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Du conflit à la conciliation : la politique tibétaine revisitée / Parshotam Mehra 06/04/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Le XIIIe Dalaï-lama, qui avait entrepris au lendemain de la révolution chinoise de moderniser le Tibet et d’assurer son indépendance de la Chine, se heurta à divers écueils dont l’un des plus importants fut le conflit politico-financier qui l’opposa au IXe Panchen-lama. L’exil en Chine de celui-ci bouleversa les relations entre les deux hommes ainsi qu’entre leurs successeurs respectifs.

Les deux lamas décèdent en effet sans avoir résolu leurs différends : le Dalaï-lama en 1933, le Panchen-lama en 1936 alors qu’il tentait de revenir au Tibet et venait juste d’obtenir l’accord de Lhassa (voir l’article de Fabienne Jagou). Pourtant, on considérera de chaque coté que les problèmes n’étaient dû qu’à l’entourage de l’autre qui l’aurait mal conseillé. Le retour aurait été probablement été nettement facilité si Panchen-lama n’avait pas exigé de pouvoir revenir avec sa propre garde armée, et si la Chine avait été disposée à le laisser partir. Le blocage de Lhassa sur le premier point s’explique probablement par le mauvais souvenir laissé par la venue des troupes chinoises de Zhao Erfeng en 1908 qui avaient contrôlé le pays jusqu’en 1911. Si le haut-clergé est après la mort du Dalaï-lama impatient de voir revenir le Panchen-lama, il pose quand même quelques conditions : il ne devra pas passer par Lhassa avec son escorte et celle-ci devra repartir dans les six mois par l’Inde avec la garantie de la Grande-Bretagne. Les Britanniques sont quant à eux très divisés : certains veulent s’impliquer pour permettre un accord, d’autres veulent attendre que le Panchen-lama soit revenu sur son fief, ce qui permettrait des négociations où l’influence chinoise serait minime. La Chine, quant à elle, est peu motivée à l’idée de laisser partir celui qui est son meilleur représentant auprès des Mongols et des Tibétains. Si elle projette de le raccompagner en entrant en force au Tibet, le début de la guerre avec le Japon vient tout interrompre. Nankin doit en effet concentrer ses efforts sur la défense de son territoire et doit quand même se garder le soutien de la Grande-Bretagne. Il est donc décidé de freiner le retour du Panchen-lama autant que possible. Son décès ne marque qu’une pause dans la tension entre les deux pays. En 1940, la Chine a besoin de toujours plus d’approvisionnements occidentaux alors que l’Indochine et la Birmanie sont sous occupation japonaise. Elle tente donc d’obtenir des Tibétains l’autorisation de faire passer le matériel militaire par leur territoire depuis l’Inde. Hélas, Nankin essuie un refus, y compris pour la construction de routes que Lhassa craint de voir servir un jour à une invasion. Les deux enfants choisis pour monter sur les trônes de Lhassa et Shigatse sont aussi la source de tensions puisque la Chine aurait souhaité avoir son mot à dire sur la sélection du Dalaï-lama et doit se contenter d’envoyer une mission assister à son intronisation. Elle peut néanmoins se consoler en gardant le contrôle du Panchen-lama dont l’entourage n’a pas oublié qui avait subvenu à ses besoins du temps de son prédécesseur. Craignant que Lhassa refuse de reconnaitre son candidat, la cour de l’ancien Panchen-lama choisit de décider seule. Tchang Kaï-Tchek le reconnait d’ailleurs juste avant de fuir pour Taïwan.

Le Xe Panchen-lama vers 1947 - Thibet secret

Le Xe Panchen-lama vers 1947 - Thibet secret

La situation change brutalement avec l’arrivée au pouvoir de Mao. Mais la cour du Panchen-lama accueille le nouveau pouvoir avec la même chaleur que le précédent et implore le grand timonier de libérer le Tibet de son régime hostile allié à des impérialistes. Lui aura la volonté et les moyens de le faire. Lorsque la délégation de Lhassa arrive à Pékin en 1951 (lire l’article correspondant), la question de la reconnaissance du Panchen-lama bloque tout et les Chinois menacent de ne pas valider l’accord qui vient d’être conclu si elle ne vient pas. Le Xe Panchen-lama peut dès lors venir dès 1952 s’installer dans son monastère de Trashilhünpo et jouit des mêmes pouvoirs et privilèges qu’avant l’exil de son prédécesseur en 1920. Si les relations personnelles entre les deux jeunes gens sont cordiales, une tension certaine persiste et s’aggrave entre leurs administrations. Aux yeux des habitants du Ü (région de Lhassa), le Panchen-lama est suspect de collaboration avec les Chinois et ne peut qu’être leur marionnette, d’autant plus que Shigatse et Pékin revendiquent un statut similaire à celui de l’administration du Dalaï-lama. Le temps de la prééminence de l’un sur l’autre est donc révolu. Progressivement, Lhassa perd ses prérogatives alors que la Chine impose de nouvelles structures, comme le comité préparatoire de la région autonome du Tibet. Les différences se perçoivent lors de deux voyages communs aux deux incarnations : en 1954, ils sont reçus à Pékin sur un pied d’égalité par un Mao triomphal qui leur fait admirer les réussites de la Chine moderne, mais quand en 1956 ils se rendent en Inde pour le 2500e anniversaire de la mort du Bouddha, le Dalaï-lama est reçu comme un chef d’état alors que son jeune comparse a droit a bien moins d’égard. Au bout de quelques semaines, une rumeur se répand selon laquelle le Dalaï-lama pourrait ne pas revenir au Tibet. Zhou Enlai doit venir le voir par deux fois pour s’en assurer et doit promettre un assouplissement de la politique chinoise au Tibet et un ralentissement des réformes. Au retour, le Panchen-lama est profondément vexé du peu de cas qu’on a fait de lui et refuse à son ainé les honneurs auquel il aurait droit quand ce dernier passe à son tour par Shigatse. En 1957, la situation du Dalaï-lama et de son gouvernement se complique encore plus avec l’apparition de la rébellion des Khampas. Subissant depuis plus longtemps l’occupation chinoise et ayant donc vu une application plus directe des réformes, bon nombre d’entre eux se sont révoltés contre la Chine et ont fuit au Tibet central où ils continuent le combat. Le Dalaï-lama se retrouve pris en étau entre les Chinois qui le soupçonnent de couvrir ces bouillonnants guerriers, et ces-mêmes rebelles qui sont persuadés que le gouvernement cherche à vendre son dirigeant aux Chinois. La situation devient de plus en plus chaotique alors que les rebelles entrainent la population du Ü avec eux (celle du Tsang, province du Panchen-lama, restant très peu affectée). La tension croissante débouche sur l’insurrection de 1959, elle-même provoquée par la peur d’une tentative d’assassinat du Dalaï-lama qui doit fuir et se réfugier en Inde. Il envisageait de toute façon un tel mouvement depuis quelques mois et pensait se réfugier dans le sud du pays pour y fonder un gouvernement sous protection khampa. Le Panchen-lama lui aurait apparemment fait part de sa propre désillusion et de son souhait de trouver une stratégie commune.

L’exil du Dalaï-lama est une aubaine pour la Chine qui se retrouve alors débarrassée de toute contrainte institutionnelle. En Inde, l’ancien dirigeant dénonce l’accord de 1951 et écrit au Panchen-lama pour l’inviter à le rejoindre s’il le peut encore. On ignore si ce dernier a reçu cette lettre ni ce qu’il a pu en penser. Pendant des décennies, les seuls contacts entre les deux hommes furent trois conversations téléphoniques passées lors de voyages du Panchen-lama (dont une lorsqu’il était en Australie*). Le Panchen-lama suivra toujours la ligne officielle en dénonçant la fuite du Dalaï-lama et la révolte de 1959, mais il ne le critiqua pas pour autant et ne le dénonça jamais en tant que tel, même pas lorsqu’il fut soumis à des séances d’autocritique. Dans les années 1960 il osa même prier publiquement pour son retour au Tibet en tant que dirigeant et rédigea un rapport dénonçant la politique chinoise au Tibet qui lui valant quatorze ans de prison et d’exil du Trashilhünpo (un comble !). Il fut libéré en 1978 et réhabilité en 1981, bien après la mort de Mao et alors qu’on s’efforçait d’oublier les traumatismes de la révolution culturelle. Deng Xiaoping l’autorisa à retourner au Tibet où il reçut un accueil triomphal. Il décéda en 1989.

* Je n’avais jamais lu auparavant que le Xe Panchen-lama avait pu se rendre ailleurs qu’en Chine ou au Tibet ! Il aurait pu en profiter pour se faire la malle, sauf s’il était déjà marié et que se femme était restée en Chine.

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