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Tsarong, Lungshar et Künphela / K. Dhondup 10/07/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Ce n’est pas parce qu’on vit dans un pays profondément religieux qu’on peut attendre de son personnel politique qu’il soit détaché des contingences terrestres, loin de là. Faute de pouvoir exercer une quelconque influence sur des événement pour lesquels on ne les consultait pas, les Tibétains ont fini par développer l’art des chansons de rue raillant de manière détournée les luttes de pouvoir que se livraient les puissants. M. Dhondup nous décortique ici la vie politique tibétaine à travers la succession des favoris du XIIIe Dalaï-lama.

Namgang Dazang Damdu alias Tsarong Dzasag (1886-1959) et sa femme © The Tibet Album Dorje Tsegyel alias Lungshar (1880-1938)  © Jamyang Norbu

Namgang Dazang Damdu alias Tsarong Dzasag (1886-1959) et sa femme © The Tibet Album
Dorje Tsegyel alias Lungshar (1880-1938) © Jamyang Norbu

Le premier favori du Dalaï-lama fut Chensül Namang qui l’accompagna dans ses exils lors des invasions britanniques de 1904 et chinoises de 1908. À cette occasion il retint avec d’autres hommes 300 soldats chinois suffisamment longtemps pour que le souverain puisse fuir en Inde en 1910. Grâce à cette expérience, il fut un des rares Tibétains à parler anglais, russe, mongol et hindoustani et est devenu un élément pro-occidental cherchant à moderniser l’armée tibétaine pour pouvoir tenir les étrangers à distance. Dès le retour du Dalaï-lama au Tibet en 1912, il en devient d’ailleurs le commandant en chef. À cette occasion, on décide d’exécuter les membres du gouvernement jugés trop compromis avec les Chinois. Parmi eux se trouvent deux de ses amis de la famille Tsarong. Il ne peut les sauver mais épouse leur fille et sœur et adopte leur nom (qui est en fait celui de leur domaine). Très apprécié du souverain, il est le seul à pouvoir se permettre d’aller le voir en uniforme ou avec des fringues usées. En 1920 il ne dispose encore que de 6 000 hommes éparpillés, non entrainés et sous-équipés. Le Dalaï-lama n’accepte d’augmenter les effectifs que parce que les Britanniques et les Népalais le lui conseillent avec insistance. Mais la hausse a beau être modérée, son financement suscite de forte tensions au sein du Tsongdu (parlement) et se heurte à l’hostilité du clergé qui craint que ses moines puissent être mobilisés. L’aristocratie elle-même rechigne à livrer ses fils et à contribuer au financement. Tsarong réussi néanmoins à se constituer une petite armée entrainée par des Britanniques, mais une série d’incidents impliquant ses soldats finit par le mettre en porte-à-faux vis-à-vis du Dalaï-lama. Il faut avouer que les militaires expérimentés se battent à l’est et qu’il ne reste à Lhassa que les jeunes officiers qui réagissent au quart de tour. L’accident de 1924 l’oblige à partir en Inde pendant que ses officiers sont dégradés les uns après les autres. À son retour il est informé qu’il n’est plus commandant en chef. S’il conservera un grand prestige pendant des années il ne sera plus jamais aux affaires. Son échec est aussi dû à ses origines paysannes que rejetaient les aristocrates et le haut clergé.

La place de Tsarong ne reste pas vide très longtemps car le nouveau favori est désormais Lungshar. Celui-ci avait fait tout son possible pour se débarrasser du général en profitant de son influence sur les membres du Tsongdu et de son poste de tsipön (un des quatre dirigeants du Finances tibétaines). Né dans une famille de nobles pauvres, il était manipulateur et guettait la moindre occasion de nuire à ses rivaux, mais il avait aussi la sagesse de ne jamais contrarier les monastères. Son séjour en Angleterre en tant que chaperon de quatre garçons envoyés étudier à Rugby en 1913 lui était monté à la tête au point de s’attirer l’hostilité des Britanniques. De retour au pays, il avait œuvré au sein du ministère des finances et mené une réforme des impôts dont le résultat le plus spectaculaire fut de provoquer la fuite du Panchen-lama… Après avoir provoqué la chute de Tsarong, il s’arrange pour que son second (et neveu du Dalaï-lama) assure le commandement. Le tonton s’agace très vite de l’opiomanie du neveu et nomme Lungshar à sa place en 1929. Ses premières actions sont de contenter les militaires : la discipline se relâche, la solde et les rations augmentent, mais il multiplie les dons aux monastères pour se les concilier. Seule l’aristocratie le déteste. Il faut reconnaitre qu’il se montre despotique en confisquant plusieurs domaines laïcs, mais personne n’ose lui résister. Le Tibet frôle une guerre avec le Népal lorsqu’il fait arrêter un Tibétain réfugié chez le représentant népalais à Lhassa. C’est l’occasion de faire perdre à Tsarong sa place au gouvernement au motif qu’il avait été bien reçu par le roi du Népal en revenant d’Inde. Mais un nouveau rival se dresse alors devant lui.

Kuchar Thubten Künphela © Phayül.com Un billet de 100 sang imprimé vers 1938 - Wikicommons

Kuchar Thubten Künphela © Phayül.com
Un billet de 100 sang imprimé vers 1938 - Wikicommons

La nouvelle étoile politique de Lhassa s’appelle Künphela. Né dans une famille paysanne gravant des blocs d’impression, il est entré dans les ordres et au service du Dalaï-lama au moment où Tsarong perdit ses faveurs. S’il n’a ni grade ni fonction, il exerce quand même une influence considérable sur le vieux dirigeant qui crée un nouveau ministère regroupant la Monnaie, la fabrique de papier monnaie et celle de munitions, et le nomme à sa tête. Le nouveau directeur du Drabzhi Lekhung est assisté par Tsarong que son expérience rend indispensable. Cette nouvelle institution améliore les billets de banque, importe des munitions et commence à électrifier Lhassa avec l’aide de Ringang, un des quatre « rugbymen ». Cet essor lui vaut la haine de Lungshar qui cherche par tous les moyens à le briser. Plus facile à dire qu’à faire : à force d’impopularité et d’autoritarisme le Dalaï-lama l’a démis de son poste de commandant en chef au profit de Künphela. Celui-ci n’a ni famille ni domaine et ne se préoccupe donc que d’améliorer l’administration. Circonstance aggravante aux yeux de Lungshar, Künphela admire Tsarong et lui demande souvent conseil alors que le Dalaï-lama se décharge de plus en plus de ses obligations sur lui. Bien qu’imprévisible et sévère, ce n’est pas quelqu’un de rancunier puisqu’il nomme deux fils de Lungshar officiers des gardes du corps du Dalaï-lama. En 1931, l’armée repousse les Chinois à Drango avant d’être elle-même repoussée à Chamdo, ce qui pousse le Dalaï-lama à envoyer de plus en plus d’hommes. Künphela n’est pas en reste puisqu’il crée un régiment d’élite constitué des fils de l’aristocratie et des paysans riches, le Drongdrak Magar (« régiment des meilleures familles »). Grossière erreur : les soldats sont choyés, mais ils n’ont aucune envie de servir. Ceux qui le peuvent en appellent à un protecteur proche de Künphela pour obtenir une exemption ou paient des pots-de-vins. Au lieu d’avoir créé un allié sûr, Künphela a créé un nid de contestation que Lungshar va s’empresser d’utiliser lorsque le Dalaï-lama meurt (le 4 décembre 1931). Comme Künphela avait caché la maladie du souverain, Lungshar a beau jeu de l’accuser d’avoir remplacé les ordres du Dalaï-lama par les siens. Künphela offre donc sa démission au Lönchen (premier ministre) qui la refuse. Quatre jours plus tard, les officiels du gouvernement et les abbés des grands monastères se réunissent pour discuter du choix du régent. Beaucoup des officiels laïcs réclament que Künphela hérite de ce poste, mais l’irruption des soldats du Drongdrak Magar exigeant la dissolution de leur régiment et refusant d’obéir aux ordres les fait renoncer. Lungshar tente d’obtenir qu’ils soient remplacés par des moines mais Trimön, un vétéran de 1912, le rembarre et fait confier leurs mission de garde de la monnaie et de la fabrique d’armes aux gardes du corps du Dalaï-lama. Néanmoins Lungshar obtient que le Tsongdu, qu’il contrôle, mène une enquête sur la mort du souverain. Il n’arrive pas à faire condamner Künphela et ses proches à la mort ou la mutilation (interdites par le Dalaï-lama) mais obtient qu’ils soient exilés et expropriés. Le kashag (cabinet) doit dès lors se soumettre au Tsongdu contrôlé par Lungshar qui bénéficie du soutien des monastères. Le Tsongdu choisit donc le nouveau régent en la personne de la toute jeune incarnation du monastère de Reting (à peine 20 ans) qui prend le pouvoir en 1934. Lungshar doit encore en finir avec le kashag et fonde donc un parti secret, le Kyichok Künthün (« union harmonieuse ») qui recrute ses membres parmi les jeunes officiels avides de réformes. Le parti se renforce et agit de plus en plus ouvertement, Lungshar parlant même en terme de république. Politiquement, il adopte une politique anti-chinoise en partie parce qu’il craint le retour du Panchen-lama et fait comprendre à la cour de ce dernier qu’il ne tolérera pas de magouilles et de « trafic d’influence »…

Norbu Wangyel (milieu) alias Trimön (1874-1945) et Tsarong (droite) © The Tibet Album

Norbu Wangyel (milieu) alias Trimön (1874-1945) et Tsarong (droite) © The Tibet Album

Cette attitude surprend beaucoup les Britanniques dont l’influence décline. Au Tibet même, le clergé s’inquiète du ton républicain adopté par Lungshar et craint d’avoir parié sur le mauvais cheval. Le kashag, lui, le soupçonne au contraire d’être au service des monastères, mais il n’a pas de leader capable de lui tenir tête si ce n’est Trimön. Lorsque le parti présente une pétition proposant entre autres que les officiels soient désignés par le peuple, c’est l’aristocratie qui se braque devant cette attaque contre ses privilèges héréditaires. L’inquiétude est réelle car personne ne connait la force du parti. Les événements déraillent lorsqu’un des membres du parti confie à Trimön qu’il est menacé de mort. Aussitôt ce dernier part se réfugier au monastère de Drepung où il se rend compte que Lungshar n’est plus en odeur de sainteté. Le 10 mai 1934, Lungshar reçoit une convocation au Potala et s’y rend sans rien soupçonner. Là il est accueilli par le kashag, le Lônchen et le régent. Craignant pour sa vie, il tente de s’enfuir mais est capturé. Lorsqu’on lui arrache ses vêtements officiels, on découvre dans ses bottes des morceaux de papier portant le nom de Trimön. C’est de la magie noire destinée à s’en débarrasser. Appelés à l’aide par les membres du parti, les monastères tentent mollement de faire libérer Lungshar avant que le Lönchen les en dissuade. Plusieurs membres du parti sont arrêtés et les autres passent immédiatement aux aveux en chargeant Lungshar. Reting confie sa condamnation au Tsongdu dont beaucoup de membres guettaient la moindre occasion de punir Lungshar, qui est condamné à être aveuglé.

Si la tension est retombée très vite, le gouvernement est sorti de cette affaire épuisé et discrédité, et les réformistes cherchant à assurer l’indépendance du Tibet sont mis à l’index.

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