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Le « centre lamaïste de Pékin » et le Tibet entre le XVIIe et le XXe siècle / Vladimir Uspensky 13/02/2011

Posted by Rincevent in Tibet and her neighbours : a history / Alex McKay.
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Cet article parle de l’activité du bouddhisme tibétain au sein de la capitale chinoise et de ses à-cotés politiques. Le sujet recoupe en partie le livre de Gray Tuttle évoqué ici.

Lorsque la dynastie Qing d’origine mandchoue prend le pouvoir en Chine en 1644, le bouddhisme tibétain lui apparait immédiatement comme un élément clé pour gouverner une flopée de peuples différents avec lesquels ils doivent apprendre à communiquer. Pour arriver à ses fins, elle peut compter sur plusieurs temples et monastères situés dans et autour de Pékin. La Chine et Pékin sont considérées comme le centre autour duquel gravitent les peuples barbares des frontières et qui y viennent régulièrement porter tribut ou financer des services religieux. Depuis le XIIIe siècle et la dynastie Yuan descendant de Gengis Khan, le clergé tibétobouddhiste a une position privilégiée à la cour. Pour les peuples des frontières, le bouddhisme tibétain est en effet une alternative à la culture chinoise volontiers assimilatrice (on peut très bien se convertir sans devenir tibétain). La Chine n’y voit d’ailleurs aucun inconvénient du moment qu’elle peut en tirer parti.

Le bouddhisme repose sur les trois joyaux : le Bouddha lui-même (ou ses représentations sanctifiées), le dharma ou loi bouddhiste et la sangha ou communauté religieuse. Pékin compte vingt-huit temples et monastères (une cinquantaine selon Gray Tuttle) entièrement financés par la cour aux XVIIe et XVIIIe siècles (le déclin de l’empire s’accompagne sans surprise d’une diminution des financements). La représentation la plus vénérée du Bouddha était la statue de bois de santal abritée dans le Hongrensi, mais ce n’était pas la seule. Les ateliers impériaux produisaient une quantité considérable d’objets rituels dont beaucoup étaient exportés en Mongolie ou même au Tibet.

Le canon bouddhiste qui comprend le Kangyur (sermons du Bouddha, 108 volumes) et le Tengyur (commentaires, 225 volumes) a lui aussi été importé en Chine. En 1310, une copie complète est commandée par la dynastie Yuan au monastère de Narthang et un siècle plus tard, on en imprime à Pékin et Nankin. Les Mandchous font faire un nouveau jeu de planches d’impression à la fin du XVIIe siècle, ce qui leur permettra d’imprimer l’intégralité du Kangyur à quatre reprises, et le Ve Dalaï-lama expédiera une copie du Tengyur. Ces textes seront traduits du tibétain au mandchou puis au chinois et sont souvent offerts aux lamas qui se rendent à Pékin.

Statue de Bouddha en bois de santal du Yonghegong (celle du Hongrensi a été détruite par des soldats français lors de la révolte des Boxers) © Emile Bremmer

Statue de Bouddha en bois de santal du Yonghegong (celle du Hongrensi a été détruite par des soldats français lors de la révolte des Boxers) © Emile Bremmer

Jusqu’au XIXe siècle, les environs de Pékin comptent donc à peu près mille moines, presque tous mongols. Ils dépendent d’une administration distincte de celle qui gère les moines chinois. Leur hiérarchie est bien définie, leur chef administratif étant secondé par quatre lamas de haut rang et quatorze abbés. À partir de 1712, le Changkya Huthugthu réside à Pékin et y jouit de la faveur impériale. D’autres incarnations occuperont des rang élevés et serviront de conseillers à la cour. Un « pôle universitaire » se constitue, recevant des maîtres tibétains. En 1746, l’empereur Qianlong inaugure un festival religieux calqué sur la fête tibétaine de Mönlam Chenmo (la grande prière) : on y assiste à des débats religieux, à l’ordination de novices, à des rituels publics. Les moines sont exclusivement issus de l’école Geluk qui domine le Tibet central. La cour veille en effet à ne rien faire qui puisse déstabiliser la situation politique au Tibet et voit donc d’un très mauvais œil les visites de moines d’écoles rivales. Ainsi, lorsqu’un prince réussira à obtenir de son empereur de frère l’autorisation de recevoir le Karmapa et le Shamarpa (les deux leaders de l’école Karma-Kagyü), ceux-ci mourront dans des circonstances peu claires. La richesse et l’influence du clergé de Pékin dépend presque exclusivement des cercles dirigeants d’origine mandchous, confortant ainsi son statut de religion du pouvoir. Seuls les princes proche de l’empereur ont en effet les moyens de financer la construction de monastères, la traduction d’œuvres…

Pékin est certes éloignée du Tibet, mais elle n’en est pas coupée pour autant. Au contraire, elle est même en contact quasi-permanent avec Lhassa grâce au clergé mongol qui assure les communications. Chaque année la capitale reçoit les missions apportant le tribut qui s’accompagne d’échange de cadeaux (au point que la cour devra en limiter les effectifs). Ces missions sont l’occasion de financer des rituels, mais aussi de faire du commerce malgré l’interdiction d’entrer en contact avec la population chinoise (là aussi la cour tente de maitriser les quantités). Les visites de lamas tibétains sont rares, mais certaines ont marqué l’histoire :
– en 1652 le Ve Dalaï-lama se rend à Pékin, autant pour reconnaitre la nouvelle dynastie Qing que pour faire reconnaitre sa propre autorité sur le Tibet (qui ne date que de 1642). La cour compte sur cette visite pour pouvoir discipliner les turbulentes tribus mongoles. L’agitation entretenue par les Dzoungares oblige toutefois la Chine à intervenir au Tibet, et il faut toute la persuasion du Changkya Huthugthu pour que l’empereur renonce à administrer directement le pays.
– en 1780, c’est le VIe Panchen-lama qui fait le voyage et est somptueusement reçu. Il meurt brutalement et l’empereur fait construire un stupa de marbre pour célébrer sa mémoire. Lorsque sa dépouille revient au monastère de Trashilhünpo, la richesse des dons ramenés est telle que les Gurkhas du Népal viennent piller le monastère.
– en 1908, le XIIIe Dalaï-lama est à Pékin lorsque l’empereur Guangxu est empoisonné sur l’ordre de sa tante l’impératrice douairière Cixi. Il y célèbre leurs funérailles, mais la situation n’a plus rien à voir avec celle qu’à rencontrée son prédécesseur : la dynastie est au bord de l’effondrement et la capitale s’est difficilement remise des destructions provoquées par les armées européennes après la révolte des Boxers (les soldats utiliseront ainsi les blocs de bois destinés à imprimer le canon pour faire du feu).
– en 1925, c’est le IXe Panchen-lama qui s’y réfugie.

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