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À la conquête du Caucase : épopée géopolitique et guerres d’influence / Eric Hoesli 17/10/2010

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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Pour passer le temps, voici une « petite » note sur un ouvrage que j’ai lu il y a deux ou trois ans. Publié en 2006 aux éditions des Syrtes, ce livre permet de comprendre très clairement l’origine du conflit tchétchéno-russe (entre autres) et les enjeux économiques actuels de la région. Il ne traite toutefois ni de la Géorgie, ni de l’Arménie. Pour ceux qui seraient rétifs aux livres un tant soit peu épais, il offre l’avantage d’être divisé en plusieurs parties autonomes pouvant être lues à part.

À la conquête du Caucase : épopée géopolitique et guerres d'influence / Eric Hoesli

À la conquête du Caucase : épopée géopolitique et guerres d'influence / Eric Hoesli

Les relations houleuses entre la Russie et les peuples montagnards sont très anciennes : lorsque des paysans russes et ukrainiens fuient le servage et se rassemblent pour constituer les premiers groupes cosaques, ils entrent en contact avec les rudes habitants du coin. Ceux-ci sont divisés en une mosaïque ethnique et religieuse. Dans le meilleur des cas, certains ne reconnaissent que la suzeraineté religieuse très théorique de l’empire ottoman. En pratique, chaque tribu est indépendante. Très vite, l’énervement apparait chez les Cosaques car les intéressés ont un mode de vie qui accorde la part belle au pillage et à l’enlèvement des jeunes voisines. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que les tsars décident de mettre un holà à ces incursions récurrentes. Malgré plusieurs essais, les Russes n’arrivent pas à domestiquer les populations locales qui se retournent contre elle à la moindre occasion. La stratégie qui va s’imposer sera la plus simple : la soumission par la force. Les effectifs de l’armée russe vont gonfler progressivement et raser la forêt pour s’assurer la maîtrise du terrain tout en privant les montagnards de leur refuge favori. Ces mouvements ne sont pas sans risque car la progression de l’armée se fait au prix de nombreuses vies. La réaction à la violence russe est légèrement différente selon la situation géographique : à l’est, les peuples du Daghestan et de Tchétchénie passent vite sous la coupe de l’imam Chamil, un réformateur musulman rigoriste et impitoyable qui s’impose par la force et se constitue un État qui tient tête à la Russie. Le conflit est particulièrement violent, et continue après la capture de Chamil en 1859 (il sera traité avec honneur, tout comme son contemporain Abd el-Kader).

Chamil (1797-1871) - Wikicommons

Chamil (1797-1871) - Wikicommons

L’ouest du Caucase, lui, vit une histoire légèrement différente car la fragmentation y est moins extrême que dans l’est. Les Circassiens (également appelés Tcherkesses ou Adyghés) sont un peuple rustique, qui ne maîtrise pas l’écriture et ne connait rien en dehors de ses vallées. Pourtant, dans les années 1830 l’Europe s’enflamme pour leur proclamation d’indépendance diffusée par la presse européenne. C’est qu’un jeune Écossais nommé David Urquhart s’est mis dans la tête que les Tcherkesses avaient besoin d’être épaulés dans leur lutte contre l’oppresseur russe. Cet électron libre suscite la méfiance du premier ministre britannique, mais l’arraisonnement d’un navire anglais par les Russes l’oblige à lui accorder son soutien tout en tentant d’éviter une guerre. L’inquiétude britannique résulte de l’influence croissante de la Russie dans le monde. On craint qu’elle ne cherche à couper la route menant aux Indes. Pour les Tcherkesses aussi, ce sera la politique du bâton : toute résistance doit être écrasée. Malgré un soutien occidental puis la reprise en main par un lieutenant de Chamil, la région perdra une part considérable de son peuplement tcherkesse, dont une grande partie sera contrainte de fuir vers l’empire ottoman où elle mourra dans des camps de réfugiés (l’auteur évoque une estimation de près d’un million d’expulsés dont seuls 10% ont pu rester dans le Caucase).

Les groupes ethniques du Caucase - Wikicommons

Les groupes ethniques du Caucase - Wikicommons

La troisième partie parle de l’essor de l’alpinisme et de l’exploration de la région par les Européens. Ça ne m’a pas vraiment intéressé. La quatrième partie, très intéressante, nous présente les effets de la présence des troupes allemandes dans la région et ses conséquences. Les troupes allemandes se voient confier d’emblée une tâche d’une grande importance du point de vue de la propagande : envoyer une équipe d’alpinistes planter le drapeau nazi au sommet de l’Elbrouz, plus haute montagne du Caucase. La mission sera accomplie mais verra des combats de haute montagne. Après l’occupation brutale de l’Ukraine, des officiers de la Wehrmacht réussissent à obtenir d’Hitler d’avoir les mains libres pour administrer le Caucase. Au lieu de dresser la population contre l’occupant par des mauvais traitement, pourquoi ne pas s’en faire des alliés ? Après tout, les Ukrainiens, pourtant proches des Russes, avaient accueillis les Allemands en libérateurs tant Staline les avait broyés. Alors que dire des peuples montagnards ennemis de longue date de Moscou. L’occupation est d’autant mieux vécue qu’elle se fait « relativement » légère et s’accompagne d’une redistribution des terres des kolkhoses, et des embryons d’unités administratives aux mains des locaux sont créés. Tout ceci n’évite malheureusement pas la répression nazie de s’abattre sur les indésirables, qu’ils soient résistants, membres du parti ou intellectuels (sans parler des juifs…). Malgré la répugnance d’Hitler, la saignée subie par ses troupes le pousse à accepter la levée de troupes de supplétifs. Ces troupes ne connaitront aucun problème de recrutement dans la région (900 000 pour tout le front russe) et attireront même de nombreux Géorgiens pourtant non occupés, ce qui poussera Staline à éloigner les Géorgiens du front pour qu’ils ne passent pas à l’ennemi. Dans les capitales, les exilés caucasiens sont courtisés par les services secrets allemands depuis les années 1920 et rêvent d’une Europe où leurs peuples auraient enfin leur place. Pourtant Hitler met fin à cette politique en 1943 et les officiers qui la défendent sont brisés.

L'avancée allemande vers le Caucase - Wikicommons

L'avancée allemande vers le Caucase - Wikicommons

Avant même la fin de la guerre, la répression stalinienne frappe les peuples montagnards. C’est le sujet de la cinquième partie. Depuis 1919, la région est secouée par les révoltes anticommunistes écrasées sans pitié, et la Seconde Guerre mondiale n’arrange pas les rapport entre le Caucase et Moscou. Dès novembre 1943, tous les peuples du Caucase nord sont déportés vers la Sibérie ou le Kazakhstan, accusés de collaboration. Les villages dont les habitants ne peuvent être évacués dans les temps voient ceux-ci exterminés par le NKVD (ancêtre du KGB). C’est un véritable ouragan qui emporte par surprise la population embarquée de force dans des wagons de marchandises ou à bestiau spécialement détournés des besoins militaires pour l’occasion (les Allemands sont encore sur le territoire soviétique). Encore plus fort, toutes les troupes soviétiques issues des peuples punis sont retirées du front pour être aussi déportées. Peu importe qu’on soit bandit ou commissaire politique, tout le monde doit partir. Les villages sont rasés ou peuplés d’autres peuples caucasiens également déracinés de force. Une fois déportés, ils meurent à petit feu : climat glacial, peu ou pas de vivres ni de vêtements chauds. C’est une hécatombe : presque 850 000 personnes déportées, les pertes oscillant entre 25% (Ingouches) et 43% (Kalmouks). Les peuples sont littéralement rayés des cartes et des encyclopédies et leurs noms deviennent tabous. Leurs terres ne sont que partiellement réoccupées par leurs voisins, ce qui fait chuter la production agricole et industrielle. Les noms de lieux sont remplacés par de nouveaux noms russes, géorgiens. Ces déportations massives sont motivées en partie par la peur d’une invasion turque, et peut-être par le souhait de Staline et Beria d’agrandir le territoire de leur Géorgie natale. Un autre motif profond est probablement que Moscou est convaincu qu’on peut compenser les différences démographiques régionales en transplantant des populations telles quelles pour qu’elles mettent en valeur les territoires auparavant vides. Les Caucasiens devront attendre les années 1960 pour pouvoir être autorisés à revenir et trouver leurs maisons rasées ou occupées par d’autres.

Les déportations staliniennes (1941-1945) © Times Book

Les déportations staliniennes (1941-1945) © Times Book

La sixième partie nous présente l’histoire de l’exploitation pétrolière en Azerbaïdjan, une histoire associée dès le début à celle de la famille Nobel. Le début de l’exploitation commence en 1854 avec l’invention de la lampe à pétrole et du kérosène. Les étrangers affluent et mettent la région en coupe réglée (que des grands noms : Kalachnikov, Siemens, Liebig, Mendeleev). Les Nobel ont accès aux financiers internationaux, ce qui leur donne un avantage décisif sur leurs rivaux russes. Très vite ils sont aux prises avec les Rockfeller, leurs puissants concurrents du Nouveau Monde. Il faut dire que Bakou flotte presque littéralement sur le pétrole qui abonde tant qu’on le laisse souvent couler dans la mer, faute de savoir qu’en faire ou comment le traiter. Au début du XXe siècle, l’Azerbaïdjan est devenu le premier producteur mondial, et de loin. C’est un eldorado qui s’est constitué : Bakou se pare de palais du pétrole, qu’on répand sur le sol pour éviter la poussière lorsque de hauts dignitaires tsaristes viennent en visite. Le secteur a les reins suffisamment solides pour supporter l’apparition de l’électricité qui remplace les lampes à pétrole. Un nouveau marché est apparu pour compenser : les transports. Si les voitures sont peu nombreuses, les chemins de fer abandonnent le charbon pour adopter le mazout, grâce à un certain Diesel… Mais l’eldorado excite les appétits et les ressentiments. Bakou connait les désordres de la Russie, amplifiés par les fortunes colossales concentrées dans une région par ailleurs pauvre et sujette aux tensions ethniques. En 1907, la Russie abandonne le pétrole pour revenir au charbon. La révolution provoque un chaos abominable, comme ailleurs dans l’Empire. Les Azéris refusent par exemple l’ordre de Moscou de livrer leur pétrole aux Allemands pour que ceux-ci tiennent les Turcs à distance, et proclament leur indépendance dans un climat de purification ethnique. L’appétit des Européens pour la région les poussent à y envoyer des troupes en 1918 : les Britanniques débarquent pour empêcher que le pétrole tombe aux mains des puissances centrales. Mais ils ne sont qu’une poignée face à 60 000 Turcs. Après l’armistice, la Grande-Bretagne espère faire du pays un satellite facilement manipulable, mais l’URSS met les bouchées doubles et en reprend le contrôle, aidée par l’hostilité française de voir son allié présent dans la région. En 1920 l’Azerbaïdjan revient dans le giron de la mère patrie. Les promesses de boycott du pétrole rouge tournent court : il y a trop d’argent en jeu. Mais les nouveaux employeurs n’ont pas la générosité des précédents : les conditions sociales se dégradent au profit des caciques du parti et des cadres mieux payés et logés dans les beaux quartiers. Bakou décline définitivement pendant la Seconde Guerre mondiale, les gisements d’Asie centrale, trop loin pour les Allemands, l’ont supplantée. Depuis l’indépendance, une guerre des pipelines sévit. L’exploitation a repris, mais la Russie fait tout son possible pour forcer l’exportation du pétrole à passer par son territoire, au détriment de celui de la Géorgie.

Le Caucase à la croisée des routes énergétiques Est-Ouest © La Documentation Française

Le Caucase à la croisée des routes énergétiques Est-Ouest © La Documentation Française

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