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L’Empire et le statut du Tibet : négociations britanniques, chinoises et tibétaines, 1913-1934 / Carole McGranahan 25/02/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Plutôt long cet article, mais c’est assez normal puisqu’il refait tout l’historique des négociations sur le statut du Tibet depuis 1913. On remet donc une couche sur la conférence de Simla et les conséquences de la guerre frontalière de 1917-1918. L’article montre bien comment chacune des parties percevait la situation et quels pouvaient être leurs blocages respectifs. Un article similaire en français est disponible sur Persée : Vers une nouvelle définition de la frontière sino-tibétaine : la Conférence de Simla (1913-1914) et le projet de création de la province chinoise du Xikang par Fabienne Jagou.

La question de la frontière a été le point d’achoppement des toutes les négociations entreprises au XXe siècle. Quand bien même les Tibétains auraient accepté de faire des concessions sur les questions de souveraineté / suzeraineté chinoise, la frontière était pour eux non négociable. De leur coté, les Chinois ne négocièrent directement avec leurs voisins qu’au niveau informel, le refus du gouvernement central de les considérer comme des égaux handicapant beaucoup les discussions. Enfin la volonté britannique de clarifier la situation en traçant une ligne sur une carte révèle une incapacité à comprendre la nature des relations socio-politiques entre Lhassa et les Marches sino-tibétaines. La conférence de Simla qui s’est tenu d’octobre 1913 à juillet 1914 illustra ces différences :
– les Britanniques recherchaient avant tout à éviter la présence de forces hostiles à Lhassa.
– les Tibétains revendiquaient les territoires ethniquement tibétains.
– les Chinois revendiquaient une grande portion du Tibet, celle conquise à peine quelques années auparavant par Zhao Erfeng.
La revendication tibétaine suit trois axes : d’abord fournir des preuves historiques montrant que les territoires disputés étaient tibétains et qu’il existait une frontière millénaire puis réfuter la revendication chinoise. En comparaison, celle-ci est très simple : les territoires en question sont chinois comme le prouve un vote des sénateurs chinois les intégrant à l’administration du Sichuan. Alors que les Tibétains défendent leur cause en présentant un dossier de 90 documents et une déclaration générale, les Chinois se contente de la leur et d’une annexe. Les Tibétains font remonter leurs revendications à l’ère impériale et surtout au XVIIe siècle quand le Ve Dalaï-lama nomma des représentants pour administrer des territoires de l’est, devenant vite des chefs héréditaires conservant leur autonomie. Les revendications chinoises, elles, remontent essentiellement aux conquêtes militaires de Zhao Erfeng même si l’intervention au Tibet déclenchée par l’empereur Qianlong justifie la souveraineté chinoise. La république fait donc sienne les conquêtes impériales. Il va de soi que la perception de Zhao Erfeng varie entre deux extrêmes : boucher de lamas pour les uns, brillant officier pour les autres. Les Britanniques, quant à eux, connaissent mal la région et souhaitent donc préparer la conférence en expédiant dans la région un agent de renseignement réunir autant d’informations que possible. Louis Magrath King arrive tard et part de zéro (il ne parle que chinois) dans des conditions difficiles tant les rapports chinois se contredisent et surtout car les troupes provinciales se déchirent. Pour lui, l’occupation effective clamée par Pékin est fictive : la Chine ne contrôle pas grand chose, les habitants préférant obéir à leurs princes traditionnels plutôt qu’aux officiers envoyés par Pékin ou Lhassa. Ses rapports n’arriveront de toute façon qu’en plein milieu de la conférence. Les Britanniques tirent aussi leurs informations d’un livre publié par un ancien homme de Zhao Erfeng, qui contredit souvent les affirmations chinoises. Le plan présenté par Sir Henry McMahon divise le Tibet en deux zones intérieure et extérieure : la première étant une zone tampon entre le Tibet et la Chine sans pour autant devenir une province chinoise au sens strict. Cette proposition ne recontre pas de difficultés mais le tracé de la frontière oui. Afin de ménager la Chine, plusieurs territoires lui sont attribués et la limite est fixée sur le col de Bumla, près de Bathang. Le Tibet conserve ses droits préexistants. En avril 1914, les représentants signent un projet de convention qui ne satisfait pas grand monde, mais Pékin interdit au sien de signer la version définitive. Les Britanniques et les Tibétains suivront le traité jusqu’en 1950 (ce que contestait Alastair Lamb pour qui la convention de Simla n’était qu’un texte théorique vite oublié).

Carte schématique des principautés et aires nomades du Tibet oriental (Kham et Amdo) ©Andreas Gruschke

Carte schématique des principautés et aires nomades du Tibet oriental (Kham et Amdo) ©Andreas Gruschke

Au cours de l’été 1918, l’armée tibétaine est la force dominante dans le Kham grâce à l’entraînement et l’armement fourni par la Grande-Bretagne qui lui ont permis de défaire le général sichuanais Peng. Les Tibétains cherchent alors à négocier une frontière provisoire avec les Chinois et les Britanniques. Les discussions se dérouleront sur leur territoire, dans leur QG de Chamdo. Des tentatives avaient déjà eu lieu après 1914 mais chaque campant littéralement sur sa position, celles-ci avaient tourné court pour laisser la place à une paix armée. La Chine a perdu plusieurs territoires et craint désormais que les Tibétains puissent prendre la ville de Tatsienlu / Dartsedo. Le nouvel agent britannique en poste est Eric Teichman, qui prépare les négociations et joue les médiateurs (chaque camp le pensant de son coté). Le général Liu n’a pas reçu l’autorisation de négocier de Pékin, mais passe outre. Chacun cherche d’abord à s’assurer un territoire sûr, mais Liu prévient le Kalön-lama que la faiblesse chinoise n’est que temporaire et qu’il y aura probablement un retour de bâton. L’accord prévoit le recul des troupes, l’échange de prisonniers, des amnisties pour les expatriés… Comme à Simla, ce n’est pas le partage de la région qui fâche mais la frontière : le Tibet exige la restitution du Derge et du Nyarong qu’il administrait jusqu’en 1908. Seul l’insistance de ses interlocuteurs sur le fait qu’il s’agisse d’un accord temporaire renégociable un jour pousse le Kalön-lama à accepter. Pour lui, la restitution découle de la convention de Simla préservant ses droits antérieurs dans le Kham, mais Teichman y voit un problème de traduction (les droits antérieurs consistant pour lui en la nomination des supérieurs de monastère et la sélection des réincarnations, alors que pour les Tibétains ces droits s’ajoutent à leurs droits antérieurs). L’auteur conteste cette interprétation et y voit une incompréhension des relations liant le Kham à Lhassa. Quoi qu’il en soit, en cas de litige, c’est la version anglaise de la convention de Simla qui fait foi… En août 1918, un accord est signé, suivi d’un autre en octobre. Les combats doivent cesser pendant un an si l’accord reçoit l’aval des gouvernements, ce dont Teichman doute.

Les négociations suivantes consisteront en une séries de discutions sino-britanniques : plutôt que d’obtenir une impossible discussion entre la Chine et le Tibet, Londres veut obtenir un accord de Pékin puis le proposer à Lhassa, ce qui semble convenir aux Chinois. Les négociations ne débuteront pourtant jamais : la Chine prend prétexte qu’elle n’a pas de gouvernement stable et les repousse. En fait, le Japon qui vient d’annexer l’ancienne possession allemande de Qingdao cherche à détourner la colère populaire en dénonçant l’expansionnisme britannique. Les intéressés ne cherchent même pas à apaiser les Chinois. En 1921, le gouvernement tibétain est informé qu’il peut acheter des armes en Inde à condition qu’elles ne servent qu’à se défendre. La frontière temporaire survit ainsi pendant neuf ans. Dans les années 1930, deux monastères du Kham se font la guerre et réclament chacun la protection d’un puissant voisin. Ces événements et le passage de la longue marche rendent le Kham explosif. La Chine nationaliste se dote d’administrations spéciales pour le Tibet et la Mongolie, signe de sa volonté d’en finir avec les particularismes. La presse diffuse largement les idées d’un Tibet arriéré manipulé par les Occidentaux. Sur place, plusieurs accords sont signés par les responsables locaux mais ne sont jamais reconnus par leurs autorités. Un des derniers médiateur britanniques, le lieutenant-colonel Weir tente de relancer le dialogue, suggérant même de consulter les populations locales (idée saugrenue vite écartée…), mais la Chine refuse la présence britannique dont le Tibet ne veut pas se passer… La mort du XIIIe Dalaï-lama en 1933 est la dernière occasion pour la Chine de proposer au Tibet de rejoindre la nation chinoise, en vain. Ce sera la dernière tentative de la part d’un des gouvernements. En 1939, la Chine crée la province du Xikang (qui sera abolie en 1956) comprenant théoriquement les territoires conquis par Zhao Erfeng mais dont la limite suit en réalité le cours du Yangtse. Les années 1940 sont tout aussi agitées : l’armée tibétaine franchit brièvement la frontière après le passage de la longue marche mais se retire vite. En 1949 c’est le début de l’invasion et malgré ce bouleversement la frontière suit toujours le Yangtse.

Quelques principautés du Kham © Peter Kessler, Tibetan and Himalayan library

Quelques principautés du Kham © Peter Kessler, Tibetan and Himalayan library

Mme McGranahan présente deux modèles de vision du Tibet et en propose un troisième.
– Dans le modèle colonial, les Britanniques s’efforcent de faire coïncider l’organisation socio-poiltique tibétaine avec l’État-nation à l’européenne. Les territoires administrés par Lhassa, devenus Région Autonome Tibétaine, sont les seuls pris en compte. La diversité et la complexité du Kham ne compte pas puisque ce n’est pas au Tibet.
– Dans le modèle unifié, le Tibet est présenté comme un ensemble de trois régions qui dépasse les frontières politiques pour englober les populations vivant en Chine. C’est ce modèle qu’utilise l’administration en exil pour gérer les réfugiés. Le Tibet y apparait comme un tout non défini : ce n’est pas parce qu’une région ne dépendait pas de Lhassa qu’elle obéissait à Pékin. Le Tibet ne serait pas un État mais une série de sociétés coexistant les unes avec les autres : à coté des grosses principautés agricoles, de petites régions nomades. Ici, le Kham est bien considéré comme tibétain, mais pas les régions administrées par l’Inde.
– Dans le modèle contesté de McGranahan, on intègre toutes les définitions possibles du Tibet avec leurs évolutions spatiales et historiques. Ce modèle reconnait des espaces vides et des zones se chevauchant.

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