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La Russie soviétique et le Tibet : une débâcle de la diplomatie secrète / Alexandre Andreyev 19/05/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Surprenant. Vraiment. J’ai découvert beaucoup de choses que je ne connaissais pas grâce à cet article. Je savais que la Russie et la Grande-Bretagne s’étaient disputé l’Asie, y compris le Tibet, aux XIXe siècle et au début du XXe siècle. Mais je pensais que la révolution russe avait balayé pour des décennies leurs prétentions dans la région (lesquelles n’avaient jamais inclu le Tibet, d’ailleurs). Il n’en est rien car la jeune URSS a les dents longues.

Malgré la difficulté voire l’impossibilité d’accéder aux archives de l’ex-URSS, il est possible de reconstituer les activités soviétiques au Tibet à partir des sources disponibles (archives britanniques ou indiennes, presse soviétique…). Dès 1918 les Soviétiques soumis à un blocus diplomatique international cherchent à établir des relations avec le Tibet. Le Narkomindel ou Commissariat aux Affaires Étrangères dirigé par Chicherin souhaite propager la révolution en Asie et la libérer du joug impérialiste et tente de réunifier de force les pays musulmans d’Asie centrale. Le rôle de glacis défensif que les Britanniques voulaient attribuer au Tibet au XIXe siècle est plus que jamais d’actualité car les Soviétiques envisagent d’utiliser le pays comme base pour déstabiliser les provinces frontalières agitées de l’Inde. Mais la guerre civile empêche tout accès direct à la Mongolie. On revient donc très vite aux pratiques en cours sous le régime tsariste : la révolution devient un outil de chantage. En 1920 le Narkomindel décide d’envoyer une mission de reconnaissance à Lhassa. Elle devra ramener des informations sur la situation politique locale, les relations avec la Grande-Bretagne qui se prépare à envoyer une mission dirigée par Charles Bell, officier politique du Sikkim… La mission soviétique compte huit Kalmouks et Bouriates déguisés en pèlerins mongols et arrive en avril 1922. Elle est reçue plusieurs fois par le Dalaï-lama et d’autres officiels dont le Lönchen (premier ministre) et Tsarong, l’homme fort du moment. Le Dalaï-lama est impressionné par les cadeaux qu’on lui offre mais exprime son inquiétude au sujet des bouddhistes de Russie et demande comment va son vieil ami Agvan Dorjiev. Une fois rassuré il veut savoir si l’URSS aiderait le Tibet contre une agression extérieure et lui fournirait des armes et des opérateurs radio. Il refuse toutefois d’autoriser une ambassade tibétaine à Moscou pour ne pas braquer les Britanniques. Sa politique est d’éviter le contact direct et de vérifier les affirmations soviétiques. La mission repart par l’Inde en 1922, bénéficiant de la reconnaissance de fait de l’URSS par la Grande-Bretagne qui a signé un accord commercial. Le grand problème est la nature des relations sino-tbétaines : si les Soviétiques reconnaissent l’indépendance de fait du Tibet, ils ne veulent pas nuire à la normalisation en cours avec la Chine (un Tibet internationalement reconnu tomberait immédiatement dans l’orbite britannique). Il faut donc pousser la faction anti-britannique vers les nationalistes chinois. Comme il n’y a aucun signe de lutte des classes qu’on pourrait utiliser, on va soutenir le clergé traditionaliste. La mission est considérée comme un succès pour avoir levé les appréhensions tibétaines et les hauts dirigeants paraissent intéressés par cette alternative.

Les peuples bouddhistes de Russie © Buddhist.ru

Les peuples bouddhistes de Russie © Buddhist.ru

Une deuxième mission est programmée afin de renforcer les liens entre les deux pays : Chicherin veut créer une ambassade à Lhassa mais préfère attendre que les Britanniques aient la leur. Il est convaincu que le Dalaï-lama cherche une alliance avec l’URSS. C’est une grave erreur : le souverain ne peut se passer de l’appui de Londres pour moderniser son pays. Moscou suscite alors une violente propagande dénonçant une annexion forcée du Tibet. La mission qui arrive en août 1924 doit faire plusieurs offres au Dalaï-lama : aide militaire (vente d’armes, instruction militaire), accueil d’élèves tibétains, commerce passant par la Mongolie. Autant de propositions similaires à celle de la mission de Bailey présente au même moment… Averti, celui-ci essaie de les faire expulser. Mais les Tibétains ne les pensent pas dangereux : Tsarong fait ainsi visiter la Monnaie et l’arsenal à ces visiteurs. On ne connait pas le résultat des discussions mais au printemps 1924, quatre jeunes Tibétains sont envoyés étudier à Leningrad (d’autres devaient suivre jusqu’en 1928). En 1925, une caravane quitte la Mongolie avec une cargaison d’armes pour le Tibet. Cette mission a rapporté des informations cruciales sur la vie politique : beaucoup de Tibétains ne voient pas la différence entre l’URSS et la Russie tsariste mais sont intéressés par la politique qu’elle prône. La guerre civile qui a opposé blancs est rouges est vue comme un affrontement d’écoles religieuses similaire à ceux qu’a connus le Tibet. Pourtant, les relations de l’URSS avec la Chine et la Mongolie sont parfaitement connues. Le Dalaï-lama semble plutôt favorable à l’URSS mais ne veut pas de relations directes et préfère passer par des intermédiaires. Tsarong lui-même, bien que chef de la faction pro-occidentale, est favorable à ces relations et reconnait que celles qui existent avec la Grande-Bretagne ne le sont que par nécessité. S’il connait les principes communistes, il n’y est pas favorable pour autant. Au milieu des années 192, la politique du Narkomindel devient plus pragmatique : il faut que le capital soviétique prenne le dessus sur celui de la Grande-Bretagne et que cette dernière soit expulse des marchés orientaux. Mais le prestige de l’URSS chute vite à cause de l’afflux d’informations négatives sur la situation en Mongolie. La fuite du Panchen-lama jette aussi la suspicion sur une possible implication soviétique. De son coté l’URSS rêve qu’elle contrôle l’Asie en ayant mis la main sur le Tibet. Il faut dire que ce pays domine l’Inde et les routes qui relient la Chine à la Russie.

Georgy Vasilyevich Chicherin (1872–1936) - Wikicommons Maxim Maximovich Litvinov (1876–1951) - Wikicommons

Georgy Vasilyevich Chicherin (1872–1936) - Wikicommons
Maxim Maximovich Litvinov (1876–1951) - Wikicommons

Le moment semble idéal pour envoyer une troisième mission grimée en ambassade mongole. Elle arrive à Lhassa en avril 1927 et doit établir un canal de communication relayé par les consulats soviétiques en Chine. La mission doit aussi diffuser de la propagande sur la situation en URSS et en Mongolie, préparer un traité tibéto-mongol, négocier de l’aide militaire… Elle est toutefois étroitement surveillée et ses armes sont confisquées. Le climat est devenu russophobe et le Dalaï-lama suit le mouvement. C’est le résultat de la politique religieuse soviétique qui interdit l’enseignement religieux et d’entrer dans les ordres avant 18 ans. En juin, le procès de 88 lamas bouriates accusés de sécessionnisme jette de l’huile sur le feu. Le Dalaï-lama refuse d’autoriser la création d’une ambassade mongole. Mais dans le même temps, il accepte de créer un réseau de relais postaux devant relier le Tibet à la Russie et accepte d’acheter des armes. La mission est un demi-fiasco mais apporte des renseignements cruciaux sur l’armée tibétaine et le potentiel du pays en tant que théâtre de guerre. Un agent assiste à l’essai de mortiers produits localement. Une autre mission est présente au même moment à Lhassa : celle de Nicholas Roerich, un mystique qui croit être la réincarnation du XXVe roi de Shambala censé venir du nord à la tête de ses troupes pour restaurer la pureté du bouddhisme et apporter le salut à l’humanité. Il fait d’importantes donations aux grands monastères et souhaite rencontrer le Dalaï-lama. Le XXVe roi de Shambala est censé être un Panchen-lama, et Roerich est entré en contact avec le IXe en fuite en Chine avant de prendre ouvertement parti pour lui. Cette mission n’a sûrement pas aidé l’URSS à étendre son influence puisque les Soviétiques sont interdits de séjour à Lhassa… De fait, Moscou craint par dessus tout que le Panchen-lama ne soit utilisé par la Grande-Bretagne ou le Japon. Sa réserve qui contraste avec la position anti-soviétique de son entourage fait croire à tord qu’il est secrètement favorable à l’URSS. Une nouvelle mission entièrement bouddhiste est imaginée mais se heurte au conflit opposant moines réformistes prêts à collaborer avec le communisme et moines conservateurs (Dorjiev lui-même écrit secrètement au Dalaï-lama pour dénoncer les persécutions). Chaque camp a ses soutiens à Lhassa et Moscou espère y exporter la vision réformiste. Il ne faut pourtant pas être trop voyant et provoquer involontairement une réaction brutale des Britanniques. Cette mission est toutefois annulée car ces derniers reviennent sur le devant de la scène après une brève éclipse. Il n’y aura plus d’autres tentatives pour une bonne raison : Chicherin a dû quitter son poste devant la politique agressive et antireligieuse de Staline qui rendait tout dialogue impossible. Dans son testament le Dalaï-lama dénoncera le communisme. À la fin de sa vie il renouera des liens avec Londres et fera même des ouvertures a aux nationalistes chinois dirigés par Tchang-Kaï Tchek.

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