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Les États baltiques : les sociétés gigognes, la dialectique minorités-majorités / Yves Plasseraud 16/03/2010

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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J’aime bien l’histoire des petits pays : outre qu’ils sont généralement peu connus, leur passé éclaire l’histoire de leurs voisins plus puissants d’une lumière originale. En l’occurrence, j’ai trouvé ce bouquin paru en 2006 chez Armeline à la bibliothèque et je me suis dit que ça serait sûrement intéressant de découvrir un peu ce qui s’était passé dans ce petit bout de monde coincé entre Russie, Allemagne et Pologne. L’auteur parle ici de pays baltiques et non de pays baltes, car le grand public ignore souvent que les Estoniens parlent une langue finno-ougrienne (cousine proche du finnois) alors que le letton et le lituanien sont des langues baltes faisant partie des langues indo-européennes. Mais la communauté de destin et la situation géographique permet quand même de les rassembler sous un nom proche.

Les États baltiques : les sociétés gigognes, la dialectique minorités-majorités / Yves Plasseraud

Les États baltiques : les sociétés gigognes, la dialectique minorités-majorités / Yves Plasseraud

L’ouvrage de M. Plasseraud traite rapidement l’histoire de la région avant le XIXe siècle mais d’une manière très claire et synthétique. On y découvre des peuples encore en cours de constitution lorsque la colonisation allemande interrompt leur évolution au Moyen-Âge, ce qui ne sera pas sans conséquence par la suite. Les ordres de moines-chevaliers allemands (ordre Teutonique, des Porte-glaives, de Livonie …) se lancent en effet dans l’évangélisation de ces terres encore païennes. Après des premiers contacts pacifiques, la situation se tend brusquement à cause de la brutalité des conquérants. Les populations sont rapidement conquises et mises en coupe réglées, permettant l’éclosion d’une société noble germanique extrêmement riche (les ordres font partie de la Hanse) mais totalement coupée de la population. Les différents territoires sont découpés suivant les conquêtes militaires et ignorent donc les frontières linguistiques ou tribales. L’irruption du protestantisme permet la naissance des duchés de Courlande (créé par le grand-maître des chevaliers teutoniques) et d’Estonie (appartenant à la Suède) qui s’étendent de part et d’autre de l’actuelle frontière estono-lettone. Pendant près de deux siècles, ces duchés neutres connurent une longue période de prospérité et de paix (la Courlande eut même des colonies aux Antilles et en Afrique de l’Ouest). De son coté, la Lituanie est soumise à la double pression des Allemands et des Polonais qui poussera ses souverains à se convertir au catholicisme et adopter le titre de grand-duc (les Allemands ayant tout fait pour leur interdire le titre de roi). Dès cette époque le grand-duché se pose en protecteur des orthodoxes rival de Moscou. Le mariage du grand-duc Jogaila (Jagellon en français) et de la reine Edwige de Pologne crée une nouvelle puissance qui dominera les autres pays baltiques, et les actuelles Biélorussie et Ukraine. Malheureusement pour elle, la Lituanie ethnique est très vite engloutie par ses voisins : les Biélorusses sont plus nombreux, et surtout le pays est soumis à une intense polonisation. La Lituanie suit dès lors le destin de la Pologne avec le développement d’une puissante et nombreuse noblesse qui grignote peu à peu ce qui reste de pouvoir à l’autorité centrale, jusqu’à entraîner la paralysie institutionnelle. On découvre d’ailleurs avec surprise que les Roms du grand-duché étaient si bien intégrés qu’ils étaient presque assimilés à la petite noblesse à laquelle elle se mêlait fréquemment. La fin du XVIIIe siècle voit donc ces États annexés par une Russie en plein essor. Celle-ci impose vite dans la région son organisation sociale et introduit le servage en se reposant sur le pouvoir de l’aristocratie allemande qui lui sert de relais de pouvoir. Le XIXe siècle voit les idées libérales se diffuser dans les cercles aisés dont certains commencent à s’intéresser à la langue et à la culture des populations qui les entourent. Celles-ci restent toutefois généralement considérées avec mépris et leur disparition annoncée ne trouble pas grand monde. Il ne fait alors aucun doute pour qui que ce soit que les actuelles Estonie et Lettonie sont des terres allemandes destinées à devenir autonomes dans le cadre de l’empire russe. Les Polonais perçoivent également la Lituanie comme une de leur plus ancienne province devant retourner dans le giron de la Pologne si jamais celle-ci devait redevenir indépendante. Le siècle est pourtant celui du réveil des peuples occupés : ceux-ci commencent à réaffirmer leur existence et leur culture mais doivent parfois les réinventer tant elles ont été soumises à une forte acculturation. Si les Estoniens ont toujours été considérés à part par leurs voisins, ils n’ont jamais eu d’expérience étatique ; si les Lituaniens cultivent la mémoire de leur grand-duché, le poids étouffant de la Pologne détourne bien d’entre eux de leur héritage ; enfin les Lettons n’ont même pas conscience de former une nation et doivent se construire autour de leur langue. En parallèle, le monde juif connait une révolution culturelle avec l’introduction de la Haskala, qui marque le début du processus de modernisation et de laïcisation du judaïsme oriental. Dès lors, la communauté s’interroge sur sa place dans la région : faut-il s’assimiler à la population locale ? Faut-il préserver son identité juive ? Doit-on émigrer en terre sainte ou non ?

Le duché de Courlande et Semigalle en 1740 - Wikicommons La Livonie en 1260 - Wikicommons Les tribus baltes vers 1200 - Wikicommons

Les frontières politiques ne recoupent pas les frontières ethniques.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les populations baltiques apparaissaient comme les plus développées de la Russie et envisageaient leur avenir comme une autonomie au sein d’un pays démocratique et fédéral. Les plus affligés sont bien entendus les Allemands qui vont devoir affronter leurs cousins, mais les autres populations ne sont pas vraiment plus enthousiastes. Les déboires russes permettent la constitution d’institutions démocratiques, mais la région est vite en proie au chaos car Allemands, Russes blancs ou Bolcheviques cherchent tous à garder le contrôle sur la région. Les natifs eux-mêmes se battent dans chaque camp et ne savent plus très bien ce qui se passe. Plusieurs guerres civiles éclatent alors entre 1918 et 1920 et voient les Occidentaux (y compris l’Allemagne qu’ils soutiennent pour l’occasion !) intervenir pour contenir le communisme. En 1920, Estonie, Lettonie et Lituanie sont désormais indépendantes, mais il leur faut reconstruire leur nouveaux États. Le traité de Versailles et la SDN mettent un point d’honneur à imposer à tous les nouveaux pays des lois de protection des minorités. Hors ces lois seront mal perçues par les pays baltiques : d’une part ils ne font pas partie des vaincus, d’autre part ils comptent moins de minorités que d’autres pays. L’Estonie ressent d’autant plus mal cette situation qu’elle avait déjà voté des lois allant dans ce sens. Les trois pays connaissent par la suite une évolution similaire se traduisant par le renforcement des pouvoirs de leurs dirigeants. Sans forcément devenir des dictatures, des pouvoirs autoritaires apparaissent après des années 1920 démocratiques mais surtout caractérisées par l’instabilité des gouvernements. Les juifs y sont généralement très bien intégrés, jouissent d’institutions autonomes voire participent à la vie politique. Les grands perdants des indépendances sont bien entendu les communautés allemandes qui devinrent minoritaires et virent leurs domaines nobiliaires drastiquement limités. Malgré de bonnes relations initiales et l’établissement d’institutions communautaires, les Allemands se tournent vers le parti nazi dans les années 1930, ce qui suscite des tensions. Les Russes sont quant à eux trop divisés pour le faire : à coté de communautés anciennes et très bien intégrées, les réfugiés fuyant le bolchevisme constituent une masse peu politisée, souvent d’origine ouvrière et indifférente à leurs nouveaux pays. Les Lituaniens doivent aussi gérer des relations difficiles avec la minorité polonaise qui ne digère pas facilement de ne plus faire partie de sa patrie d’origine, et leurs relations cordiales avec la minorité Biélorusse se détériorent un peu sur la question du degré d’autonomie dont elle devrait jouir. De plus, le pays connait des tensions diplomatiques liées à deux questions frontalières sensibles. D’une part, la ville de Vilnius et son territoire biélorusse furent récupérés de force par la Pologne en 1920, ce qui obligea la Lituanie à s’installer à Kaunas, capitale provisoire (l’URSS leur rétrocéda Vilnius en 1939, et les Polonais furent renversés sans ménagement). D’autre part et pour compenser cette perte, la Lituanie annexa la ville allemande de Memel / Klaipeda en 1923. Hitler exigera la restitution de ce joyau du Reich.

Konstantin Päts (1874–1956) - Wikicommons Kārlis Augusts Vilhelms Ulmanis (1877-1942) - Wikicommons Antanas Smetona (1874-1944) - Wikicommons

Les dirigeants en fonction en 1940 (tous Wikicommons)
Estonie :Konstantin Päts (1874–1956)
Lettonie : Kārlis Augusts Vilhelms Ulmanis (1877-1942)
Lituanie : Antanas Smetona (1874-1944)

La Seconde Guerre mondiale fut pour les pays baltiques une période de cauchemar où tous leurs repères furent brouillés. Le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 partageait la région en zone d’influence. Dès septembre/octobre 1939, l’URSS impose aux trois pays des pactes d’assistance mutuelle qui lui permettent d’y stationner des troupes en nombre. Du 15 au 17 juin 1940, les trois pays sont envahis, leurs dirigeants arrêtés et déportés, et les communistes locaux portés au pouvoir réclament l’intégration à l’Union. Partout la terreur rouge s’abat et liquide les représentants de l’ordre ancien : élites civiles et militaires, émigrés russes, notables, religieux… Les juifs, sachant ce qui les attend si les nazis venaient à prendre le dessus et parfois séduits par le discours égalitaire de l’URSS, accueillent plutôt favorablement les nouveaux venus qui en font leurs collaborateurs. Par ricochet, les populations locales les associent à leurs bourreaux et lorsque les troupes allemandes repoussent l’armée rouge, on assiste à de nombreux pogromes. On espère tout d’abord que l’Allemagne restaurera l’indépendance perdue, mais l’illusion disparait vite et une nouvelle terreur s’installe car les nazis procèdent eux-même à des déportations et massacres. Ils lèveront quelques troupes locales comme la Légion Lettone, mais leurs appels à la mobilisation générale eurent peu d’écho. La Shoah n’épargna malheureusement pas la région : en Estonie, la petite communauté juive disparut totalement (3045 personnes en 1919) ; en Lettonie des groupes locaux déclenchèrent des pogromes avant que la SS mette sur pied des commandos d’exterminateurs lettons, 100 000 personnes disparaissant dans le camp de Rumbula / Salaspils (90 000 en 1925) ; en Lituanie, là encore des groupes antisémites commencèrent le travail avant l’arrivée des Allemands qui créèrent un ghetto à Vilnius, la Jérusalem du Nord, et 200 000 juifs avaient péri (150 000 en 1923). Les Allemands qui avaient littéralement marqué le paysage de leur présence séculaire disparurent, eux, presque totalement et durent raser les murs pendant des décennies.

La première indépendance des pays baltes © Histoire à la carte

La première indépendance des pays baltes © Histoire à la carte

Après la guerre, les cultures nationales sont officiellement censées s’épanouir au sein de l’URSS, mais dans le même temps, celle-ci fait tout pour entraver leur développement et les remplacer par une culture soviétique de langue russe. Ces années furent celles de profond changements démographiques en Estonie et Lettonie. Alors qu’en 1945 les populations locales étaient encore largement majoritaires, elles ont vu avec le temps leur poids se réduire fortement à cause d’une forte immigration russe liée à l’industrialisation provoquée par Moscou (sauf la Lituanie). Aux pertes de la guerre s’ajoutent celles des déportations des décennies suivantes, liées notamment aux résistances armées et à l’hostilité à la collectivisation forcée. La déstalinisation des années 1960 marqua un début de dégel avec le retour de déportés, puis les années 1970 virent éclore de timides manifestations de nationalisme. C’est pendant les années 1980 que les pays baltiques commencèrent à voir le bout du tunnel, profitant du relâchement de l’étreinte soviétique. Dès 1988 les anciens symboles et les manifestations publiques réapparaissent, tout d’abord encouragés par Moscou. Très vite, les éléments les plus radicaux contraignent les modérés à adopter plusieurs de leurs revendication et l’autonomie puis l’indépendance commencent à âtre réclamés. Moscou tente alors de contrer ces revendications en créant des organisations réclamant le maintien de l’union, mais il est trop tard. Les républiques multiplient les déclarations nationalistes et en 1990 déclarent leurs indépendances. Moscou les rejette en arguant de leur illégalité mais ne peut plus se maintenir d’autant plus que les Russes locaux se prononcent aussi pour l’indépendance. Une fois celles-ci accordées, les problèmes ne font que commencer : les nouveaux États sont dans une situation économique désastreuse, leurs industries étant obsolètes et la Russie leur faisant quelque peu payer leur indépendance. Mais ce qui préoccupe le plus les différents gouvernement, c’est la situation démographique. Les trois pays abritent désormais de fortes minorités russes dont la langue a désormais pris le pas au niveau institutionnel et dans l’enseignement (Estoniens et Lettons n’ont plus qu’une très faible majorité : 61.5% et 51% en 1989 contre 88% et 75.5% en 1934). Ils adoptent des mesures de protection linguistiques et de naturalisation strictes qui ont pour effet de pousser une bonne partie des Russes à partir. Parmi ceux qui restent seuls ceux dont les parents étaient déjà citoyens en 1940 peuvent conserver leur nationalité, les autres ne peuvent être naturalisés qu’en traversant un parcours du combattant législatif (beaucoup restent apatrides). Ces mesures suscitent la colère de Moscou et une avalanche de critiques occidentales et poussent les gouvernements à assouplir les lois, mais celles-ci restent lettre morte dans la pratique. Ainsi, s’il existe des statuts de ressortissants de minorités nationales, seules ceux qui ont obtenu la citoyenneté peuvent en bénéficier. Le résultat de ces politiques est une profonde amertume de la part des Russes qui se voient marginalisés. Néanmoins, la tendance s’est infléchie à partir du milieu des années 1990, et des lois plus favorables ont été adoptées, contribuant à apaiser considérablement la situation même si beaucoup reste à faire. La Lituanie, elle, est restée très homogène (à l’exception de Vilnius où Russes et Polonais représentent chacun 20% de la population), ce qui n’a pas provoqué de réaction de rejet des minorités. De plus, tous les habitants présents depuis 1988 ont reçu la citoyenneté, ce qui réduit d’autant les tensions.

Le poids des Russes dans les républiques d'URSS en 1989 - © Université d'Austin, Texas

Le poids des Russes dans les républiques d'URSS en 1989 - © Université d'Austin, Texas

Ainsi, si l’afflux de Russes des trente dernières années a pu annoncer la fin des sociétés baltiques, le fait que leur prédécesseurs installés plus anciennement fassent désormais partie du paysage aux yeux des locaux montre bien que le temps est leur meilleur allié pour l’intégration. Certains s’interrogent toutefois sur l’avenir de ces minorités et craignent que si les personnes présentes au moment des indépendances finissent par accepter de s’intégrer dans leurs nouvelles patries, ce sont leurs enfants et petits-enfants qui poseront le plus de soucis (les « issus de l’immigration »).

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