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L’expédition Ernst Schäfer (1938-1939) : une lumière nouvelle sur l’histoire politique tibétaine du XXe siècle / Isrun Engelhardt 11/04/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Alors ça c’était vraiment une lecture très intéressante. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs rumeurs se sont répandues selon lesquelles on aurait retrouvé des corps de soldats tibétains portant l’uniforme de la Wehrmacht, que la SS aurait financé des expéditions censées retrouver le lien la cité perdue d’Atlantis et les grandes civilisations d’Asie, que le Tibet était un refuge où subsisteraient les derniers vrais aryens, lesquels constitueraient le royaume de Shambhala… L’auteur nous présente l’origine de ces fadaises et remet certaines choses en place.

Toutes ces légendes sont issues de l’expédition au Tibet d’Ernst Schäfer, tous les membres étant alors membres de la SS. Comme son compte-rendu n’a jamais été traduit en anglais, seules les sources britanniques (hostiles) ont été utilisées. En Allemagne même, l’expédition est presque oubliée à part les détails les plus sombres de sa genèse. L’auteur s’est donc tournée vers le journal personnel de Schäfer, ses compte-rendus d’interrogatoires, les archives de la SS ou britanniques pour se faire une idée plus nette.

Ernst Schäfer (1910-1992) - Wikicommons

Ernst Schäfer (1910-1992) - Wikicommons

Ernst Schäfer est né en 1910 à Cologne et étudie la zoologie et la géologie. En 1930, il est recruté au sein d’une expédition américaine se rendant en Chine et dans les marches tibétaines. Il rentre au pays en 1932 pour y étudier de nouveau et entre dans la SS en 1934 avant de repartir en Chine avec les mêmes compagnons que précédemment. En 1936 il revient aux États-Unis avant d’être rappelé en Allemagne où il est promu dans la hiérarchie SS. Après avoir passé un doctorat de zoologie en 1937, Himmler tente de l’utiliser pour sa propagande. Il lui propose donc de diriger une expédition au Tibet où Schäfer pourrait étudier la cosmogonie glaciale de Hörbiger. Rationaliste, Schäfer refuse de soutenir en quoi que ce soit cette théorie. Au contraire, il demande et obtient douze conditions pour obtenir la liberté scientifique, ce qui lui fait perdre le soutien de l’Ahnenerbe (institut chargé de valider les thèses raciales du régime). Himmler accepte toutefois de continuer à soutenir le projet si tous ses membres adhèrent à la SS, et Schäfer accepte le compromis. Il est quand même obligé d’adopter un nom officiel faisant référence à l’Ahnenerbe qui convainc les Britanniques qu’ils ont affaire à une expédition nazie. Schäfer lève seul les fonds dont 80% proviennent de grandes entreprises ou de structures économiques du Reich. Arrivé en Inde, Schäfer est immédiatement présenté par la presse comme un agent de la Gestapo, ce qui lui pose d’énorme problèmes pour négocier avec le gouvernement britannique. Ainsi, le consul général de Calcuta l’informe que Lhasse refuse son entrée au Tibet. Il contourne l’obstacle au nez et à la barbe de l’administration : logeant au Sikkim, tout près de la frontière tibétaine, il franchit celle-ci et réussit à se lier avec des officiels locaux qui défendent sa cause auprès de Lhassa. Schäfer a misé sur la proximité en mettant en avant la swastika commune au bouddhisme et récupérée par le nazisme, et le fait qu’il a pu rencontrer le IXe Panchen-lama. Il offre ainsi au kashag (cabinet) un grammophone, des disques et deux paires de jumelles. Il est donc autorisé à venir pour deux semaines à Lhassa. Cette autorisation n’est pas surprenante car la période est celle d’un refroidissement entre le Tibet et la Grande-Bretagne : le premier est dirigé par un régent plus intéressé par les possessions matérielles que par les responsabilités et dont les soutiens sont les puissants monastères opposés à toute influence moderne (entendre britannique).

Les membres de l'expédition reçus par l'aristocratie - Wikicommons

Les membres de l'expédition reçus par l'aristocratie - Wikicommons

L’expédition compte cinq membres : outre Ernst Schäfer (mammologie et ornithologie), il y a Ernst Krause (entomologie, ethnologie, photo et caméra), Karl Wienert (géophysique), Edmund Geer (responsable logistique) et Bruno Beger (anthropologie) auxquels se joint un aristocrate sikkimais servant d’interprète. Seuls deux d’entre eux sont réellement nazis, notamment Bruno Beger qui mènera plus tard des « expériences » sur des prisonniers d’Auschwitz, mais qui pour l’heure se contente de mesurer les crânes des Tibétains qu’il croise, pratique alors admise par la communauté scientifique. Schäfer réussira à porter la durée de séjour de deux semaines à deux mois. Il assiste au festival de Mönlam Chenmo (la grande prière) et prend contact avec l’establishment tibétain qui lui fait très bon accueil. Tsarong, ancien homme fort du pays jusqu’au début des années 1920, fait très bonne impression aux Allemands qui voient en lui le seul vrai politicien du Tibet. Ils nouent également de bonnes relations avec Möndro, un des quatre jeunes Tibétains envoyés étudier à Rugby en 1913. Au retour, Ernst Schäfer est reçu par le vice-roi des Indes en août 1939. Ce dernier le félicite et l’informe que Hugh Richardson avait été spécialement dépêché à Lhassa pour empêcher sa venue. Il lui donne un message à remettre à Hitler. Une fois revenu en Allemagne, Schäfer tentera de le transmettre, mais son entêtement devant les portes closes lui vaudra deux mois de rééducation dans un camp de la SS (car idéologiquement suspect) avant d’être expédié en Finlande en 1941. Le succès de la mission repose en bonne partie sur sa bonne préparation. Ainsi, ses membres se font expliquer en détail l’étiquette tibétaine par l’aristocrate sikkimais qui les accompagnera. Mais Schäfer était aussi un bon diplomate qui savait identifier l’honneur de son pays au sien pour vaincre les réticences. Le fait qu’un membre ait spécialement suivi une rapide formation médicale avant de venir lui a permis de séduire l’aristocratie tibétaine qui vint se faire soigner par les étrangers. Les invitations aux garden-parties ne tardèrent pas à arriver, et les Tibétains ont semble-t-il apprécié le caractère de ces visiteurs qui n’hésitaient pas à leur faire découvrir des chants de l’Oktoberfest. La mission put donc ramener une quantité considérable de matériel ethnologique (quelques 2 500 objets dont beaucoup sont aujourd’hui conservés à Munich), mais Schäfer eut l’interdiction de publier quoi que ce soit ou même de donner des conférences. Son rôle servait uniquement la propagande du Reich.

Le régent Reting en train de gratouiller Bruno Beger - Wikicommons

Le régent Reting en train de gratouiller Bruno Beger - Wikicommons

En ce qui concerne l’attitude soit-disant pro-nazie des Tibétains, l’auteur montre qu’il s’agit largement d’une légende forgée par la propagande et qui a survécu à la guerre. Ainsi, le journal de Schäfer montre qu’il a effectivement bénéficié d’un net traitement de faveur en étant reçu n’importe quand par le régent Reting quand les membres du gouvernement devaient attendre trois jours avant d’être reçu en audience. Alors que les entretiens dépassaient rarement les dix minutes, Schäfer put rester plus de trois heures avec le régent. Malheureusement pour lui, il s’aperçut vite que le dirigeant temporaire du Tibet n’avait rien d’un responsable : non seulement il ne savait rien du monde extérieur, mais en plus il ne savait (ou ne voulait) en dire plus sur le bouddhisme. Bruno Beger fut très embarrassé quand Reting voulut faire de lui son garde du corps, quitte à expédier un lama en Allemagne pour y diffuser le bouddhisme. Schäfer réussit certes à convaincre le régent de rédiger une lettre pour Hitler, mais elle ne contient que des banalités et ne respecte pas les règles de rédaction en vigueur dans l’administration tibétaine. Tout au plus peut-on la considérer comme un courrier privé adressé à quelqu’un occupant une position légèrement subalterne… Elle a été traduite par Johannes Schubert qui y plaça des termes nazis absent de l’original, et qui remplaça même un passage par un autre encensant Hitler. C’est cette traduction qui servit à la propagande et que les antinazis reprirent telle quelle sans se poser de question.

Rajout du 18/05/11 : on peut lire un article très intéressant sur cette expédition dans le numéro 11 de la revue Histoire(s) de la dernière guerre.

Rajout du 18/06/11 : ah mais je découvre grâce aux éditions Caraktères qu’il y a aussi des vidéos disponibles !

Les images ramenées par l'expédition ont été divisées en dix petits films. Cliquez sur les liens à la fin de la vidéo.

Liens vers les vidéos et photographies ramenées par l’expédition Ernst Schäfer

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