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Histoire de l’Irlande et des Irlandais / Pierre Joannon 11/09/2010

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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Voilà une lecture qui ne m’a pas déplu ! L’histoire de la verte Erin m’intriguait depuis un moment et le bouquin bleu et vert qu’on avait acheté pour la bibliothèque il y a quelques années m’aguichait. Je me suis donc plongé dans le passé sanglant et rempli de souffrance du pays du trèfle et l’ai fini en un peu plus d’une semaine. Publiée chez Perrin en 2006, l’Histoire de l’Irlande et des Irlandais de Pierre Joannon nous fait traverser deux milles ans de troubles en Irlande et à l’étranger.

Histoire de l'Irlande et des Irlandais / Pierre Joannon

Histoire de l'Irlande et des Irlandais / Pierre Joannon

Tout d’abord, il faut savoir que les deux tiers du livre traitent des deux siècles qui ont suivi l’acte d’union (de l’Irlande à la couronne britannique) de 1800. L’histoire ancienne, médiévale et moderne est donc vue au pas de charge. Si ça ne pose pas trop de problème pour « l’antiquité », c’est-à-dire la préhistoire et les débuts de l’ère celte dont on ne sait quasiment rien, la fin de celle-ci et l’entrée dans le Moyen-Âge avec le débarquement des premiers seigneurs normands apparait un petit peu brouillonne. Ce n’est du reste pas surprenant tant l’anarchie celte bat son plein. C’est que nos petits amis font fort : rois de tribus, rois de clans, roi régionaux, parfois rois de toute l’Irlande (toujours temporaires et immédiatement contestés)… Les Gaëls apparaissent comme un peuple profondément fragmenté au niveau politique, mais très homogène au niveau culturel, même s’il n’y a aucune conscience « nationale ». Dès le départ, ils prennent l’habitude de faire appel à des étrangers pour régler leurs conflits internes puisque des troupes romaines ont peut-être été sollicitées. L’île n’est pas épargnée par les raids des Vikings attirés par la richesse des monastères chrétiens (dont les moines seront pour longtemps des détenteurs de savoir et de culture que l’Europe admirera) et en souffre beaucoup. Ce sont pourtant ces Vikings qui sont à l’origine des premières villes irlandaises et qui sont rapidement absorbés par la population. Au XIIe siècle, un roi du Leinster malheureux se réfugie en Angleterre où il quémande l’aide d’Henri II qui l’autorise à recruter des aventuriers gallois et anglais, ravis de pouvoir se défouler. Leur chef, Richard FitzGilbert de Clare dit Strongbow accepte à la condition d’épouser la fille du roi. Ainsi fut dit, ainsi fut fait : les ennemis sont vites écrasés et comme beau-papa casse très opportunément sa pipe, en 1171 Strongbow prétend immédiatement avoir des droits sur la couronne de Leinster, ce qui lui permettrait de devenir ard-ri (roi de toute l’Irlande). C’en est trop pour Henri II qui oblige tout ce petit monde à lui faire allégeance. L’Irlande entre dès lors dans l’orbite anglaise pour 800 ans. Les Normands affluent alors et imposent le droit féodal à la place du droit celte. Constatant que ses chevaliers sont en voie d’assimilation par les Irlandais, l’Angleterre adopte les statuts de Kilkenny en 1366 qui interdisent aux deux groupes de se mélanger, en pure perte. Déjà apparaissent les stéréotypes racistes de l’Irlandais inférieur, soutenus par l’Église qui valide l’existence de deux clergés séparés pour une même île. L’anglicanisme qui apparait avec Henri VIII marque le début de discriminations croissantes. S’il était personnellement plutôt tolérant et attendait surtout une loyauté sans faille, Henri VIII ouvre la porte à la domination d’une masse catholique (tant irlandaise qu’anglo-normande) par une infime minorité anglicane. Ses successeurs confrontés aux guerres de religion et à la contre-réforme se montrent, eux, de plus en plus intraitables. La noblesse catholique commence alors à reculer et perd ses domaines progressivement attribués à de nouveaux venus anglicans ou protestants. De révoltes en insurrections, les Irlandais, toujours aussi divisés, sont refoulés tout en bas de l’échelle sociale. L’Ulster finit par être livré à la colonisation écossaise à partir de 1609, ses nobles étant partis en exil et sa population ayant été décimée. Les nouveaux propriétaires sont des presbytériens qui haïssent autant les catholiques que les anglicans. Le pays est désormais aux mains de l’Ascendancy anglo-normande qui traite les catholiques de la même manière que les Amérindiens des colonies ou les esclaves noirs. Fait révélateur : en 1652 des Irlandais seront déportés à la Barbade pour y cultiver la canne à sucre. Les massacres abondent et culminent avec le règne « éclairé » du lord-precteur Olivier Cromwell. Les Irlandais sont désormais dépourvus de droits et soumis à l’arbitraire systématique, leur seule échappatoire étant de rejoindre les bandes de rebelles-voleurs survivant tant bien que mal dans les forêts et les montagnes. Il y a bien quelque tentatives de rapprochements avec les Vieux-Anglais (restés catholiques) et les protestants d’Ulster, mais elles tournent généralement court. Les soubresauts dynastiques anglais laissent espérer une amélioration de la situation, mais les souverains anglais déchus n’utilisent les espoirs irlandais que pour se remettre en selle et ne font des concessions qu’à reculons. Du reste, les Irlandais combattent dans tous les camps. Le contraste est grand entre les Irlandais réduits en esclavage et leurs frères émigrés qui se font recruter et anoblir dans tous les pays d’Europe. L’éviction de Jacques II, coupable d’avoir épousé une catholique, et son remplacement par Guillaume III d’Orange-Nassau renforce la haine antipapiste en Ulster (quand bien même il était enclin à la modération). La domination de l’Ascendancy est totale au XVIIIe siècle, mais elle masque des réalités surprenantes : ainsi l’Église anglicane officielle, ne fait rien pour convertir les catholiques pour ne pas avoir à leur accorder des droits et nombreux sont les lords qui font preuve d’une bienveillance paternaliste.

Les clans et royaumes irlandais - Wikicommons L'Irlande en 1014 - Wikicommons

Les clans et royaumes irlandais - Wikicommons
L'Irlande en 1014 - Wikicommons

L’insurrection américaine, la révolution française et plus encore le conflit entre les parlements anglais et irlandais ont secoué les institutions et ont débouché sur l’acte d’union qui marque le début du déclin de l’Ascendancy. En rapatriant à Londres le centre de pouvoir, la Grande-Bretagne espérait pouvoir appliquer ses lois de l’autre coté de la mer. La réalité fut très différente tant l’opposition de l’Ascendancy et des protestants d’Ulster fut féroce. La misère et les famines récurrentes firent de l’Irlande catholique un pays d’émigration massive quand l’Ulster entrait de plein pied dans la révolution industrielle. Consciente de son échec à assimiler les Irlandais, Londres tente en vain d’imposer une école déconfessionnalisée mais se heurte à l’hostilité générale. Un renouveau s’amorce pourtant au sein des élites. Daniel O’Connell lance un vaste mouvement d’agitation et d’opposition légale destinée à dénoncer les injustices. Sous son impulsion, les catholiques (inéligibles) commencent à voter pour les candidats les plus libéraux et obtiennent en 1829 l’accès à tous les postes qui leurs étaient interdits. À partir de 1845 sévit la Grande famine, la plus grande catastrophe que l’île eut à subir. La pomme de terre, aliment de base des paysans pauvres, est touche par le mildiou qui détruit trois récoltes consécutives. Face à l’hécatombe, le gouvernement britannique a deux attitudes opposées : les conservateurs adoptent des mesures drastiques et efficaces bien qui n’enrayent pas la famine, les libéraux, eux, refusent de faire quoi que ce soit au nom du sacro-saint principe de laisser-faire et du refus de laisser les Irlandais s’habituer à l’aide du gouvernement. À la pitié succède donc vite le sentiment que les irlandais ont bien mérité ce qui leur arrive. Les catholiques sortent de cette épreuve brisés (le nombre d’habitants de l’île n’est toujours pas revenu au niveau de 1841 !), amorphes et plus hostiles que jamais à la domination de l’Ascendancy et les survivants émigrent en masse pour constituer un prolétariat pauvre et violent dans les pays anglo-saxons. Dans les année qui suivent l’agitation reprend, aiguillonnée et financée par les émigrés qui ont pris part à la guerre de Sécession américaine. Une tentative d’insurrection échouant, on se tourne vers d’autres méthodes. La période est propice car les Britanniques mettent fin à la suprématie de l’Église anglicane en 1869 et commencent à démanteler les immenses domaines de l’Ascendency. C’est une frénésie de réformes qui agite Londres. L’Ascendency y répond en réclamant le self-government qui lui permettrait d’ignorer les lois votées par les libéraux anglais. Son principal avocat fut Charles Stewart Parnell qui prit la tête du parti irlandais après avoir suscité un mouvement de résistance agraire : ceux qui reprendraient des terres d’où avaient été expulsé des paysans pauvres devaient être traités comme des pestiférés. Faute de pouvoir recruter de nouveaux tenanciers, les propriétaires durent lâcher prise ou partir (comme ce pauvre M. Boycott). Décidé à continuer la lutte, Parnell tenta d’obtenir le home rule mais ne réussit qu’à faire chuter le gouvernement libéral auquel il s’était allié. Au tournant du siècle, c’est Arthur Griffith qui innove en lançant une grande campagne de désobéissance passive : on ne paie plus ses impôts, on ne siège plus à Westminster, on constitue une administration parallèle. En 1903 naît le Sinn Fein, promis à une longue carrière. Le pouvoir de l’Ascendency est brisé : tous les mandats locaux reviennent aux réformateurs irlandais et les grands domaines sont divisés et revendus. La chambre des lords britanniques a perdu son pouvoir en 1911 et ne peut donc plus s’y opposer. À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Ulster est prêt à prendre les armes au cas où on l’obligerait à s’en remettre à un gouvernement aux mains de catholiques. Le conflit interrompt le processus et voit les Irlandais se mobiliser massivement, non sans arrière-pensées : les uns espèrent préserver l’union avec la couronne, les autres espèrent y gagner leur autonomie législative. Les Irlandais font preuve d’un remarquable courage, mais leur hiérarchie fait tout pour briser l’unité des catholiques qu’ils dispersent dans divers corps. En Irlande même, une toute petite faction des plus irréductibles nationalistes prépare en secret une insurrection qui éclate le 24 avril 1916 et tient le centre de Dublin pendant une semaine avant d’être écrasé. La répression souleva une immense sympathie en Irlande et aux États-Unis, qui bénéficia au Sinn Fein pourtant alors pacifiste et peu républicain… Eamon De Valera, survivant du soulèvement, entama une longue carrière politique et imprima au mouvement son refus de siéger au parlement tant qu’on attendrait d’eux un serment au roi. Les élus du Sinn Fein se rassemblèrent donc en 1919 et se proclamèrent assemblée constituante d’Irlande. La fin du conflit et la doctrine Wilson du droit à l’autodétermination encouragea les Irlandais écœurés par la répression brutale. La même année les premiers groupes de l’IRA passent à l’action.

Daniel O'Connell (1775-1847) - Wikicommons Charles Stewart Parnell (1846-1891) - Wikicommons Éamon de Valera (1882-1975) - Wikicommons

Daniel O'Connell (1775-1847) - Wikicommons
Charles Stewart Parnell (1846-1891) - Wikicommons
Éamon de Valera (1882-1975) - Wikicommons

La guerre d’indépendance était pourtant assez embrouillée : le Sinn Fein réunissait trop de courants divergents, et s’il affirmait être un gouvernement légal commandant à l’IRA, dans la réalité celle-ci échappait à son pouvoir voire lui imposait le sien tout en éliminait progressivement les responsables de la police et des autorités. En Ulster, les protestants créèrent l’UVF destinée à lutter contre les révolutionnaires et à se livrer à des pogroms anticatholiques. Londres réagit brutalement en reprenant le contrôle direct de l’Irlande et en envoyant l’armée et de nombreux supplétifs dont la brutalité et les exactions scandalisa l’opinion publique. L’IRA était pourtant acculée et contrainte à demander l’ouverture de négociations. Le 6 décembre 1921, un traité faisant de l’Irlande un dominion, le statut de l’Ulster devant être défini plus tard. Londres pliait bagages et rembarquait ses troupes. Les Irlandais ne trouvèrent donc rien de mieux que de se livrer à une guerre civile opposant les modérés prêt à accepter le traité et les irréductibles souhaitant une république indépendante ou rien. En Ulster, les protestants instaurèrent un État-parti reléguant les catholiques dans des ghettos, sans que Londres ose entreprendre quoi que ce soit. À Dublin le Sinn Fein éclatait pour laisser la place à deux partis antagonistes : le Fianna Fail de De Valera, siégeant à contre-cœur, et le Fine Gaël de Michael Collins qui s’accommodait du statut de l’État libre. Chacun d’eux réprimera l’IRA avec une égale détermination et efficacité. Cette division politique persistera pendant des décennies et fera passer la question nationale avant les questions sociales, empêchant le développement de partis de gauche. En 1926, l’Irlande et les autres dominions britanniques (Canada, Afrique du Sud, Australie) s’entendirent pour imposer leurs vues à Londres et limiter au maximum ses pouvoirs : ils pouvaient désormais passer des traités et décider seuls de leurs politiques étrangères et surtout pouvaient annuler les lois britanniques contraires aux leurs. La proclamation de la république n’était plus qu’une question de temps. De 1933 à 1937, l’Irlande coupa les derniers liens constitutionnels qui la reliaient au Royaume-Uni : suppression du droit de veto du roi, du statut de ressortissant de l’Empire, création d’un président. La Seconde Guerre mondiale donna l’occasion à l’Irlande d’affirmer au monde son indépendance en se murant dans une neutralité bienveillante mais ferme. Malgré l’hostilité et les pressions alliées, De Valera ne céda pas et refusa toute implication dans le conflit et écrasa les extrémismes de tous bords. Cette attitude vaudra à l’Irlande une mise à l’écart des institutions internationales après guerre. La fin du XXe siècle verra enfin le pays accéder au statut de pays riche et industrialisé. En Ulster, la timide ouverture de l’enseignement supérieur aux catholiques leur fait prendre conscience des inégalités qu’il subissent et qu’ils commencent à revendiquer. Le refus obstiné du pouvoir et des protestants nord-irlandais de faire la moindre concession aux catholiques et les brutalités qui leurs sont infligées et désormais diffusées par la télévision suscitent embarras et même hostilité au Royaume-Uni. La sanglante guerre civile où l’IRA et les milices protestantes et forces de l’ordre s’affronteront mettra des années à s’arrêter.

La lecture de ce livre peut-être complétée avec l’Atlas historique de l’Irlande et l’Atlas historique des Celtes publiés tous les deux chez Autrement en 2002.

Atlas historique de l'Irlande / Collectif Atlas historique des Celtes / John Haywood

Atlas historique de l'Irlande / Collectif
Atlas historique des Celtes / John Haywood

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