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Les rituels de redistribution de richesse dans l’économie politique traditionnelle du Tibet et du Bhoutan / John A. Ardussi 20/02/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Comment s’acheter la tranquillité ? Je suppose que c’est la question qui tracasse les dirigeants du monde entier depuis toujours. L’auteur nous présente ici un rituel typiquement tibétain de charité de masse.

La connaissance de l’économie du Tibet ancien est assez lacunaire : les sources écrites utilisées pour étudier l’histoire du pays ont en effet toutes été produites par le clergé, qui n’a jamais accordé à ce sujet une grande importance. Il est donc impossible de dresser des statistiques à partir d’allusions discrètes émaillées dans diverses biographies. Pourtant, un rituel est abondamment évoqué dans ces mêmes textes et les quelques détails donnés permettent de s’en faire une bonne idée. Le rituel en question s’appelait mangye (mot ayant le sens de partage et de distribution), et est présenté comme un rituel de charité bouddhiste au cours duquel sont offert à des foules importantes de l’or et de l’argent en lingot ou en pièces, du grain, des pierres précieuses (turquoise, ambre, perles), des habits (soie, brocards, laine), de la nourriture (notamment le thé, du beurre, du sucre, de la tsampa). Des fortunes entières peuvent ainsi être remises en circulation.

La date la plus ancienne qui ait été évoquée est 779. Aux dires de l’auteur, le rituel a pris place lors de la consécration du monastère de Samye (le premier du Tibet) à laquelle assistaient de nombreux membres de la cour et des sujets. Après que les maîtres Padmasambhava et Shantarakshita ont été honorés, un festival s’ouvre au cours duquel ont lieu une course hippique, des jeux, des danses, un concours de chant, ainsi qu’une distribution de cadeaux. L’historicité de ce texte n’est pas certaine, mais il reflète probablement une pratique en vigueur du vivant de l’auteur, soit le XIIe siècle. Dans les textes écrits jusqu’au XVIIIe, on perçoit de mieux en mieux une hiérarchisation des cadeaux, ainsi qu’une préoccupation du sort de la paysannerie puisqu’un prince de Gyantse exonère ses serfs d’impôts pendant trois ans. À la mort de son frère en 1478, plus de 30 000 personnes reçoivent quelque chose. La distribution n’est pas limitée à la localité du donateur : en 1593, les funérailles d’un lama Drukpa-kagyü s’accompagnent d’envois de colis à des monastères de tout le Tibet ainsi qu’aux foyers de trois districts voisins. Pour beaucoup de donateurs, le rituel est l’occasion d’étendre leur influence, comme ce jeune depa (roitelet) du Tsang qui imite les anciens empereurs tibétains en invitant le clergé à son palais pour leur y distribuer de nombreux cadeaux. Son règne prospère et ses ambitions prennent fin lorsque les troupes du Ve Dalaï-lama à qui Gushri Khan vient de confier le pouvoir prennent sa province et le mettent à mort en 1642. À partir de cette date, les registres consignant les détails de ces distribution ne mentionnent plus que les bénéfices reçus puisque les donateurs sont de plus en plus majoritairement les souverains étrangers : empereurs de Chine ou princes mongols. Les distributions ordonnées par les Dalaï-lama et Panchen-lama sont particulièrement généreuses : en 1646 le Ier Panchen-lama provoque une pénurie de thé à Lhassa parce qu’il en a trop distribué dans le Tsang ! Il faut attendre l’année suivante pour que des princes mongols en envoient pour le festival de la Mönlam Chenmo (la grande prière) de Lhassa. À partir de cette date, ce festival sera presque exclusivement financé par des protecteurs laïcs (souvent étranger).

Le XVIIIe siècle voit le Tibet culminer avec le soutien de la dynastie Qing. La stabilité et la relative prospérité permettent même aux autorités d’envoyer des cadeaux aux pays étrangers avec lesquels elles ont des relations : Assam, Ladakh, Bhoutan, Sikkim, Népal. Le rituel prend donc une coloration plus politique, mais ça n’empêche pas les distributions traditionnelles de se poursuivre. Les familles riches financent d’ailleurs de la même manière distributions privées, locales et « nationales », celles-ci étant même un enjeu de compétition au sein de l’élite. La charité bouddhiste mise en avant ne doit donc pas masquer le fait que ce rituel vise aussi à assurer une certaine cohésion sociale entre les donateurs et les récipiendaires. Surtout, le mangye est une occasion rare de faire circuler biens et revenus dans une économie figée où la richesse est concentrée dans les monastères sous la forme d’objets rituels. En remettant une partie de ces richesses en circulation, l’élite religieuse compense sa domination sociale et économique. Ironiquement, ce sont ces distributions de richesse dans un circuit fermé qui ont fini par attirer les Occidentaux ayant entendu parler d’un mystérieux pays de l’or au-delà du Népal. La Chine réagira en tentant de renforcer son emprise sur le pays. Les pays voisins pratiquent aussi ces redistributions massives de richesse puisqu’on en a des témoignages pour le Bhoutan. Le contexte en est cependant légèrement différent : le pays n’a connu un début de centralisation qu’au XVIIe siècle, et le rituel est utilisé pour promouvoir une « unité nationale » qui n’existe pas vraiment tant la population est dispersée et cloisonnée par les innombrables vallées.

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