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Chen Kuiyuan et la marchandisation de la politique / Robert Barnett 05/05/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Et voilà, le dernier article de Tibet and her neighbours : a history d’Alex McKay ! Nous découvrons l’histoire récente de la région autonome du Tibet (RAT), et notamment comment le secrétaire du parti a renversé la politique gradualiste plus souple envers la culture tibétaine, pour la remplacer par une autre plus ferme grâce à une approche moderne.

Chen Kuiyuan (1941-) © People.com.cn

Chen Kuiyuan (1941-) © People.com.cn

Chen Kuiyuan a été le secrétaire du parti communiste de la RAT de 1992 à 2000. Il est considéré comme le principal promoteur de la lutte contre la dissidence au Tibet dans les années 1990. En effet, lorsqu’il arrive au Tibet, la politique de libéralisation est considérée comme un échec pour avoir permis les graves émeutes des années précédentes. Pourtant rien n’a été changé, les agents de l’État continuant à appliquer les ordres. Encore mieux aux yeux des partisans de la ligne dure, la faction gradualiste n’a de cesse de leur mettre la responsabilité des émeutes sur le dos. Pour les gradualistes, la colère populaire est le fruit des excès de la ligne dure du parti, et ils ne se privent pas de le dire publiquement. Chen Kuiyuan, arrivé peu après, réfute ces accusations et se retrousse les manches pour corriger le tir. Le décès de plusieurs membres de la faction gradualiste (comme le Panchen-lama) ou leur éviction lui laisse le champ libre. Si Chen Kuiyuan est partisan de la répression, il ne s’agit pas d’une répression brutale à l’ancienne. Plutôt que de recourir à de larges patrouilles de rue rentrant dans le lard des manifestants, Chen Kuiyuan préfère le profil bas et de petites équipes en civil pouvant compter sur des renforts nombreux en cas de besoin. Au lieu de laisser éclater des émeutes, le secrétaire du parti veut éteindre les petites flammes avant qu’elles n’embrasent la ville. Sa politique répressive continue certes à recourir à la violence policière (emprisonnement, torture, passage à tabac) utilisée précédemment, mais elle développe surtout des mécanismes de contrôle administratifs bien plus efficaces. Il s’agit de l’instauration d’un système de cartes d’identité, du développement d’un réseau d’informateurs. Ces pratiques se révèlent assez efficaces.

Une fois la rue stabilisée et surveillée, Chen peut se concentrer sur le développement économique qu’il pense être la meilleure arme contre le nationalisme tibétain et surtout contre le bouddhisme. Chen est là victime de ses certitudes communistes qui lui font penser qu’il suffit d’offrir le confort matériel aux gens pour qu’ils se détournent de la religion ou du nationalisme. On discute donc la création d’une zone économique spéciale à Lhassa et l’ouverture de la RAT aux investisseurs, mais la zone reste à l’état de projet et l’ouverture ne concerne en fait que les investisseurs d’Asie. Néanmoins, Chen contribue réellement à l’amélioration du niveau de vie puisque le PIB de la RAT atteint une croissance à deux chiffres jusqu’au début des années 2000, le revenu par habitant urbain dépassant celui des autres parties de Chine. Mais tout ceci n’est possible que grâce à des fonds prélevés sur les autres provinces… Chen innove pourtant : en 1992 il ordonne à toutes les administrations ayant pignon sur rue de transformer leur rez-de-chaussée en rangées de petits commerces, les banques devant accorder des prêts à des taux très avantageux. Le commerce privé explose littéralement, d’autant plus que les restrictions au déplacements entre provinces sont levées. Le résultat est que le Tibet est assailli de Chinois venant créer leur petite entreprise, avec des résultats parfois douteux (multiplication de bars et bordels) qui ne bénéficient qu’au secteur tertiaire urbain. On ne peut pas parler de transfert de population dans ce contexte, mais le fait est que les Tibétains ne bénéficient pas de la mesure car ils n’ont pas les moyens ni l’instruction nécessaire. Chen est en fait convaincu qu’ils apprendront par l’exemple et remplaceront vite les immigrés chinois. Le changement est volontairement rapide car il rejette la volonté des gradualistes de laisser le Tibet se développer à son rythme.

Chen ne compte pas s’arrêter là et se tourne vers la culture et la religion tibétaine dans la deuxième moitié des années 1990. En dehors de la révolution culturelle, celles-ci avaient été à peu près épargnées, les attaques n’ayant pas eu de caractère organisé. En effet, les Tibétains bénéficiaient toujours du droit de développer leur culture et leur religion depuis les années 1980. Et si le Dalaï-lama était très critiqué pour s’être exilé et rechercher l’indépendance du Tibet, sa stature religieuse était toujours intacte. À partir de 1994, Chen met en place une politique qui se durcit de mois en mois : après avoir sermonné les membres du parti et leur avoir rappelé son athéisme officiel, on leur ordonne de retirer tous les objets rituels de leurs domiciles. La mesure touche d’abord les dirigeants régionaux puis s’étend rapidement aux simples membres, aux agents des diverses entreprises d’État, aux familles, aux élèves et étudiants puis au clergé lui-même, ce qui viole la promesse de liberté religieuse de la constitution (et lui vaudra quelques critiques). Interdiction est faite d’afficher puis de posséder une photo du Dalaï-lama. En 1995, la presse commence à l’attaquer et le dénigrer. La distinction politique / religion qui avait jusque là permit aux Tibétains de continuer à le vénérer disparait. Sans surprise, les monastères réagissent vivement, ce qui fournit un prétexte pour envoyer des petites équipes d’agents récolter des dénonciations écrites forcées. Les monastères doivent se soumettre à des conseils d’administration où siègent des laïcs, et la moindre protestation débouche sur des expulsions ou arrestations. Quand Chen Kuiyuan quitte son poste, il peut affirmer qu’il a fait baisser l’hostilité des monastères sans subir de répercussions importantes. Plus étrange est son attitude envers la culture tibétaine au sens large. Il fait ainsi fermer ou réduire drastiquement les institutions universitaires, scolaires ou autres, traitant de la langue et de l’histoire tibétaine, alors que le parti n’avait jamais eu de raison d’interdire l’étude de personnages historiques. Il semble qu’il considérait la culture tibétaine même comme une menace contre les intérêts de l’État dans la mesure où elle permettait aux Tibétains d’affirmer leur différence. En fait, Chen s’en est tout simplement pris aux vestiges de la politique gradualistes en fermant des classes ouvertes par feu le Panchen-lama, en réduisant des bureaux de traduction, alors qu’ailleurs de nouveaux départements s’ouvraient. Quoi qu’il en soit, en novembre 2000, Chen Kuiyuan perd son poste et est nommé secrétaire du parti dans la province de Henan. Il lui a donc quand même fallu presque dix ans pour renverser la tendance et utiliser l’économie de marché pour appliquer et justifier une idéologie traditionnelle reposant sur les préjugés.

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