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Tibet 1924 : une tentative de coup d’État très british ? / Alex McKay 09/05/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Dans ce chapitre, nous découvrons comment un officier politique, véritable ambassadeur britannique sans en avoir le titre, fut vraisemblablement à l’origine d’un projet de coup d’État destiné à remplacer le XIIIe Dalaï-lama par son favori Tsarong.

Le lieutenant-colonel Frederick Marsham Bailey (1882-1967) © The Tibet Album

Le lieutenant-colonel Frederick Marsham Bailey (1882-1967) © The Tibet Album

Au lendemain de l’invasion du Tibet par l’expédition de Sir Francis Younghusband en 1904, le vice-roi des Indes lord Curzon doit abandonner tous les acquis pour éviter une explosion diplomatique, mais réussit à conserver sur place trois agents commerciaux chargés de veiller aux échanges entre l’Inde et le Tibet. Ceux-ci se comportent dans les faits comme des officiers politiques, les représentants se sa majesté qui détiennent généralement le pouvoir réel au sein des principautés indiennes. Ils dépendent de l’officier politique du Sikkim qui gère les relations avec le Tibet, le Bhoutan et le Sikkim. En tant que tel, le détenteur du poste est le conseiller principal du gouvernement en ce qui concerne ses relations avec la Haute-Asie. Jusqu’en 1947 ces agents maintiendront une identité propre : faute d’instructions officielles sur leurs fonctions, ils se perçoivent comme des ambassadeurs britanniques chargés de défendre et pousser les intérêts de leur pays. Au départ tous issus de l’armée, il faut attendre l’arrivée de Charles Bell pour voir un civil assurer ces fonctions. Si la politique officielle est de limiter l’expansion territoriale pour ne pas envenimer les relations avec la Russie et la Chine, ils font l’inverse et tentent de placer le Tibet sous la dépendance de la Grande-Bretagne. Ainsi, lors du premier exil du XIIIe Dalaï-lama en 1904 face aux troupes britanniques, l’agent O’Connor envisage de placer le Panchen-lama à la tête d’un nouvel État composé du sud du pays. mais ce projet rencontre une forte opposition. Le retour puis l’exil en Inde du Dalaï-lama en 1910 face aux Chinois sont l’occasion de renforcer les liens. Charles Bell est responsable du séjour du souverain et se lie durablement à lui. Il définit la politique de l’Inde envers le Tibet : soutenir le Dalaï-lama, son gouvernement et les structures traditionnelles. En 1920 il se rend pour un an à Lhassa et exerce une grande influence sur le dirigeant. Il est ensuite brièvement remplacé par William O’Connor qui préfère partir au Népal et laisse sa place à Frederick Marshman Bailey. Ce dernier est un agent de renseignement de premier ordre : infiltré en Asie centrale russe sous le déguisement d’un déserteur albanais, il s’était fait recruter par les autorités tsaristes pour traquer l’agent britannique qu’on leur avait signalé, c’est-à-dire lui-même ! Il s’est constitué un réseau d’informateurs au Tibet et est convaincu que ce pays est imperméable au bolchevisme mais veut traquer et éliminer toute influence soviétique. Lui et Bell ne s’entendent pas, Bailey étant plus porté à ordonner qu’à conseiller, attitude qui lui aliène MacDonald, agent commercial en poste à Gyantse. Bailey peut néanmoins compter sur le soutien des officiers politiques du Népal et de l’Assam, sur celui des missionnaires britanniques du Kham, ainsi que sur celui de lord Curzon désormais ministre des Affaires Étrangères à Londres. S’il est seul maître à bord, il doit faire face à la montée de l’opposition monastique et aristocratique que le Dalaï-lama ne peut ignorer. Il comprend vite que le gouvernement tibétain ne peut et ne veut pas imposer une modernisation qui permettrait de faire du Tibet un État tampon efficace protégeant les frontières de l’Inde. Il pense donc qu’il doit rechercher d’autres soutiens au Tibet et se tourne vers les militaires menés par Tsarong. Il souhaiterait lui envoyer un conseiller militaire mais Londres refuse. Ses supérieurs sont toutefois disposés à répondre à la demande de Lhassa de leur envoyer le policier sikkimais Laden La pour qu’il y crée une police moderne.

Rai Bahadur Sönam Wangfel Laden La (1876-1937), en haut à gauche - Wikicommons

Rai Bahadur Sönam Wangfel Laden La (1876-1937), en haut à gauche - Wikicommons

Laden La arrive en septembre 1923 et crée une force de police de deux cents hommes. Il se lie avec Tsarong, mais une bagarre opposant des soldats à des policiers bien mieux payés provoque une avalanche de problèmes, notamment un complot militaire prévoyant de renverser le Dalaï-lama. Bailey part pour Lhassa en juin 1924. La situation évolue si vite qu’il aurait très bien pu trouver à Lhassa un gouvernement militaire dirigé par Tsarong. À son arrivée, les deux hommes discutent beaucoup, Bailey demandant par exemple ce qui se passerait si le Dalaï-lama, pourtant en pleine possession de ses moyens, venait à mourir. Tsarong répond qu’il n’y aurait pas de troubles si l’Inde envoyait des troupes, mais c’est impensable pour Londres. Lorsque Bailey repart et s’arrête à Gyantse, Tsarong le rejoint pour « faire un pèlerinage en Inde ». En clair, il doit s’exiler car le Dalaï-lama veut punir les militaires tout en l’épargnant lui. Laden La part lui aussi en septembre, son départ marquant la fin de la timide modernisation du Tibet : les officiers militaires sont démis les uns après les autres, la police perd son pouvoir. Il est presque certain que Laden La a été impliqué dans le complot visant à renverser le Dalaï-lama. Le policier quitte Lhassa à cause d’une soi-disant dépression nerveuse, ce qui n’empêche pas ses supérieurs de le promouvoir agent commercial à Yatung. Sans surprise, le Dalaï-lama refuse cette nomination, mais Laden La servira à diverses occasions d’officier politique à Lhassa. Il ne sera pas forcément bien vu par les Britanniques : certains lui reprocheront d’avoir entrainé la fermeture de l’école anglaise de Gyantse, voire l’accusent de concussion. Il sera pourtant ardemment défendu par Bailey et ne sera pas puni pour ses actes. Pour l’auteur, il est difficilement concevable qu’un agent de renseignement de l’envergure de Bailey ait pu ignorer ce que faisait un de ses agents. Il est donc probable qu’il ait lui-même fait disparaitre les preuves et caché ce qui se tramait à son gouvernement, lequel ne sera averti qu’après l’avoir remplacé. Laden La, issu de la police provinciale et non des affaires étrangère indiennes, n’aurait pas pu éviter une sévère punition sans la protection d’un homme haut placé. Il n’aurait pas non plus pu continuer à servir s’il avait réellement souffert de dépression. Bailey savait que son gouvernement n’approuverait pas son plan, sauf s’il fonctionnait et que son origine ne soit pas dévoilée. L’échec de ce dernier a deux causes : faute d’aval officiel, Bailey ne pouvait pas promettre d’aide financière ou militaire à Tsarong ; celui-ci ne pouvait pas se résoudre à trahir son protecteur. Le Dalaï-lama ne pouvait toutefois que soupçonner la Grande-Bretagne d’être à l’origine de ce complot. Les multiples tensions provoquées par l’occidentalisation du Tibet ont finalement débouché sur une prise de distance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Les officiers politiques suivants gardèrent en tête qu’il ne fallait jamais s’allier à une faction tibétaine contre d’autres et surtout ne jamais tenter quoi que ce soit contre les structures traditionnelles du pays.

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