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Un itinéraire de pèlerin : les pérégrinations du VIe Panchen-lama / Fabienne Jagou 10/05/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Nous découvrons ici l’origine d’un problème qui perdure jusqu’à nos jours, à savoir la cassure qui a séparé le XIIIe Dalaï-lama du IXe Panchen-lama dans les années 1920 et poussé ce dernier à l’exil pour quatorze ans, à son grand regret d’ailleurs.

Alors avant toute chose, une petite précision au sujet du titre. Fabienne Jagou parle de VIe Panchen-lama et moi du IXe. Il s’agit pourtant bel et bien de la même personne, en l’occurrence de Thubten Chökyi Nyima (1883-1937) mais il y a deux manières de compter. Pour les Panchen-lamas comme pour les Dalaï-lamas, soit on compte à partir du premier à avoir effectivement porté le titre, soit on compte en incluant les précédentes incarnations. C’est à dire que quand Lobsang Chökyi Gyeltsen se voit décerner le titre de Panchen-lama par le Ve Dalaï-lama en 1642, ses trois prédécesseurs le reçoivent aussi à titre posthume. Donc, ce Panchen-lama est le sixième à porter le titre, mais le neuvième de la lignée. Capiche ? Depuis que le Ier Dalaï-lama Gendün Drub a fondé le monastère de Trashilhünpo en 1447, ses abbés portent le titre de Panchen, contraction du sanskrit pandita (érudit) et du tibétain chenpo (grand). Au XVIIe siècle, l’abbé du moment a été successivement le maître du IVe et du Ve Dalaï-lama. Quand ce dernier reçoit le pouvoir temporel sur le Tibet des mains des Mongols Qoshot, il comble d’honneur son vieux maître et lui accorde progressivement la mainmise quasi-totale sur la province du Tsang (sud du Tibet) et sur une bonne partie du Ngari (extrême ouest). Au XVIIIe, le Panchen-lama entre en contact avec les premiers émissaires de la Grande-Bretagne qui cherchent à ouvrir une route terrestre vers la Chine alors fermée à ses bateaux. Au XIXe, la Grande-Bretagne et la Russie s’affrontent pour la domination de l’Asie et Londres espère alors de faire du Tibet un État tampon protégeant le nord de l’Inde des ambitions russes. Les autorités de Lhassa refusant tout contact, on imagine vite de faire de la zone dépendant du Panchen-lama un pays séparé puisque ce dernier semble plus disposé à recevoir des étrangers. Mais l’invasion chinoise de 1908-1910 force alors le Dalaï-lama à fuir lui aussi vers l’Inde. En son absence, les Chinois persuadent le Panchen-lama de venir s’installer à Lhassa et d’assurer ses devoirs à sa place, ce que beaucoup perçoivent comme un crime de lèse-majesté. Lorsque le Dalaï-lama revient à la faveur de la révolution chinoise en 1913, le Panchen-lama n’est pas inquiété car son collègue a plus urgent à faire. Jusqu’en 1924, il se consacrera à moderniser le Tibet et à le doter d’une armée plus efficace. Mais cette modernisation coûte si cher que le gouvernement doit envisager de prélever des impôts sur les domaines de la noblesse et des monastères. Bien que traditionnellement exempté d’impôts, le gouvernement se souvient fort à propos que le monastère de Trashilhünpo avait contribué aux finances de guerre lors de la dernière invasion du Népal (laquelle le menaçait directement) et réclame par conséquent une somme importante. Le Panchen-lama refuse toute d’abord mais finit par payer une partie de ce qu’on lui demande. Les choses semblent se tasser, mais le gouvernement voit rouge quand le Panchen-lama demande au Dalaï-lama de venir consacrer une énorme statue qui vient d’être construite. S’il y a de quoi construire une statue, il y a de quoi payer les impôts ! C’est à cette époque que le Dalaï-lama commence à régler ses comptes avec ceux qui ne l’avaient pas soutenu lors de l’invasion chinoise. Le Panchen-lama finit par envoyer une offrande d’encens au Dalaï-lama. Le mot tibétain pour encens signifiant aussi déménager, le message est des plus clair. Le Dalaï-lama répond en offrant un cheval blanc, c’est-à-dire qu’il autorise officieusement le Panchen-lama à partir.

Thubten Chökyi Nyima (1883-1937), IXe Panchen-lama - Wikicommons

Thubten Chökyi Nyima (1883-1937), IXe Panchen-lama - Wikicommons

Le Panchen-lama quitte le Trashilhünpo le soir du 22 décembre 1923 et se dirige vers la Mongolie intérieure (sous contrôle chinois) pour y collecter des fonds qui lui permettront de payer l’impôt réclamé par Lhassa. Une troupe de mille soldats est envoyée l’intercepter, mais l’officier qui la dirige la ralentit volontairement en faignant d’être malade. Le Panchen-lama et sa suite prennent alors suffisamment d’avance pour franchir la frontière en toute quiétude. En Chine occidentale, il multiplie les rencontres avec les princes mongols locaux. Quand le gouvernement chinois apprend sa présence, il le fait rechercher et ordonne aux seigneurs de la guerre de la région d’assurer sa protection et de subvenir à ses besoins, ce qui durera jusqu’en 1935. La Chine souhaite alors l’utiliser pour pacifier tant les Tibétains que les Mongols. Couvert d’honneurs, le Panchen-lama est convié à assister aux travaux préparatoires d’une conférence de réorganisation nationale. Il y dénonce l’égoïsme des seigneurs de la guerre et rappelle que les promesses faites aux Tibétains et Mongols ne doivent pas rester lettres mortes sans quoi ils ne s’uniront jamais à la république chinoise. Il voyage beaucoup en Chine et y dispense des enseignements. Après 1926, il retourne en Mongolie intérieure et enseigne et rencontre les princes mongols. Ceux-ci se regroupent en divers mouvement politiques : certains, menés par Buyantai, se fondront dans le parti nationaliste chinois et aspirent à une république mongole autonome abolissant les privilèges ; d’autres, menés par le prince Demchugdongrub (De ou De Wang en abrégé), veulent les conserver tout en devenant une région autonome au sein de la république chinoise et rejètent l’assimilation culturelle chinoise. Les Mongols se heurtent tous à l’indifférence de la Chine qui les poussent de plus en plus vers les forces d’occupation japonaises que dénonce systématiquement le Panchen-lama. Il faut dire que leur projet d’autonomie va à l’encontre des intérêts des seigneurs de la guerre voisins. Le Panchen-lama sert de plus en plus de médiateur et d’agence de renseignement à la république chinoise. En 1931, le Panchen-lama se rend à Nankin célébrer l’anniversaire de la restauration du gouvernement central et se lie avec des associations bouddhistes chinoises. Le généralissime Tchang Kaï-Tchek lui verse désormais 120 000 yuans par an. Il retourne en Mongolie intérieure encouragée au sécessionisme par les Japonais qui souhaitent en faire un État fantoche comme le Mandchoukouo. C’est à cette époque que le Dalaï-lama rouvre des négociations avec lui, suivant les conseils britanniques et le Panchen-lama lui envoie une délégation. Malheureusement, le souverain décède en décembre 1933, ce qui semble attrister beaucoup le Panchen-lama. Il souhaite désormais rentrer au pays et pose des conditions : restitution de tous ses biens confisqués en 1923, administration de plusieurs districts, contrôle des troupes du Tsang, le droit d’avoir sa propre garde armée, remboursement des sommes prélevées par Lhassa depuis son départ. Inacceptable pour le gouvernement tibétain.

Prince Demchugdongrub (1902-1966) - Wikicommons

Prince Demchugdongrub (1902-1966) - Wikicommons

Mais le Panchen-lama veut rentrer. À Lhassa, des officiels chinois venus présenter leurs condoléances pour le décès du Dalaï-lama communiquent la situation à Nankin. Lhassa craint par dessus tout que le Panchen-lama ne franchisse la frontière avec une escorte militaire chinoise et préférerait qu’il revienne via l’Inde. Progressivement, le Panchen-lama se rapproche pourtant des frontières tibétaines et entre au Qinghaï (l’Amdo des Tibétains) en janvier 1935. La découverte d’armes dans les bagages qui le précèdent suscite la méfiance. Au fil des mois il continue sa route : Lanzhou, Yining, le Kumbum. De son coté, Lhassa revoit ses exigences à la baisse : on rendrait au Panchen-lama dix districts (mais pas tous), les propriétés des officiels du Trashilhünpo, on oublierait l’impôt exigé, mais il devra quand même verser une contribution au financement de l’armée. De plus on lui refuse le droit d’avoir une armée privée et il ne bénéficiera d’aucun statut d’autonomie. L’escorte chinoise est toujours hors de question. Les trois grands monastères de Drepung, Sera et Ganden envoient une délégation au Panchen-lama, dont le retour est désormais ardemment souhaité. De son exil, celui-ci garde le contact avec les associations bouddhistes de Chine. En septembre, les officiers chinois qui doivent l’escorter le rejoindre, mais le Tibet leur refuse toujours le passage. En mai 1936, le Panchen-lama se met en marche, s’arrêtant dans tous les monastères sur sa route pour y enseigner. En chemin il rencontre la délégation des grands monastères, résout des conflits locaux. En décembre 1936, il est à Jyekundo, tout près de la frontière. La Grande-Bretagne et le régent du Tibet font désormais tout leur possible pour lever l’obstacle de l’escorte chinoise. En février 1937, la mission chargée de retrouver la réincarnation du Dalaï-lama se présente devant le Panchen-lama qui lui apporte son aide, lui-même ayant mené des recherches, et leur désigne trois enfants de l’Amdo. Un d’entre eux sera reconnu comme le XIVe Dalaï-lama. En juillet, le Panchen-lama se prépare à repartir : le gouvernement tibétain a enfin accepter l’escorte chinoise et de tout renégocier après son retour au Trashilhünpo. Il franchit la frontière le 15 août 1937, mais la Chine lui demande subitement de ne pas aller plus loin à cause du début de la guerre de résistance contre le Japon. Il confirme l’accord passé avec Lhassa en septembre et décide de patienter quelques mois à Jyekundo où il retourne. Malheureusement il tombe malade en novembre et meurt le 1er décembre 1937. Sa dépouille n’arrivera au Trashilhünpo qu’en février 1941.

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