peut tordre des épées en fer. Outre Nechung, la grande protectrice du Dalaï-lama est (Palden) Lhamo. D’origine indienne, elle n’est au départ qu’une petite divinité au service de Mahakala. Si elle ne porte que des colliers d’ossements et une courte jupe, elle arbore un sceptre rituel, une lance, une calotte crânienne servant de coupe et une épée à poignée en queue de scorpion. Le scorpion joue un grand rôle dans la médecine tibétaine où il a des vertus curatives et coercitives : ainsi l’épée de Lhamo confère un grand pouvoir et immunise contre le venin de scorpion. De telles armes servent à détruire, mais aussi et surtout à mettre en garde les ennemis du bouddhisme, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire à une bonne concentration et à l’éthique religieuse. Métaphoriquement, ces armes divines servent donc essentiellement à protéger la discipline mentale et la paix de l’esprit nécessaire à ceux qui recherchent l’illumination.

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Commentaires»

1. Frédéric - 15/05/2011

Merci pour ces explications mettant en perspective les pratiques encore actuelles dans ce bouddhisme et le contexte évolutif des différentes époques

Chaleureusement

Frédéric

Rincevent - 15/05/2011

Au moins, ça profite à d’autres que moi. 😉

2. Maison des Himalayas - 15/05/2011

Merci pour ce très bon décodage, l’iconographie du bouddhisme tibétain est souvent très surprenante pour les « non initiés » ! Je vais partager cet article avec les lecteurs de notre blog, si vous êtes d’accord bien sûr !
Dominique

Rincevent - 15/05/2011

Bien entendu. Faites-tourner ! 😛

3. jean paul galibert - 16/05/2011

très suggestif. Mais n’y a-t-il pas
d’autres fonctions envisageables
pour ces armes divines?

Rincevent - 17/05/2011

L’auteur de l’article n’en évoque pas en tous cas. Elle parle plutôt de leur origine ancrée dans le passé militaire du Tibet. Par contre, si vous voulez en savoir plus sur le symbolisme de chaque arme dans le bouddhisme tibétain, je ne peux que vous recommander la lecture du livre de Robert Beer qui est vraiment très, très fourni.


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