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La révolution culturelle au Tibet : l’incident de Nyemo de 1969 / Melvyn Goldstein 14/03/2011

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Voilà un bouquin très court mais que j’ai eu du mal à finir (la rhétorique marxiste me gonfle autant que la théologie). On the Cultural Revolution in Tibet: The Nyemo Incident of 1969 de Melvyn Goldstein a été publié en 2009 chez University of California Press et nous présente un épisode sanglant et confus de la révolution culturelle au Tibet.

On the Cultural Revolution in Tibet: The Nyemo Incident of 1969 / Melvyn Goldstein

On the Cultural Revolution in Tibet: The Nyemo Incident of 1969 / Melvyn Goldstein

L’auteur est un universitaire connu mais controversé car il collabore avec de nombreux universitaires chinois et est donc souvent perçu par les nationalistes tibétains comme un pro-chinois (donc forcément hostile à leur cause). Il commence par nous présenter la genèse de la révolution culturelle et la manière dont elle s’est propagée au Tibet. Pour faire court, le grand timonier commençait à en avoir assez de voir ses sous-fifres la ramener un peu trop et souleva les masses juvéniles contre les caciques du parti. But de l’opération : déstabiliser toutes les structures et les clientèles traditionnelles pour s’assurer une domination sans partage. Le grand Mao invita donc les masses révolutionnaires à pourchasser les éléments bourgeois et capitalistes qui devaient se dissimuler jusque dans les plus hautes sphères de l’État (« bombarder les quartier généraux »). Très vite, de nombreuses factions révolutionnaires apparurent et commencèrent à se bouffer le nez en s’accusant mutuellement d’être contre-révolutionnaire. À Lhassa, les autorités en place observaient la situation du reste du pays avec une grande inquiétude. Il était difficile d’oublier que l’Armée populaire de libération n’était présente au Tibet que depuis les années cinquante et que la dernière grande révolte suivie de la fuite du Dalaï-lama datait de moins de dix ans. Dans un tel contexte, la perspective de violences révolutionnaires risquant de déstabiliser la région n’enchante pas vraiment le pouvoir local. Des décisions sont donc prises pour entraver l’afflux de ces jeunes gardes rouges fanatisés, qui ne manquent pas de s’en plaindre à Pékin. Il faut dire que si les responsables du parti s’accommodent facilement des principaux objectifs de la révolution culturelle (annihiler les vieilles traditions et enseignements), ils sont nettement moins enthousiastes à l’idée de se faire renverser par des masses juvéniles qui les soumettraient à des séances d’autocritique. Malgré l’opposition de l’administration de la province, les récriminations des révolutionnaires finissent par être entendues en Chine, et les cadres du parti sont contraints de les laisser agir. Deux factions stables finissent par se constituer : les Gyenlo (les « rebelles ») dont l’objectif est de traquer les bourgeois au sein des cadres du parti ; les Nyamdre qui ont une approche plus conservatrice et soutiennent lesdits cadres. L’hostilité entre ces deux groupes débouche sur une véritable guerre civile. La polarisation est telle que les bâtiments ne sont plus occupés que par une seule faction à la fois. Des combats violents sévissent quotidiennement entre les uns et les autres. L’armée, quant à elle, est censée observer une position neutre et doit séparer les combattants, ce qui vaut à ses soldats de se faire sévèrement casser la figure par l’une ou l’autre des factions. Il est utile de signaler qu’il ne s’agit pas d’un clivage Tibétains/Chinois car les deux se retrouvent au sein de chaque groupe (les cadres de haut niveau comptant semble-t-il proportionnellement plus de Chinois). Des tentatives Gyenlo de susciter des groupes de sympathisants au sein de l’armée poussa celle-ci à se rapprocher officieusement des Nyamdre. Malgré le soutien de Pékin et la convocation forcée de négociations par Mao et son entourage, la base de chaque groupe refusait de baisser les armes. Les Gyenlo étant bien moins nombreux à Lhassa que leurs adversaires, et ayant subi une attaque militaire en règle au temple du Jokhang, décidèrent de tenter leur chance dans les campagnes voisines d’où les Nyamdre seraient peut-être plus facilement délogeables. Le comté de Nyemo situé entre Lhassa et Shigatse fut une des cibles retenues.

En beu, les environs de Nyemo. En rouge, les autres lieux de soulèvement.

Le comté de Nyemo offrait un potentiel intéressant en raison du mécontentement croissant de la population rurale. Les réformes démocratiques de 1959 avaient mis fin à la religion organisée mais laissait aux Tibétains le droit de pratiquer à titre individuel. De même, les anciennes familles aisées perdirent tous leurs biens qui furent redistribués aux pauvres. Très appréciées dans un premier temps, ces mesures échouèrent à changer la société puisque les nouveaux bénéficiaires vendirent leur bétail juste acquis faute de savoir le gérer. Leur situation aurait pu s’améliorer si la compétition entre cadres du parti et la falsification croissante des rapports de production n’avaient pas eu comme conséquence une hausse continue des impôts en nature. La faction Gyenlo était pleinement consciente de la situation et de l’intérêt qu’elle aurait à utiliser ce mécontentement à son profit. C’est à Phusum, village du comté de Nyemo, que résidait une jeune ex-nonne nommée Trinle Chödrön. Peu instruite, elle avait continué à vivre dans son ancien couvent jusqu’à la mort de sa supérieure. Trinle Chödrön avait été particulièrement perturbée par les réformes démocratiques et les séances d’autocritiques imposées aux élites monastiques. Le décès de sa supérieure conjugué à l’interdiction récente de toute pratique religieuse privée, au déclassement de sa propre famille (rétrogradée du statut de petit paysan à celui de paysan aisé, donc coupable d’exploitation selon les principes révolutionnaires) et la menace de collectivisation semble lui avoir fait perdre raison aux dires de son propre frère. Elle commença donc à agir de manière incohérente au point que tout le monde la considérait comme définitivement folle. Sa santé se détériora progressivement, et son frère dut l’emmener voir en cachette un lama pour savoir si elle était possédée par un démon. Ce lama confirma que Trinle Chödrön était possédée et pratiqua un rituel servant auparavant à introniser les lamas médiums, lui conférant ainsi une stature religieuse qu’elle n’avait jamais eu. Il lui transmit également l’idée que le Dalaï-lama avait perdu son pouvoir parce qu’il n’avait pas su s’occuper de son peuple, en conséquence de quoi c’est à Mao que revenait la charge de veiller au bien-être matériel du peuple. Trinle Chödrön mit du temps avant de se décider sur ce qui la possédait : elle affirma tour à tour que c’était le Bouddha historique (impensable pour tout membre du clergé), un groupe de divinités sans nom, et finit par choisir Ani Gongme Gyemo. Cette divinité était la tante du célèbre roi Gesar dont l’épopée racontait comment il avait détruit les ennemis du bouddhisme. Lors de ses transes, Trinle Chödrön se met à faire des prophéties qui lui valent une renommée croissante et attirent de plus en plus de croyants. Cela ne l’empêche absolument pas de rejoindre les rangs des Gyenlo et de louer la parole de Mao. Aussi étrange que cela puisse paraître, il est possible qu’elle n’ait vu en eux qu’une possibilité de renverser les cadres détestés et de servir la cause paysanne. Lorsque les Gyenlo comprirent à qui ils avaient à faire, ils ne se posèrent aucune question : pour renverser les cadres Nyamdre il leur fallait gagner le soutien de la population, et pour cela il fallait promettre des baisses d’impôts et s’allier avec la nonne. Certains membres de la faction s’inquiétèrent de cette alliance contre nature, mais le pragmatisme l’emporta.

Désormais soutenue par les révolutionnaires, Trinle Chödrön put recevoir ouvertement les fidèles des environs. En octobre 1968, les Gyenlo commencèrent à envisager une attaque des locaux du parti au siège du comté. Conscients de leur faiblesse numérique, il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre que le seul moyen de mobiliser la population était de faire appel à la médium. Pour eux, la religion était la « bombe atomique » tibétaine. Trinle Chödrön exécuta alors une cérémonie publique où elle encouragea l’assistance à rejoindre les Gyenlo. Les jours suivants, des centaines de paysans attaquèrent et prirent le siège du comté. Grisés par le succès de « l’armée des dieux » de Trinle Chödrön, les dirigeants Gyenlo décidèrent d’attaquer les bâtiments militaires du comté et de chasser les quelques Nyamdre qui pouvaient se trouver encore dans la région. La renommée de Trinle Chödrön était à son maximum et favorisa l’apparition de plusieurs médiums (une trentaine) affirmant être possédés par des héros-guerriers compagnons de Gesar. Ces médiums constituèrent la garde rapprochée de Trinle Chödrön et appliquèrent à ses ennemis les châtiments qu’elle leur avait réservés. En mai 1969, Trinle Chödrön diffusa un pamphlet où elle énumérait ses idées. Le texte en est difficile à comprendre car l’auteur pense que les traducteurs chinois ne comprenaient pas le vocabulaire et les allusions bouddhistes. Il reprend toutefois l’idée que la nonne est destinée à remplacer le Dalaï-lama et que Mao est le leader incontesté du pays à qui il doit apporter le bien-être matériel. En juin 1969, un homme rendant visite à Trinle Chödrön fut le premier à se faire tuer. Dans les jours suivants un climat d’hystérie et de terreur se répandit au fur et à mesure que la nonne punissait tout ceux qui lui avaient causé du tort ou avaient remis en question son statut (y compris des religieux respectés qui considéraient ses transes comme une imposture). De nombreux villageois (entre quinze et vingt) furent ainsi mutilés (les mains tranchées) ou tués, leurs familles devant fuir dans la montagne pour échapper à un destin aussi funeste. C’est à ce moment que les Gyenlo prirent peur en apprenant la venue d’un détachement militaire et lancèrent l’armée des dieux contre lui. Les soldats étaient désarmés (ils avaient pourtant réclamé des moyens de défense à leur supérieurs) et furent capturés rapidement. L’armée des dieux investit alors le bâtiment administratif du district de Bagor et en massacra tous les occupants. Quelques jours après, l’armée des dieux fut lancée contre les quelques militaires et cadres Nyamdre qui se trouvaient encore à Nyemo. Malheureusement pour eux, l’attaque fut un échec car les militaires s’étaient solidement retranchés et avaient riposté, tuant plusieurs assaillants et causant la panique chez des villageois qui se pensaient protégés par les pouvoirs de leur nonne. Plusieurs décidèrent de rentrer chez eux sans attendre. S’attendant sans surprise à des représailles, les villageois se préparèrent à la venue de l’armée. Celle-ci vint comme prévue mais n’attaqua pas et repartit, ce qui redonna un peu confiance aux villageois. Dans les faits, ce retrait s’explique par la nécessité d’attendre des renforts. Dans le camp Gyenlo, c’est l’alarme. La priorité est désormais de couper tous les liens avec l’armée des dieux. Comme la liaison entre les deux groupes s’effectuait via un unique cadre tibétain, la chose est relativement facile. À partir du 19 juin, l’armée avance enfin vers les villages abritant l’armée des dieux, qui est submergée. Bon nombre de villageois doivent fuir dans les montagnes, non sans maudire les soi-disants médiums qui ne peuvent plus entrer en transe. Le 21, Trinle Chödrön et quelques proches sont capturés dans une grotte. Un ancien soldat rapporte qu’il avait interdiction de tuer ou blesser grièvement les prisonniers. La nonne lui semble terrorisée mais ne pipe mot. Mis à part ces prisonniers spéciaux, l’administration choisit l’indulgence pour tout ceux qui accepteront de se rendre et de reconnaitre publiquement leurs fautes s’ils n’ont pas été trop compromis. Officiellement, les villageois ont été abusés par de faux médiums et les événements sont qualifiés d’incident contre révolutionnaire et non de rébellion. Pour le seul mois de juin, 54 personnes ont été tuées dont 15 soldats, 7 cadres locaux et 32 activistes. Près de 500 personnes avaient pris part aux événements, et 105 ont été punies : 34 ont été exécutées, 28 incarcérées, 43 placées sous surveillance publique. Trinle Chödrön est amenée à Lhassa où elle reste jusqu’en 1970 avant d’être exécutée avec son entourage. Les dirigeants Gyenlo ne sont inquiétés qu’après cela, quand un Nyamdre est nommé en 1971 à la tête des militaires de la région autonome tibétaine. Les Gyenlo de Nyemo sont donc alors convoqués en classe d’étude, en réalité une prison où ils durent se confesser. L’année suivante, leur faction était déclarée groupe de crime organisé. Les condamnations ne furent révisées qu’avec la libéralisation des années 1980. Le comté de Nyemo dut payer de très lourds impôts sur la base de 1967, année de mauvaises récoltes, ce qui provoqua des pénuries alimentaires. Le retour des cadres Nyamdre s’accompagna de vengeances envers les Gyenlo.

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