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Le Dalaï-lama, l’armée et le segment monastique / Melvyn Goldstein 26/04/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Un super article, vraiment. Cet extrait tiré d’un livre de Melvyn Goldstein nous présente très clairement les luttes de pouvoir qui ont agité le Tibet dans les années 1920 et les relations plus que conflictuelles entre l’armée, le clergé et le gouvernement.

En effet, lorsque le Dalaï-lama est revenu de son exil indien en 1911-12 et qu’il a restauré une indépendance de fait, il a entrepris de moderniser le Tibet et de renforcer le pouvoir du gouvernement. Cela s’est notamment traduit par la modernisation de l’armée confiée à Tsarong, un de ses vieux favoris qui cumule trois fonctions : il est simultanément ministre (zhape), commandant en chef de l’armée, et directeur de la Monnaie et de l’Arsenal. Derrière lui se range un groupe composé d’officiers de l’armée cherchant à assurer l’indépendance politique du pays. Ceux-ci sont persuadé que c’est la force militaire et non la religion qui a permis au Dalaï-lama de revenir. Ils sont jeunes et manifestent un esprit de corps remarquable à cette époque. Tous ont été formé par les Britanniques et adopté leurs us et coutumes. Surtout, ils sont convaincus que le poids du clergé affaiblit le Tibet. Leur grande faiblesse est qu’ils sont totalement dépourvu de soutien populaire. À l’opposé de l’échiquier politique se trouve le clergé représenté par les trois grands monastères de Drepung, Sera et Ganden. Bien qu’appartenant à l’école Gelug dont sont issus les Dalaï-lamas et les Panchen-lamas, ils sont viscéralement opposé à toute perte de pouvoir. Leur loyauté ne va qu’à leur école et ils ne participent au gouvernement que pour mieux servir leurs intérêts. L’essor de l’armée est donc vu comme une menace qui va drainer des ressources et concurrencer la masse monastique illettrée et facilement violente. Les idées britanniques, outre qu’elles violent les préceptes bouddhistes, risquent de détourner les faveurs de l’aristocratie. Enfin, un troisième groupe se situe à mi-chemin des deux autres et est constitué d’officiels du gouvernement. Menés par le Drönyer Chenmo (grand chambellan), autant laïcs que religieux, ceux-ci sont profondément conservateurs et se méfient tant de l’armée que du clergé mais souhaitent renforcer le pouvoir de l’État. Ils craignent surtout les désordres socio-économiques qu’une armée trop forte engendrerait et ont peur que celle-ci tente de prendre le pouvoir.

Namgang Dazang Damdu alias Tsarong Dzasag (1886-1959) et sa femme © The Tibet Album Dorje Tsegyel alias Lungshar (1880-1938)  © Jamyang Norbu

Namgang Dazang Damdu alias Tsarong Dzasag (1886-1959) et sa femme © The Tibet Album
Dorje Tsegyel alias Lungshar (1880-1938) © Jamyang Norbu

Les années 1920 sont donc des années des plus tendues au Tibet. Entre 1921 et 1924, trois incidents vont faire réfléchir le Dalaï-lama sur les risques encourus à donner trop de pouvoir à l’armée. Tout d’abord, Charles Bell, représentant britannique à Lhassa lui suggère d’accroitre les effectifs de l’armée jusqu’à 15 000 hommes s’il veut défendre efficacement ses frontières. La proposition est donc présentée au Tsongdu (≈ assemblée nationale) et suscite une forte opposition monastique. Les monastères sont prêts à couper les ponts avec la Grande-Bretagne si ça permet d’écarter tout risque d’invasion chinoise. Devant cette levée de bouclier, Bell suggère de n’augmenter les effectifs que de 500 à 1 000 hommes par an sans les financer en taxant les domaines des monastères ou de l’aristocratie. Le Tsongdu propose de n’augmenter les effectifs que de 500 hommes par an pour atteindre un maximum de 17 000 hommes dans vingt ans. C’est très en deçà des attentes de Tsarong mais assez pour susciter une forte agitation : les nobles évacuent leurs biens de Lhassa de peur que des combats éclatent entre les moines et les soldats lors des festivités du nouvel an. Le Dalaï-lama tempête mais est lui-même inquiet et fait protéger Bell par une solide escorte. Il n’y a pas de combats mais la tension persiste. Lorsque le Tsongdu reprend ses travaux, il évince un de ses membres, officier militaire. Ses collègues sont furieux et craignent que le financement de l’armée soit prélevé sur leurs propres domaines et ceux des ministres en exemptant ceux de l’aristocratie. Après avoir consulté Tsarong, ils décident d’aller demander au tsipön (fonctionnaire des Finances) la raison de ce renvoi. Lorsque les délégués des officiers se présentent au Tsongdu le tsipön est absent et c’est Lungshar, un farouche opposant de l’armée proche du Drönyer Chenmo, qui les reçoit. Craignant leur réaction, il leur propose d’assister à la séance, mais ceux-ci ne veulent que connaitre la raison de leur éviction. Il leur affirme que les participants ont été désigné par le Kashag (cabinet), ce que Tsarong ne peut contredire puisqu’il n’a pas assisté à ses réunions depuis un moment. Les anti-militaristes se saisissent de cet incident et font circuler des rumeurs de coup d’État ou de menaces contre l’opposition. Peu après le Tsongdu informe le Lönchen (premier ministre) que les sessions sont suspendues par crainte des militaires. Celui-ci doit donc les convoquer et leur passe un savon. L’affaire fait des remous pendant plusieurs jours et le Lönchen convoque tout le monde chez lui pour une conciliation. Les militaires s’excusent et Tsarong et Lungshar semblent enterrer le problème lorsqu’un officier prend ce dernier à partie. Le lendemain le Drönyer Chenmo tance les militaires et exige de savoir qui a décidé qu’ils se rendraient au Tsongdu, mais tout le monde prétend ne plus s’en souvenir. Le verdict est sévère : tous sont rétrogradés au rang d’officiers civils ou condamnés à de lourdes amendes, de même que Lungshar et des membres du Tsongdu. Si à l’avenir il y aura toujours un représentant de l’armée au Tsongdu, celle-ci subit un fort avertissement du Dalaï-lama : les militaires doivent rester à leur place et ne pas faire de vague. Toutefois l’armée saura retrouver ses bonnes grâces lorsque le Dalaï-lama décide de punir le collège de Loseling qui fait partie du monastère de Drepung. Ce collège essentiellement peuplé de moines venus des marches sino-tibétaines avait en effet pris le parti des troupes chinoises en 1911 et avait même caché l’amban lors du retour du Dalaï-lama. Le souverain guette donc la moindre occasion de se venger. Celle-ci se présente en 1920 quand le collège récupère par la force un domaine loué à un ancien officiel monastique. Le Drönyer Chenmo convoque chez lui les trois responsables du collège, qui sont renvoyés vers le village de Zhöl (village de l’élite gouvernementale, au pied du Potala). Une fois arrivés, ils sont arrêtés et emprisonnés sous la garde de l’armée. Le lendemain, sans leur préciser leur crime, on en exile deux sur le champ (après les avoir au préalable destitués, fouettés et expropriés… voilà du travail bien fait). Quand le troisième larron, épargné, revient à Loseling, c’est l’explosion : les moines se ruent vers le Norbulingka (palais d’été) dont ils dévastent les jardins et exigent la libération des leurs. Le Dalaï-lama prétend n’être au courant de rien mais fait converger des milliers d’hommes vers Lhassa. La nuit, Tsarong place des troupes entre le monastère et le Norbulingka et exige que les meneurs soient livrés. Le monastère entier étant assiégé, le collège de Loseling réclame l’aide des deux autres grands monastère et de l’autre grand collège de Drepung, en vain. Tsarong a assez de troupes peut prendre Loseling mais reçoit l’ordre de ne pas tirer. Onze meneurs finissent par être livrés et d’autres seront traqués pendant des mois. Tous les abbés de Drepung sont destitués et le Dalaï-lama se réserve le droit de nommer ses dirigeants qui ne devront plus venir que du Tibet central. Il ne confisque toutefois aucun domaine pour ne pas s’aliéner le clergé et un an après il peut se permettre de visiter Loseling dont il fait libérer les deux anciens responsables.

Fusil Lee-Metford - Wikicommons
Fusil Lee-Enfield - Wikicommons
Fusil mitrailleur Lewis - Wikicommons
Artillerie de campagne Ordnance BL 2.75 pouces (canon ou obusier ?) - Wikicommons

L'armement britannique vendu au Tibet de 1914 à 1921 (tous Wikicommons) : Fusil Lee-Metford, Fusil Lee-Enfield, Fusil mitrailleur Lewis, Artillerie de campagne Ordnance BL 2.75 pouces (canon ou obusier ?)

Le besoin de développer une armée moderne s’est traduit sans surprise par une hausse des dépenses du gouvernement que ce dernier tenta de compenser en levant une taxe spéciale sur les grands monastères, y compris le Trashilhünpo, siège du Panchen-lama. Celui-ci est le plus grand propriétaire foncier après le gouvernement et possède des districts entiers. Lorsque l’argent a commencé à manquer pour financer la guerre dans le Kham, on s’est souvenu que lors de l’invasion népalaise de 1791, le Panchen-lama avait payé un quart des dépenses. Dès son retour d’exil en 1912, le Dalaï-lama informe donc son très cher ami qu’il devra payer un quart des dépenses dues aux invasions chinoises et britanniques de 1888, 1904 et 1910. L’intéresse goûte modérément la mesure et ne verse qu’une partie de ce qui lui est demandé. En 1917 les relations se dégradent encore quand Lhassa exige que les serfs du Trashilhünpo paient un septième de la corvée de transport sur les convois de plus de 100 chevaux et 300 animaux de bât. Les Panchen-lamas ayant obtenu des exemptions dans le passé, la mesure est considérée comme illégale. Elle est pourtant étendue à toute la province du Tsang en 1923, suivant l’apparition d’un nouvel impôt spécial en 1922. Le Panchen-lama proteste : en 1791 son monastère était en première ligne et n’a pas les moyens de payer autant. Les arriérés continuant à s’accumuler, Lungshar persuade le Dalaï-lama que le Panchen-lama rechigne à reconnaitre son autorité. Celui-ci décide de fuir en Mongolie en 1923 pour rendre les choses plus faciles pour le Dalaï-lama et trouver des fonds ailleurs. Le gouvernement tente de le faire intercepter mais c’est trop tard. Le Trashilhünpo est désormais administré par Lhassa. Pendant des mois les deux religieux maintiennent une relation épistolaires où chacun accuse l’autre d’être entouré de conseillers malfaisants, le tout sous un vernis de relations amicales. Pour la population cette fuite n’est qu’une conséquence parmi d’autre des changements en cours au Tibet. De 1922 à 1925, les officiers sont entrainés par les Britanniques, qui ont fourni une assistance technique pour la construction d’une ligne télégraphique entre Lhassa et Gyantse et formé ses techniciens, installé une usine hydroélectrique, étudié les ressources minérales, créé une école pour jeunes aristocrates à Gyantse, envoyé le Sikkimais Laden La créer une police moderne à Lhassa (il avait déjà escorté les quatre jeunes tibétains envoyés étudier à Rugby). L’aristocratie s’habille à l’européenne, joue au tennis et au polo. La tendance s’inverse en 1924 à cause d’un nouvel incident impliquant l’armée.

Thubten Chökyi Nyima (1883-1937), IXe Panchen-lama - Wikicommons

Thubten Chökyi Nyima (1883-1937), IXe Panchen-lama - Wikicommons

En effet, la création de la police en 1922 mécontente les soldats selon qui les policiers travaillent moins qu’eux tout en ayant des revenus supérieurs et de meilleurs uniformes. Lorsqu’un policier meurt poignardé lors d’une bagarre avec des soldats, Tsarong, furieux, sait toute de suite que c’est mauvais signe pour lui et décide de faire un exemple. Les soldats coupables sont amenés sur les lieux du crime et l’un d’entre eux amputé de la jambe (ce dont il meurt) et un autre d’une oreille. Hors le Dalaï-lama a interdit les amputations et ne peut donc tolérer que le chef de l’armée passe outre. Il ordonne donc au Drönyer Chenmo de mener une enquête approfondie sur l’incident. Problème, Tsarong refuse d’être interrogé par un officiel de rang inférieur. Leur commandant étant en mauvaise posture, les officiers de l’armée décident d’envoyer une pétition au Dalaï-lama pour réclamer sa clémence et jurent de ne pas révéler l’identité de ses auteurs. Ils préfèrent toutefois demander conseil au Lönchen. Il y a plusieurs versions des événements mais il semble que certains officiers aient envisagé une confrontation armée avec le gouvernement afin de priver le Dalaï-lama de ses pouvoirs temporels au profit de Tsarong. Plusieurs d’entre eux s’y seraient opposé, mais l’information serait parvenue aux oreilles du Dalaï-lama. Celui-ci hésite à agir car il manque de preuves concrètes, car il ne veut surtout pas nuire à Tsarong et craint la réaction des militaires s’il s’en prend à eux. De plus, il soupçonne la Grande-Bretagne d’être impliquée par l’intermédiaire de Laden La, officier indien « prêté » au Tibet. Comme Tsarong s’exile en Inde, une partie de ses appréhensions est levée. un nouvel incident se produit pourtant en 1925 quand deux policiers arrêtent deux moines qui ont refusé de leur céder le passage sur une route étroite. Ceux-ci sont vite libérés, mais le magistrat civil dirigeant la police veut faire fouetter les policiers abusifs, ce que leur supérieur refuse. Se sentant menacé par un groupe de policier, le magistrat s’enfuit et se plain au Drönyer Chenmo qui destitue le supérieur des policiers et le fait emprisonner à vie. La police étant la création de Laden La, déjà suspect aux yeux du pouvoir, le Dalaï-lama décide d’affaiblir l’armée et le parti pro-occidental à n’importe quel prix : les officiers sont destitués les uns après les autres pour les motifs les plus futiles. Quand Tsarong revient au Tibet en 1925, il découvre qu’il n’est plus commandant en chef et qu’on n’a pas nommé de successeur. Son second est chargé des affaires courante mais ne peut développer une politique militaire ni lever de troupes sans autorisation. Tsarong garde toutefois son poste de ministre et ses domaines mais ne récupère pas son pouvoir et sera définitivement destitué en 1930. Dès 1927, un témoin rapporte que l’armée et la police ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes : les uniformes sont en lambeaux, soldats et policiers guettent la moindre occasion de déserter et les officiers ne sont ni rappelés ni remplacés. À partir de ce moment, le Dalaï-lama ne gouverne plus qu’en se reposant sur des favoris et ne consulte plus les officiels du gouvernement.

Une parade militaire en 1936 © The Tibet Album Une parade militaire en 1936 © The Tibet Album
Une parade militaire en 1936 © The Tibet Album

Une parade militaire en 1936 © The Tibet Album

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