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Une histoire de la ferronnerie tibétaine : centres de production, styles et techniques / John Clarke 13/05/2011

Posted by Rincevent in Le Tibet.
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Voilà un article très long et très touffu (et un peu technique). Nous y découvrons en effet l’histoire de la fabrication d’armes au cours de l’histoire tibétaine, tout en nous attardant sur des points plus particuliers comme la construction de ponts suspendus.

Armure tibétaine (contrairement à ce qu'on pourrait penser, il s'agit d'un équipement de cavalier : la cotte de maille ne couvre pas les jambes pour qu'on puisse chevaucher librement) du Metropolitan museum of arts de New York © IslesPunkFan

Armure tibétaine du Metropolitan museum of arts de New York © IslesPunkFan
(contrairement à ce qu'on pourrait penser, il s'agit d'un équipement de cavalier : la cotte de maille ne couvre pas les jambes pour qu'on puisse chevaucher librement)

Dès le début de son histoire, le Tibet a été reconnu pour la qualité de sa métallurgie par ses voisins et adversaires. Les annales de la dynastie Tang disent qu’au IXe siècle les nobles tibétains et leurs chevaux étaient protégés par de solides protection de maille qui ne laissaient voir que les yeux du combattant. La même cour Tang reçut une cotte de maille en or par voie diplomatique en 638, ce qui montre le degré de maitrise technique atteint. Les Tibétains ont peut-être acquis ces compétences d’autres pays : soit de la Chine qui maitrisait le fer forgé dès le VIe siècle ; soit des Sogdiens peuplant la région d’Asie centrale située entre l’Amou-daria et le Syr-daria et dont les villes avaient des quartiers entiers peuplés d’armuriers et de joailliers avant que l’islamisation ne pousse peut-être certains d’entre eux à chercher de nouveaux patrons au Tibet ; soit des Türks qui ont occupé une partie du territoire sogdien et notamment les monts Tien Shan d’où on extrayait du minerai de fer. Les uns et les autres commerçaient entre eux et ont de toute façon été confrontés à l’essor militaire de l’empire tibétain qui contrôla des portions d’Asie centrale et de route de la soie. À l’époque, le tsenpo (empereur) voyageait avec des armuriers et même en temps de paix ses hommes portaient l’épée. Les effectifs devaient être considérables puisque les annales chinoises rapportent la prise de 20 000 armures après la défaite d’une armée arabo-tibétaine en 801. Les importations tibétaine devaient passer par l’actuel Xinjiang au nord et bifurquer au sud au niveau de Miran. Il est tout aussi possible que les Tibétains soient allés chercher les produits par eux-même. Un élément troublant est l’existence d’un village, nommé Horpo, spécialisé dans le damasquinage et le perçage-ajourage dans l’ancien royaume de Derge, dans les marches sino-tibétaines. Son nom évoque les cinq tribus Hor du Nyarong voisin, dont le nom désignait lui-même la Mongolie lorsqu’elle était le foyer des Türks (Ouïghours et Oghouz). La légende dit que le village a été fondé par les survivants d’une bataille perdue au XIIIe siècle. Hors les Oghouz contrôlaient alors la région de Kucha (où transitaient le fer et les armes) au XII siècle, et les Mongols Bouriates et Kalmouks qui se sont convertis au bouddhisme tibétain au XVIIIe siècle, étaient doués dans le damasquinage. On peut donc supposer une transmission de savoir technique, d’autant plus que le damasquinage ne s’est développé qu’après le XVe siècle grâce au brassage culturel et à la sécurisation des routes sous l’empire mongol.

Détail de porte à Sakya © Changhg Détail de porte à Lhassa © Mag3737

Détails de portes à Sakya et Lhassa © Changhg et Mag3737

Malgré l’éclatement de l’empire au IXe siècle, le savoir technique tibétain n’a pas disparu. Les monastères du XIIIe siècle, très riches, peuvent se permettre de financer des artisans comme ils continueront à le faire au XXe siècle, alors qu’il n’existe pourtant plus de pouvoir politique centralisé menant des guerres de conquête. Les hommes de l’art sont installés près des monastères et reçoivent en guise de paiement une partie des taxes que ces derniers prélèvent. Des villages entiers d’artisans au service des institutions monastiques se développent, comme le village de Tashikyitsel près du Trashilhünpo, ce qui leur assure en outre un monopole sur la construction d’objets religieux. On peut supposer que les autorités séculières font de même pour pouvoir obtenir armes, vaisselle et outils. Au Bhoutan, les gouverneurs continueront d’ailleurs à utiliser ce système jusqu’au milieu du XXe siècle. L’arrivée au pouvoir du Ve Dalaï-lama en 1642, la centralisation qu’il initia et la construction du Potala qui s’étala jusqu’en 1694 nécessita le rassemblement d’une grande quantité d’artisans. Il fallut les organiser en guilde où chaque groupe de travailleurs formait un zokhang (une « maison d’artisans »). Un peu à la manière des guildes d’Europe médiévale, il existait un zokhang des ferronniers, un zokhang des sculpteurs sur bois, un zokhang des sculpteurs sur argile… Les artisans servaient pendant une période de deux ou trois mois. Cette organisation survivra jusqu’au XXe siècle puisque dans les années 1940, le village d’artisans au pied du Potala comptera encore une quinzaine de ferronniers fabriquant des éléments de porte (serrures, plaques) et des coins de boites. Aucun ancien fonctionnaire tibétain ne se souvient y avoir vu la fabrication d’armes, mais l’arsenal n’ayant été créé qu’au XIXe siècle, c’est une probabilité. On sait toutefois que deux artisans musulmans y ont travaillé pour copier des fusils britanniques et qu’ils se rendaient en Inde pour y acheter les matières premières. De cette masse d’inconnus se détache la figure exceptionnelle de Thangtong Gyelpo (1385-1464). Selon la légende, il aurait décidé de bâtir des ponts après s’être fait refuser la traversée d’une rivière par un bac. Il aurait bâti cinquante-huit ponts, une centaine de bacs et plusieurs temples et monastères. Les ponts sont suspendus grâce à des rangées de chaines solidement ancrées aux bâtiments situés à chaque extrémité. Certains faisaient 250 mètres de long et avaient des piliers de soutien de 15 mètres de diamètres ! Il fallut quinze artisans bhoutanais pour fabriquer les maillons d’un de ces ponts, et 1 400 charges de bât pour les transporter au Tibet. Le fer nécessaire à l’artisanat peut venir d’Inde pour ce qui est du Tibet central, mais un gisement existe aussi à Chamdo (Lhassa le prélevant à titre d’impôt en nature), ainsi que dans les monts Thanglha qui séparent l’Amdo / Qinghai du Tibet central. Le Népal et le Bhoutan ont exporté à certains moments leur fer forgé au Tibet. Détail amusant, les ateliers de Lhassa étaient souvent installés en sous-sol pour permettre aux artisans de distinguer aisément la couleur (et donc la température) du métal.

Pont suspendu de Paro, au Bhoutan © Hewy Pont suspendu de Paro, au Bhoutan © Hewy

Pont suspendu de Paro, au Bhoutan © Hewy

Si la technique tibétaine est originale, elle n’est pas coupée du monde et subit les influences de l’extérieur comme en témoignent les productions de Derge et celles des ateliers impériaux chinois du règne de Yongle (1360-1424). Comme dit plus haut, le royaume de Derge était spécialisé dans le damasquinage, et sa production était aussi recherchée que variée (l’auteur a calculé qu’une épée pouvait valoir entre 150 et 200 $ d’aujourd’hui, somme énorme pour l’époque). Plusieurs œuvres produites entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe en témoignent. Ces œuvres (objets rituels ou armes d’apparat) possèdent un style clairement sino-tibétain par leurs motifs : lotus, ruyi (sceptre porte-bonheur représentant un champignon), nuées viennent de Chine ; arabesques et dragons entremêlés viennent du Tibet. Ce mélange de style peut s’expliquer par le fait que Pékin continue à abriter une importante communauté d’adeptes du bouddhisme tibétain, notamment un atelier produisant les objets rituels dont ils ont besoin. Ceux-ci sont également des cadeaux diplomatiques envoyés ou directement offerts aux lamas de haut-rang lors de leurs visites à la cour, comme les Karmapa, les abbés de Sakya ou le représentant de Tsongkhapa. Il semblerait qu’un artisan népalais du XIIIe siècle, Anige (1244-1306), soit à l’origine de ce courant multiculturel. Anige n’était qu’un peintre et un sculpteur, mais il a dû transmettre son approche à ses disciples chinois. Le lien entre la dynastie Ming alors au pouvoir et Derge est indirect : l’ancienne dynastie Yuan était alliée aux Sakyapa dont elle avait fait les administrateurs du Tibet central, et le royaume de Derge était l’allié des Sakyapa. Malgré la chute des Yuan, il ne serait pas surprenant que des artisans de Derge soit allés se former dans les ateliers impériaux et d’où il aurait ramené un style déjà mixe au départ. Avec le temps, les éléments locaux prirent progressivement le dessus dans chaque pays : les Tibétains rajoutèrent des pierres précieuses, les Chinois utilisèrent plutôt leurs motifs traditionnels, mais le style restait globalement le même. Les évolutions dans le style des motifs permettent d’évaluer l’âge d’une œuvre, ainsi les dragon chinois du XIIIe siècle avaient une apparence très féroces, mais le temps passé au Tibet les transforma progressivement en petits animaux joueurs. Les artisans de Derge n’étaient pas rassemblés en zokhang, mais pratiquaient aussi l’agriculture à temps partiel. Les familles nombreuses pouvait se permettre de faire travailler un ou deux frères à temps plein, la famille se chargeant des travaux agricoles, mais la plupart devaient se contenter de travail à la demande. Les artisans chinois étaient tout aussi reconnus dans la région, et se déplaçaient pour écouler leur production, notamment dans la région du Kokonor / Qinghai. Au XXe siècle, l’artisanat traditionnel décline brutalement avec la collectivisation et la révolution culturelle, sans disparaitre complètement même si beaucoup de savoirs-faire ont été perdus.

Selle ouvragée d'or, d'argent © Asianart.com Couperet rituel © Asianart.com

Selle ouvragée d'or et d'argent © Asianart.com
Couperet rituel © Asianart.com

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