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L’étranger aux pieds du lama / Donald S. Lopez Jr 24/08/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Ce chapitre nous présente les relations ambivalentes qui ont existé entre les Occidentaux étudiant le bouddhisme tibétain et les lamas Tibétains qui détenaient les clés de sa compréhension.

Héritiers des orientalistes des XVIIIe-XIXe siècles, les universitaires étudiant le bouddhisme possèdent une tradition bibliophilique de collecte et de traduction d’écrits d’époque variées. Les orientalistes qui les avaient précédé dans cette tâche estimaient que l’âge classique du bouddhisme était terminé depuis longtemps et que les traditions qui lui avaient survécu ne méritaient pas de détenir son héritage. Le Tibet occupait une place particulière dans leur vision dans la mesure où il n’avait pas été colonisé et était vu comme une bibliothèque de textes disparus depuis longtemps du sous-continent indien. Cette attirance se double toutefois d’un profond mépris pour le bouddhisme tibétain jugé dégénéré au point de ne plus être vraiment bouddhiste.

Ippolito Desideri fut le premier prêtre chrétien (jésuite) à atteindre Lhassa en 1716. Il y reste cinq ans lorsqu’il apprend que l’évangélisation du Tibet a été confiée aux capucins. Son séjour est rendu possible par le soutien de Lajang Khan, chef des Mongols Qoshot alors au pouvoir au Tibet après avoir évincé le VIe Dalaï-lama. En 1717, Lajang l’autorise à s’installer au monastère de Sera, un des trois plus grands du Tibet. Desideri, en bon missionnaire, souhaite combattre efficacement le bouddhisme. Mais pour ce faire, il faut le comprendre à commencer par la notion fondamentale de vacuité, donc il faut l’étudier. Mais étudier le bouddhisme implique d’obtenir des enseignements de lamas. Ceux-ci, qui n’aiment ni les représentants de religions étrangères ni Lajang Khan, se dérobent à lui en prétendant ne pas être aptes à enseigner. En fait leurs vœux de moines leur interdisent d’enseigner à ceux qui pourraient être effrayés (ou dans le cas présent un adversaire). Après s’être longtemps torturé les méninges, Desideri arrive toutefois à comprendre les textes qu’on lui laisse lire, peut-être après s’être aidé d’un texte de Tsongkhapa (fondateur de l’école Gelug) qui avouait lui-même ne plus rien y comprendre. À son retour, Desideri rédige la description du Tibet et du bouddhisme la plus détaillée avant le XXe siècle, mais la fermeture de l’ordre jésuite et le chaos qui toucha ses archives le fit plonger dans l’oubli jusqu’au XIXe siècle.

Alexander Csoma de Körös est aujourd’hui considéré comme le père fondateur de la tibétologie et un pionnier de l’étude de la langue tibétaine. Pourtant, rien ne prédisposait ce savant hongrois à le devenir : au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, l’essor des nationalismes et de la bourgeoisie accompagne le déclin du latin. C’est l’époque où les peuples recherchent leurs origines. En Hongrie, on sait qu’on n’est ni slave, ni latin, ni germanique. Déjà on s’accorde à penser qu’il faut chercher les origines du hongrois vers l’est (la langue hongroise n’est pas une langue indo-européenne mais finno-ougrienne : c’est une lointaine cousine du finnois, de l’estonien ou encore du lapon et ses racines sont à chercher du coté des monts Oural). C’est en cherchant à se rendre vers l’actuel Xinjiang (Turkestan chinois) qu’il rencontre le docteur William Moorcroft, vétérinaire et espion, qui le persuade d’étudier la langue tibétaine et l’envoie étudier auprès d’un lama au Ladakh. Il y arrive en 1823 et restera dans la région pendant sept ans, dans des conditions souvent difficiles (il ne travaille pas pour une université). Il apprend avec le lama ou parfois seul, et rédigera un dictionnaire anglais-tibétain, une grammaire tibétaine complète ainsi qu’une traduction d’un glossaire de terminologie bouddhiste. En 1830 il se rend à Calcutta où il publie de nombreux textes, puis délaisse le tibétain pour le sanskrit qu’il pense être lié au hongrois (à tord). Il meurt au Sikkim, sans avoir trouvé les origines de sa langue maternelle. Jusqu’au bout il sera un amateur éclairé travaillant sur le terrain, tranchant ainsi avec les plus éminents spécialistes qui ne travaillaient que de chez eux et à partir de sources textuelles. Ces savants sont très peu à s’être rendus en Asie, et se sont construit un bouddhisme idéal et agnostique qu’ils jugeaient seul digne d’être étudié et qu’eux seul avaient le droit de préserver.

Laurence Austine Waddell fut un autre de ces amateurs éclairés, qui joua un jeu des plus contestables. En tant qu’officier servant au Sikkim de 1885 à 1895, M. Waddell a collecté toutes les informations qu’il a pu sur le bouddhisme tibétain. Pour mieux arriver à ses fins, il aurait carrément acheté un temple bouddhiste et payé ses moines pour qu’ils lui expliquent les rituels qu’ils pratiquaient. Ceux-ci lui répondaient d’autant plus volontiers que Waddell les laissait croire qu’il était une émanation du Bouddha Amitabha revenue de l’ouest, conformément à une prophétie. Il va sans dire qu’il ne cachait pas la supercherie aux Occidentaux. Waddell ne cherche pas tellement à comprendre le bouddhisme tibétain, mais plutôt à le resituer dans l’histoire générale du bouddhisme. Pour lui, la religion pratiquée au Tibet n’est que l’ultime avatar dégénéré de ce qui était à l’origine une foi rationnelle. Le bouddhisme tibétain n’est pour lui qu’une vaste mascarade peuplée de démons et dont les pratiquant récitent des textes ayant perdu toute signification. Cette vision est en fait une projection sur le bouddhisme tibétain du conflit protestantisme pur et intellectuel / papisme sclérosé tel que le percevait Waddell. Pourtant, il sait que le Tibet conserve les enseignement les plus élevés du bouddhisme originel qu’il prétend défendre. Son mépris envers le bouddhisme se double d’une fascination qui ne cessera que lorsqu’il aura pu pénétrer au Tibet avec l’expédition Younghusband de 1904. Après cette date, il décrira le Tibet de la même manière qu’une femme prise puis délaissée.

L’exil entrainera bien entendu de profonds bouleversement dans l’univers du bouddhisme tibétain. Après une période de chaos, l’administration du Dalaï-lama s’efforce de reconstituer des monastères en exil avec l’appui de l’Inde qui les installe dans le sud. Les nouveaux Drepung, Sera et Ganden passent d’une situation de puissants propriétaires fonciers filtrant scrupuleusement l’accès à leur savoir, à celle de petits hameaux pauvres à l’affut de la moindre aide financière. À l’époque, les universitaires occidentaux sont obsédés par la peur de voir s’éteindre la pureté bouddhique et se mobilisent pour sauver ce qui peut l’être avant une extinction qui leur paraît inéluctable. C’est l’époque où l’Inde rembourse les céréales américaines en envoyant de grandes quantités de livres, et où la bibliothèque du Congrès publie des milliers de textes inconnus jusque-là. Le sentiment d’urgence est très fort et le bouddhisme tibétain apparait encore plus comme un trésor précieux à protéger (mais on ne tient compte que des texte philosophiques, au détriment des aspects plus rituels). Les jeunes universitaires sont donc encouragés à se rendre en Inde pour y étudier auprès de lamas devenus subitement accessibles (en théorie, dans la pratique l’Inde maintient un périmètre de sécurité autour des nouveaux monastère). Lorsque l’auteur se rend au nouveau monastère de Drepung dans les années 1970, il est un ovni pour les Tibétains : il est bien plus riche qu’eux, et apparait donc comme un généreux mécène laïc, mais il relève aussi du monde religieux en montrant sa relative maîtrise des concepts philosophiques. Ceci brouille les repères traditionnels des moines qui ne savent pas trop comment le traiter. Il vient chercher un maître capable de l’aider à comprendre un texte de haut vol, mais ne maitrise pas assez la langue tibétaine ordinaire pour décrire sa vie aux États-Unis. Son séjour lui fait prendre conscience du fossé qui le sépare des Tibétains : pour ceux-ci le texte n’est qu’une base qui n’est légitimée que s’il est commenté à voix haute par un maître qui a lui-même entendu le sien le lire, etc… Pour l’universitaire, c’est l’écrit qui prime et la parole vient en annexe. Le décalage le persuade donc de l’importance de collecter le savoir oral de ces maîtres avant qu’il ne disparaisse, et ce d’autant plus que seuls les maîtres nés au Tibet même suscitent l’intérêt.

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