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Les généraux du Tsar et le Tibet : à propos de quelques trous dans l’histoire des relations russo-tibétaines / Alexandre Andreyev 28/03/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Au début du XXe siècle, la politique russe au sujet du Tibet peut se résumer au principe suivant : montrer sa sympathie et sa bienveillance mais ne rien faire qui pourrait fâcher la Grande-Bretagne ou la Chine. Pourtant, il se pourrait que certains très haut responsables ont offert plus que des banalités polies.

Les contacts entre la Russie tsariste et le Tibet n’ont existé que grâce à l’action déterminée d’Agvan Dorjiev, moine bouriate qui sut profiter de sa relation personnelle avec le XIIIe Dalaï-lama pour l’inciter à chercher de l’aide militaire vers le nord. La Russie lui apparaissait alors bien plus acceptable que la Chine jugée incapable de défendre le Tibet face aux Britanniques qui contrôlaient déjà les voisins méridionaux du Tibet. De plus, le pays avait adopté une politique de tolérance envers le bouddhisme et était trop loin pour représenter une réelle menace. Agvan Dorjiev se rendit à plusieurs reprises à Saint-Petersbourg et put s’y entretenir avec quelques uns de ses plus illustres habitants. Il y fut bien reçu et ses démarches suscitèrent un certain intérêt malgré la volonté de ne pas provoquer la Grande-Bretagne et la méfiance que suscitait le Japon en plein essor. La Russie ne voulait pas non plus donner le départ d’une course au démantèlement de la Chine. Les réponses officielles que reçut Dorjiev étaient donc toujours vagues et n’allaient pas au-delà d’un soutien moral. Tout au plus le ministre des affaires étrangères accepta la création d’un consulat à Tatsienlu pour pouvoir surveiller les activités britanniques et françaises en Asie du Sud-Est, mais l’expérience ne dura qu’un an.

Alexeï Nicolaëvitch Kouropatkine, (1848-1925) - Wikicommons

Alexeï Nicolaëvitch Kouropatkine, (1848-1925) - Wikicommons

Agvan Dorjiev a trouvé un interlocuteur privilégié en la personne d’Alexeï Kouropatkine, ministre de la guerre et vétéran de la conquête d’Asie centrale. Ce dernier aurait envisagé dès 1898 l’envoi au Tibet d’instructeurs militaires et de munitions et était réceptif aux avances de Dorjiev tout en défendant l’idée d’un partage avec la Grande-bretagne. Aussi l’autorisa-t-il à s’entretenir en privé avec des officiers kalmouks du Ier régiment de cosaques du Don. En 1900, Dorjiev et Kuropatkine se retrouvent à Yalta. Le ministre lui aurait promis les très modernes canons Krupp pris en Chine pendant l’écrasement de la révolte des Boxers (embarrassant trophée dont la Russie souhaitait se défaire), mais le problème du transport poussa Dorjiev à refuser dans un premier temps avant de se raviser. Il souhaitait vraisemblablement les amener dans le Kham où ils auraient servi à tenir les troupes chinoises à distance. Lorsque Dorjiev revient en Russie l’année suivante, on lui affecte Naran Ulanov, un soldat kalmouk devant lui servir d’interprète. Dorjiev remet à Kouropatkine un message assez vague du Dalaï-lama et quelques cadeaux. D’après Unlanov, le ministre aurait promis de l’armement non russe. Dorjiev devait revenir au printemps suivant, peut-être pour présenter une demande formelle d’envoi d’armement et d’instructeurs de la part du Dalaï-lama. Mais l’affaire tourne court. Quoi qu’il en soit, Ulanov demande à être envoyé au Tibet et est envoyé suivre une formation spéciale dans des écoles militaires. Cette attitude peut s’expliquer de la manière suivante : la Russie ne peut s’opposer directement la Grande-Bretagne si celle-ci souhaitait étendre son influence au Tibet, alors la seule manière de lui nuire est de fournir des armes à ce pays dont le potentiel militaire est négligeable. Un Tibet sous-influence britannique aurait peut-être permis à Londres d’utiliser son influence religieuse en Haute-Asie. Qui plus est, la situation était nettement favorable puisque les troupes indiennes affrontaient les Boers en Afrique du Sud.

Fusil Berdan type 1 - Wikicommons
Fusil Berdan type 2 - Wikicommons

Fusils Berdan (types 1 et 2) - Wikicommons

La réalité de ces livraisons d’armes est sujette à débat, et bon nombre d’universitaires ne les considèrent pas dignes de foi. Le seul témoignage existant est celui du moine japonais Ekai Kawaguchi présent à Lhassa à l’époque, et qui affirme que deux grosses caravanes chargées d’armes russes sont arrivées deux mois après le retour de la mission diplomatique de Dorjiev (lui-même restant en Russie). Il dit également avoir eu en main une arme portant une marque de fabrique américaine mais avec une inscription en russe. La description de ces armes correspond à celle des fusils Berdan, armes alors en cours de remplacement au sein de l’armée russe. Trente mille fusils avaient été achetés en 1868 auprès d’un fabriquant américain, chacun d’entre eux portant une mention en russe et un numéro de série, une deuxième série ayant été directement produite par les arsenaux russes. Ces armes étant de toute façon destinées à la vente à l’étranger ou à la destruction, Kouropatkine pouvait donc les expédier discrètement sans problème ni dépense puisque le transport revenait à Dorjiev. Peut importe puisque même si le Tibet a reçu ces armes, elles n’ont jamais été utilisées lors de l’invasion britannique de l’expédition Younghusband. D’ailleurs quand Kouropatkine apprend que le colonel britannique vient de partir pour le Tibet, il dépêche immédiatement une mission de reconnaissance à Lhassa. Guidée par Ulanov qui meurt en route, la mission a aussi pour tâche de trouver une nouvelle route via l’Asie centrale. Kouropatkine avait aussi envisagé l’envoi de troupes mais la guerre russo-japonaise éclate en février 1904 et le contraint à délaisser le Tibet. Quand la mission Ulanov arrive finalement à Lhassa, le Dalaï-lama est en exil en Mongolie et les Britanniques sont rentrés chez eux. Elle prend toutefois contact avec de haut-dignitaires dont le régent et les incitent à se tourner vers la Russie. En 1906, Dorjiev tentera d’obtenir une escorte armée pour le Dalaï-lama auprès du nouveau ministre de la guerre, mais le ministère des affaires étrangères s’y oppose. Ce n’est qu’en 1912 que trois Bouriates servant de gardes du corps à Agvan Dorjiev serviront d’instructeurs.

Dans un encart suivant l’article, Alex McKay ajoute que les Tibétains ont très bien pu cacher ces armes comme ils avaient dû le faire pour de l’artillerie d’origine inconnue dans les années 1930. Toutefois, de tels envois auraient dû passer par le nord, donc par des territoires échappant à tout contrôle et infestés de brigands. On peut donc se demander comment une telle manne aurait pu arriver intacte.

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