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Les lamas dansant de l’Éverest : cinéma, orientalisme et relations anglo-tibétaines dans les années 1920 / Peter H. Hansen 03/05/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Ah ben tiens, j’ai cru que j’allais m’emmerder mais en fait non, l’article s’est révélé assez surprenant. Il montre de quelle façon la petite histoire a rejoint la grande avec des répercussions considérable. En l’occurrence, on découvre comment un cinéaste accompagnant une des premières expéditions vers l’Éverest a sérieusement détérioré les relations anglo-tibétaines à cause du film qu’il y a réalisé.

Noel Ewart Odell (1890-1987) © Affimer

Noel Ewart Odell (1890-1987) © Affimer

Trois extraits de The Epic of Everest peuvent être vus chez British Pathé : ici, et .

L’Everest (Jomolangma en tibétain) est resté inaccessible aux Occidentaux jusqu’à l’expédition militaire du colonel Younghusband, mais cet accès s’est très vite reverrouillé à cause des problèmes diplomatiques que le statut du Tibet engendrait. Lorsqu’en 1918 le Tibet doit faire face à une tentative d’invasion de troupes provinciales chinoises dans le Kham et sollicite l’aide et l’argent britannique, les diplomates y voient une occasion en or mais restent prudent. Les révolutions russes et chinoises leurs laissent toutefois les mains libres et en 1920 on envisage de monter une expédition. Les alpinistes réclament à cor et à cri de pouvoir atteindre l’Everest et dénoncent ce qu’ils considèrent comme une obstruction orchestrée par l’administration indienne. Celle-ci suit l’avis de Charles Bell qui craint une levée de bouclier au Tibet où les montagnes sont sacrées. Le Dalaï-lama donne pourtant son accord car Bell l’assure qu’il n’en résultera aucun mal pour le pays. Celui-ci pousse toutefois les autorités britanniques à tenir parole et à livrer des armes au Tibet pour s’assurer de bonnes dispositions chez les Tibétains, mais insiste bien sur la nécessité de ne pas nuire au bouddhisme.
– La première expédition réunit cartographes, géologues et alpinistes, mais menace d’aller plus loin que son autorisation le permet. Malheureusement les habitants de la région sont affolés par cette arrivée d’étrangers qui chassent des animaux et déterrent ce qu’ils prennent pour des rubis (des spécimens géologiques). Le remplaçant de Charles Bell, Frederick Marshman Bailey, transmet les plaintes tibétaines. Les prochains visiteurs auront interdiction de chasser ou creuser.
– En 1922, les alpinistes sont allés plus haut, un exploit qui a coûté la vie à sept porteurs emportés par une avalanche. L’expédition se rend au pied de la montagne pour rendre visite au monastère de Rongbuk. Le lama du monastère comprend mal le sens de tout ceci, mais on lui laisse entendre qu’il s’agit d’un genre de pèlerinage, ce qui le pousse à bénir l’expédition. Les récits laissés par le lama et le chef de l’expédition frappent par la manière dont chacun se représente en position dominante, la bienveillante condescendance de l’un faisant écho à la protection apportée par le bouddhisme. Parmi les membres de l’expédition se trouve le cinéaste John Noel. L’essentiel de son film Climbing Mount Everest porte plus sur les rencontre entre Tibétains et Occidentaux que sur l’ascension elle-même. C’est surtout une prouesse technique car le film (muet) a été réalisé sous les tentes à plus de 4 800 mètres.
– En 1924, une nouvelle expédition est lancée et John Noel a réussi à récolter 10 000 livres sterling pour la réalisation d’un nouveau film. Cette somme couvre la majorité des dépenses de l’expédition. Noel prévoit de faire deux films : un en cas de succès de l’ascension, un en cas d’échec. À son retour en Inde, Noel a l’idée d’emmener des Tibétains se représenter avant chaque projection. Il n’est toutefois pas le seul à avoir pu ramener des images du Tibet et est en concurrence avec d’autres films, et même avec un producteur parsi de Darjeeling qui projette de présenter des danseurs tibétains à l’exposition impériale britannique de Wembley. Ceux-ci n’étant pas des moines et ayant promis au gouvernement tibétain de ne pas faire de danses religieuses, la représentation a lieu (les danseurs sont quand même déguisés en moines et accompagnés d’instruments rituels). Le jeune Ringang, présent en Grande-Bretagne, est outré et y voit une offense au bouddhisme.

Bailey tente de prévenir la Royal Geographic Society que ce genre de spectacle va poser des problèmes, mais il n’est pas écouté. Le film de Noel, The Epic of Everest, est diffusé pour la première fois en décembre 1924, précédé par les moines dansant. La presse se montre à la fois fascinée et condescendante et ressasse les poncifs de l’orient mystérieux. Les moines sont avant tout des objets de curiosité qu’on exhibe. Le film de Noel insiste beaucoup sur le contraste opposant les Tibétains sales et arriérés aux virils Britanniques seuls autorisés à s’avancer sur la pure montagne. La réaction tibétaine ne se fait pas attendre car la presse britannique y arrive aussi. Non seulement l’expédition s’est encore avancée dans des région pour lesquelles elle n’avait pas d’autorisation, mais en plus elle se permet d’insulter les Tibétains et le bouddhisme. On est particulièrement écœuré d’une scène où un homme mange les poux d’un enfant. En avril 1925 le gouvernement tibétain refuse d’autoriser de nouvelles expéditions et réclame le retour des moines. Le sujet est brûlant et oppose la Royal Geographic Society au gouvernement britannique suspecté d’entraver l’exploration du Tibet. Personne ne considère que les Tibétains sont en mesure de décider seuls ou de s’opposer à la Grande-Bretagne. Mais l’India Office demande des comptes, notamment les documents officiels autorisant Noel à emmener des Tibétains au Royaume-Uni. Une enquête révèle que les moines sont partis sans connaitre l’avis du monastère de Gyantse ou de leur gouvernement et qu’ils n’avaient aucun passeport. À leur retour, ils seront d’ailleurs sévèrement punis (plusieurs préfèreront rester au Sikkim). Noel, quant à lui, n’arrivera pas à trouver de distributeur pour les États-Unis et sa société devra déposer le bilan. Définitivement grillé dans les pays himalayens, il ne peut pas non plus présenter son film à Washington ou Berlin, des diplomates l’en empêchant.

Pour l’auteur, l’affaire des danseurs tibétains a contribué à renverser le rapport de force politique au Tibet, et a sérieusement perturbé ses relations avec la Grande-Bretagne. Les années 1920 étaient en effet dominées par les militaires victorieux contre la Chine et en opposition directe aux monastères. La diffusion du mode de vie occidental au sein de ce groupe le rend suspect aux yeux de beaucoup et l’incident de 1924 a rendu le Dalaï-lama méfiant. Pour Hansen, le fait que Tsarong, commandant en chef tibétain, ait été démis après l’affaire des danseurs peut en être une conséquence. Si ces danses non autorisées n’ont pas provoqué sa disgrâce, elles ont probablement été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. D’ailleurs, le comportement très occidental de Tsarong ne peut à lui seul expliquer le net refroidissement des relations anglo-tibétaines : beaucoup pensent que les danses ont été organisée par le gouvernement britannique. Il résulte quand même que le Dalaï-lama n’autorise plus d’expéditions avant les années 1930 quand la guerre que se livrent deux monastères du Kham fait exploser la région. Le besoin de soutien et d’armes britanniques l’emporte alors sur les considérations religieuses. Pourtant, l’armée purgée de ses cadres ne se relèvera jamais complètement. De manière assez ironique, si les élites tibétaines ont déclaré Noel persona non grata, beaucoup regardaient les films occidentaux en privé. À l’inverse, le cinéaste sacrilège ne cessera de croire que l’Everest est une divinité bien vivante, stupéfiant ses compatriotes. Cette influence réciproque et un peu houleuse poussera les expéditions suivantes à venir chercher la bénédiction du monastère de Rongbuk. Ironie de l’histoire, Tenzin Norgay, un des vainqueurs de l’Everest, avait été éduqué pour devenir moine et était le neveu du lama de Rongbuk.

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