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L’histoire tibétaine moderne : dépasser les stéréotypes / Melvyn C. Goldstein 02/05/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Très intéressant cet article. Il nous montre comment les Chinois se sont bouffé le nez dès le début de l’occupation du Tibet et se sont tirés dans les pattes pour réussir à imposer leur point de vue à leur petits camarades.

Si le XIIIe Dalaï-lama a réussi à assurer au Tibet une indépendance de fait en expulsant les représentants de la Chine dès 1913, lui et son gouvernement craignaient également que la Chine puisse tenter de revenir par la force. Le Dalaï-lama favorisa donc dans un premier temps la création d’une armée modernisée. Ses successeurs tentèrent tardivement d’obtenir une reconnaissance de leur indépendance mais échouèrent. Pendant quarante ans, aucun accord avec la Chine n’a jamais vu le jour. La survie même d’un Tibet indépendant pendant tout ce temps était essentiellement un coup de bol rendu possible par la guerre civile qui secoua la Chine puis la guerre sino-japonaise. Mais dès que la Chine fut débarrassée de l’occupation japonaise et que la guerre civile prit fin, elle se tourna vers le Tibet avec l’objectif de le réabsorber en son sein. Pour Mao se pose alors la question de savoir comment s’y prendre. Il lui aurait été facile de submerger militairement les forces de Lhassa, mais il préfère d’abord chercher une solution pacifique en usant de la carotte et du bâton : si le Dalaï-lama accepte de ratifier un accord établissant des réformes graduelles, il pourra préserver une bonne partie de ses pouvoirs et de son influence. Mao ne veut pas braquer l’élite tibétaine ni s’attirer l’hostilité de l’Inde en bouleversant la situation sur le toit du monde. Comme Lhassa refuse de parvenir à un accord et continue à chercher un soutien extérieur, Mao décide en octobre 1950 de faire avancer l’armée populaire de libération en terre tibétaine. Le Dalaï-lama dont l’armée a été prise au piège doit alors envoyer une délégation négocier un accord à Pékin en 1951, ce qui est un cas unique en Chine communiste. L’accord convainc le Dalaï-lama de revenir à Lhassa malgré les appels américains en faveur de l’exil. La question qui se pose maintenant est de savoir s’il faut tenter de renégocier l’accord ou réformer en vitesse avant que la Chine ne le fasse.

Fan Ming (1914-2010) © Xinhuanet.com Zhang Guohua (1914-1972) - Wikicommons

Fan Ming (1914-2010) © Xinhuanet.com
Zhang Guohua (1914-1972) - Wikicommons

Du coté chinois, le parti est également divisé. Jusqu’en 1949, le pays est divisé en six grandes régions administratives dont quatre sont gérées par des bureaux militaires censés devenir à terme une administration civile. Le bureau du nord-ouest (BNO), dirigé par Peng Dehuai et associé au Ier corps d’armée, administre l’ouest de la Chine dont le Qinghaï (l’Amdo des Tibétains) et le Xinjiang / Turkestan chinois ; le bureau du sud-ouest (BSO) associé au IIe corps d’armée, dirigé par Liu Bocheng et Deng Xiaoping, administre le Tibet central (Ü-Tsang) et la plupart du Tibet oriental (Kham). Mais ces deux bureaux sont en conflit : bien qu’ils ont été impliqués tous les deux dans la campagne militaire tibétaine, seul le BSO a reçu des félicitations alors que le BNO avait bloqué la retraite de l’armée tibétaine. La nécessité de travailler ensemble au sein du comité de travail sur le Tibet rendit les choses un peu compliquées, et ce d’autant plus que le différend porte aussi sur la politique même à mettre en œuvre au Tibet. Le BNO soutient le Xe Panchen-lama (qui réside alors sur son territoire), le BNO le Dalaï-lama. Au départ chaque bureau doit recevoir une part différente du Tibet, mais les conflits incessants poussent Pékin à revoir sa copie pour les mettre tout les deux à la tête d’un Tibet unifié. Sur le terrain, les choses ne changent pas : les agents du BNO, arrivés plus tard, ne sont pas reçus par les hauts-fonctionnaires tibétains et sont ignorés par leurs collègues du BSO. Pour ne rien arranger, c’est Zhang Guohua du BSO qui est nommé à la tête du comité. Pékin doit vite revenir sur ce choix et désigner un officiel neutre, les deux chefs de bureaux étant vice-secrétaires pour qu’aucun ne dépende de l’autre. Fan Ming du BNO ne tarde pourtant pas à placer ses hommes à des postes-clés et devient directeur du bureau du front uni. L’opposition entre BNO et BSO repose aussi sur des motifs politiques : le BSO est adepte d’une approche gradualiste des réformes et préfère ne pas braquer les Tibétains, le gouvernement du Dalaï-lama devant être soutenu pour assure à la région stabilité et sécurité. Mais le BNO cherche quant à lui une application immédiate des réformes.

Mao est conscient de la rivalité qui oppose les deux bureaux et penche clairement pour le BSO. Il lui parait vital de donner une bonne impression à l’élite tibétaine et n’hésite donc pas à recommander à Zhang Guohua de se prosterner devant le Dalaï-lama lorsqu’il le rencontrera pour la première fois. Comme celui-ci renâcle, Mao se fâche vertement. Zhang se contentera quand même d’offrandes rituelles et de faire faire la prosternation par un de ses subordonnés… Fan Ming et le BNO sont profondément agacés par ce qu’ils considèrent comme des tergiversations inutiles auprès de réactionnaires hostiles à la révolution. De plus, ils bénéficient de rapport privilégiés avec la cour du Panchen-lama et souhaitent lui tailler une circonscription qui le mettrait sur un pied d’égalité avec le Dalaï-lama et où les réformes immédiatement mises en œuvre séduiraient les serfs du territoire de Lhassa au point qu’ils les réclament à leur dirigeants. Pour le BNO, la stabilité et la sécurité du Tibet passe par l’effacement de la culture traditionnelle au profit de la culture communiste. Leur entêtement les pousse à faire la sourde oreille aux déclarations de Mao en faveur de l’unité. Le Tibet devrait être uni sous la direction du parti communiste… mais quand même divisé en deux unités administratives ! Le retour du Panchen-lama dans son fief de Shigatse ne fait que renforcer les discordes. Le comité de travail demande à Fan Ming de se rendre sur place pour calmer les choses, mais il soutient ouvertement l’autonomie locale. Pékin est contrainte de convoquer une réunion en 1953 qui dure six mois et est si conflictuelle que Deng Xiaoping la surnomme Panmunjom (du nom du village où négocièrent les deux Corées). Mao finit par trancher et impose la supériorité du Dalaï-lama. Comme ce dernier manifeste une volonté de réformer le Tibet, le BSO y voit la preuve que leur politique est la bonne. Mais l’application immédiate des réformes dans le Kham suscite une révolte qui se propage au Tibet central en 1956-57, renforçant la méfiance du BNO envers Lhassa. Quand Mao appelle à la collectivisation de l’agriculture en Chine, Fan Ming saute sur l’occasion et recrute des milliers de cadres chinois et tibétains pour collectiviser l’agriculture tibétaine dès l’hiver 1958. C’en est trop pour Mao qui le fait arrêter et emprisonner en Chine. L’insurrection de Lhassa et la fuite du Dalaï-lama en 1959 est donc un insupportable camouflet pour le grand timonier. Pékin bascule immédiatement et pour vingt ans vers une politique de réforme foncière et d’élimination des structures traditionnelles. L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping s’accompagne d’un relâchement relatif dans le domaine culturel. Il est clair que la politique dure n’a rien amélioré : le Tibet est toujours aussi pauvre et les masses continuent à vénérer le Dalaï-lama. On revient donc à une approche plus tolérante : si les Tibétains peuvent avoir le mode de vie qu’ils souhaitent, ils n’auront aucune raison de se rebeller. L’échec des négociations avec Dharamsala et les émeutes de 1987-1989 mettent fin à cette entreprise. La loi martiale est instaurée, les réformistes sont destitués, la culture et la religion tibétaine perçues comme une menace pour les intérêts de la Chine. À partir des années 1990, le développement économique du Tibet prend le pas sur son (re)développement culturel.

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