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Récit d’un voyage de Tatsienlu à Chamdo et retour via Bathang / Oliver R. Coales 08/02/2010

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Cet article est un récit de voyage jamais publié qu’Alex McKay a tiré des archives de l’India office. Il raconte la traversée des Marches sino-tibétaines par un officier consulaire britannique stationné à Tatsienlu en 1916-1917. L’article est divisé en quatre parties : tout d’abord le récit de voyage lui-même, riche en détails géographiques, sociologiques et autres ; vient ensuite une présentation de quelques royaumes et principautés traversées ; puis un passage sur l’ulag ou corvée de transport avant de terminer par une partie sur l’influence religieuse du Dalaï-lama dans la région.

Je ne m’attarderais pas sur le récit de voyage. Précisons toutefois que Tatsienlu (ancien nom chinois) = Kangding (nouveau nom chinois) = Dartsedo (nom tibétain). M. Coales quitte donc Tatsienlu le 2 décembre 1916. À ce moment, la guerre fait rage entre le Tibet modestement équipé par la Grande-Bretagne et la Chine en pleine déliquescence. Le Tibet tente d’étendre sa zone d’influence et profite des désordres liés à la révolution chinoise : de 1912 à 1914, le Kham a en effet été secoué par une vague de rébellions durement réprimées par les troupes chinoises. Ce n’est pas une première puisque de 1904 à 1911 la région a subi le joug de Zhao Erfeng. Le récit de M. Coales fait écho à cette période troublée puisqu’il découvre presque partout un pays ruiné par la guerre (les échanges commerciaux entre principautés, Chine et Tibet ayant presque totalement cessé) et dont les plus gros monastères (les plus gros bailleurs de fonds) ont été presque tous détruits. Plus d’un mois plus tard, le 9 janvier 1917, il arrive à Chamdo et en repart une semaine plus tard pour arriver à Bathang le 20 février. De là il revient à Tatsienlu qu’il rejoint le 19 mai 1917. La deuxième partie de son voyage est moins détaillée, en partie parce qu’il reprend la route par où il est venu.

En bleu : l'aller, en rouge : le retour.

Les pays traversés :
Les États Horpa
Cinq petite principautés se partagent les vallées de la Yalung et de la Shechu. il s’agit de Hor Khangsar, Hor Mazur, Hor Beri (d’où ne proviennent pas les Très riches heures du duc de Beri, bien sûr ^_^), Hor Drio et Hor Drango. Leurs limites internes sont floues car leurs chefs ne dirigent pas des territoires, mais des familles et des villages, ce qui fait que certains terrains sont partagés par plusieurs principautés, la ville de Kardze abritant à la fois les chefs de Khangsar et de Mazur. L’auteur note que cette région a une population la plus dense du Kham grâce à sa richesse : les Horpas sont de bons commerçants et jouent les intermédiaires dans l’important commerce du thé chinois vendu au Tibet. Au XIXe siècle la Chine a envoyé une armée à la suite de plaintes contre les représentants de Lhassa au Nyarong / Chantui voisin (qui était une enclave appartenant au Tibet mais où un chef local a voulu devenir indépendant et agrandir son territoire aux dépens de ses voisins). Les Horpas les ont aidé à occuper celui-ci et s’ils n’ont pas vraiment souffert des troubles du début du XXe siècle, ils y ont perdu leur autonomie et une famille régnante (celle de Drango s’étant éteinte). La présence militaire chinoise a poussé les autorités à tenter l’installation de colonies dans la région.

Derge
C’est un royaume forestier à la population clairsemée. Le seul centre urbain réunit l’ancien palais royal, le monastère et quelques maisons. Le climat est suffisamment humide pour ne pas avoir à recourir à l’irrigation. On y travaillait le laiton, l’argent et le cuivre, le métal venant essentiellement de Chine et étant utilisé pour la fabrication d’objets rituels. C’est 1733 que le roi de Derge reçut un sceau de l’empereur de Chine Yongzheng. Le royaume est indépendant en pratique mais verse quand même un tribut à Pékin (c’est plus prudent, on ne sait jamais) mais souffre de la guerre au Nyarong. La capitale et la famille royale ont été prises temporairement et pour ne rien arranger une crise dynastique éclata au même moment : deux fils du roi se disputèrent le trône et l’un d’eux réussit à évincer son rival avant d’être lui-même expulsé par le frangin qui avait réclamé l’aide de Zhao Erfeng. Ce dernier céda le royaume à la Chine contre une rente de 3000 taëls par an (qu’il ne percevra pas à cause de la révolution chinoise, c’est ballot).

Lhatog
Une petite principauté presque entièrement peuplée de nomades dont le chef a aussi dû renoncer à son sceau contre une rente annuelle.

Chamdo
Jusqu’au début du XXe siècle, les territoires de Chamdo étaient dirigés par le tülku (réincarnation) de son monastère. En 1719 son prédécesseur reçut un sceau de l’empereur Kangxi après l’intervention chinoise au Tibet et envoyait régulièrement un tribut à Pékin (mais pas à Lhassa). Bien qu’indépendant de Lhassa, Chamdo y envoyait la liste des candidats à la succession du tülku, lequel était tiré au sort par l’amban et confirmé par Pékin. La nouvelle réincarnation venait terminer ses études à Lhassa vers ses vingt ans puis y obtenait son ordination. Chamdo comptait encore quatre autres réincarnations. Après l’expédition de 1908-1909 envoyée au Tibet central par Zhao Erfeng, ces réincarnations ont perdu leurs pouvoir temporels et la moitié de leurs revenus en grains. En 1911, l’annonce du retour du Dalaï-lama au Tibet pousse les moines à se révolter avant même que les troupes tibétaines soient arrivées. La petite garnison chinoise qui stationnait dans la ville en contrebas est coupée des vivres stockés au monastères et les moines tirent sur les soldats. La réponse ne se fait pas attendre puisque les Chinois réussissent à incendier le monastère grâce à une diversion et en expulsent les moines. Malheureusement pour eux, ils sont immédiatement assiégés par les Tibétains qui viennent d’arriver et tiennent trois mois avant l’arrivée de renforts permettant de les repousser jusqu’à Riwoche. Malgré son altitude, la région jouit d’un climat chaud qui autorise l’agriculture au-dessus du niveau pratiqué dans les autres régions. on y trouve même quelques abricots. Chamdo abritait de nombreux artisans mais n’était pas aussi riche que les États Horpas. Son monastère était pourtant suffisamment gros pour empêcher le développement de tout rival sérieux.

Riwoche
Riwoche s’est soumis à l’expédition chinoise de 1719 et son tülku reçut un sceau. En 1726 le territoire fut attribué à Lhassa. Riwoche se comporte de manière indépendante et n’envoie de tribut à personne au motif qu’il est trop pauvre. Comme à Chamdo, les trois incarnations de Riwoche perdent leurs pouvoirs après le passage de Zhao. Deux d’entre elles se disputent l’autorité jusqu’à ce que l’un des lama fuie au Tibet en emportant le sceau du monastère. En réaction, son rival se met à soutenir la Chine. Riwoche a connu des combats continus entre 1912 et 1914. Le monastère n’a pas été détruit mais est progressivement détérioré par les troupes chinoises qui l’occupent.

Gonjo
Un petit royaume dépendant du gouverneur de Markham, où l’agriculture est majoritaire avec une forte présence nomade. Zhao Erfeng a expulsé le depa (roitelet) et le pays a subi la rébellion du Dragyab voisin.

Dragyab
À bien des égards, Dragyab a connu la même histoire que Chamdo : une fois encore, le lama de Dragyab a reçut un sceau chinois en 1717 et son successeur a perdu ses pouvoirs et la moitié de ses revenus. En 1912 la population se révolte avec le soutien du Tibet et par sympathie avec les révoltes voisines. Les habitants expulsent la petite garnison chinoise, mais celle-ci revient vite avec des renforts, repoussant les Tibétains. Ceux-ci s’infiltrent dans le monastère et tirent sur les soldats en ville. Les Chinois les en expulsent et brûlent le monastère avant d’avancer à l’ouest et de s’arrêter par manque d’hommes. Le magistrat chinois s’efforce de restaurer l’ordre et de pacifier les habitants, avec un certain succès, mais il est relevé et remplacé par un collègue qui suscite une nouvelle rébellion en 1913. Les affrontements continuent en 1914 quand les Tibétains sont repoussés sur le Mékong et qu’un grand monastère est détruit pour éviter qu’il ne devienne un noyau de sédition. C’est à ce moment que les hostilités cessent et que l’ancien magistrat peut revenir à Dragyab.

Quelques principautés du Kham © Peter Kessler, Tibetan and Himalayan library

Quelques principautés du Kham © Peter Kessler, Tibetan and Himalayan library

Les déplacements officiels au Tibet et dans les Marches relèvent tous de l’ulag ou corvée de transport. Chaque magistrature chinoise est divisée en plusieurs districts eux-mêmes divisés en plusieurs « municipalités ». Les routes sont divisées en sections définies régies par un règlement : les animaux de bât ne peuvent théoriquement dépasser la section qui leur est attribuée sous peine d’amende. Ces sections respectent plus la commodité des habitants que l’efficacité : il s’agit de limiter au maximum la charge pesant sur les corvéables, les sections n’ont donc pas toutes la même taille pour éviter qu’un village de zone peu peuplée doive fournir une corvée plus longtemps que d’autres. En cas de gros convois, les districts ou « municipalités » servent à tour de rôle. Dans ce cas, un homme est désigné afin de préparer le convoi avant l’arrivée des voyageurs. Comme les voyageurs doivent prendre un animal parmi ceux disponible, et qu’il n’y en pas forcément le même nombre à chaque étape, il arrive souvent que certains doivent attendre leur tour. Si le centre de rassemblement est distant, hommes et bêtes s’y rassemblent et y attendent leur tour. Le système engendre des frictions car les animaux ne se nourrissent que de ce qu’ils trouvent à la fin de l’étape. De plus, l’ulag est réservé en théorie aux déplacements officiels, mais en pratique tout le monde gruge. Ainsi, les notables utilisent souvent l’ulag pour le transport de marchandises privées (y compris celles de proches). Le fait est que le tarif de l’ulag est moitié moins cher que les prix des transports normaux même si l’auteur doute que les propriétaires d’animaux perçoivent réellement ces prix. En 1916, la raréfaction de la monnaie chinoise provoque la mise en circulation de reçus échangeable contre du cash dès que celui-ci sera disponible. À l’origine, l’ulag est un impôt sur la terre et le bétail, ce qui en exonère les pauvres, mais il reste inégalitaire : les plus riches n’ont aucun problème pour s’en acquitter, mais les petits fermiers sont contraints de fournir les seuls animaux dont ils disposent. S’ils ne le peuvent pas, ils doivent en louer à d’autres ou payer une amende. De plus, les gens vivant le long des grands axes souffrent des réquisitions de soldats et d’une fréquence trop élevée sans compter les officiels qui l’utilisent pour ce qu’il est : un service de transport très bon marché.

La dernière partie est consacrée à la situation religieuse des Marches et à l’influence du Dalaï-lama. Il apparaît que l’école Gelug domine dans la plupart des cas, mais que les autres écoles peuvent localement lui tenir tête et sont généralement présentes sur ses zones d’influence sous la forme de multiples petits monastères. Dans plusieurs cas comme Chamdo ou Riwoche, la succession de la réincarnation principale est l’affaire de l’amban en poste à Lhassa qui tire un candidat au sort en consultant le Dalaï-lama, l’élu étant confirmé par Pékin. Mais cela ne concerne que très peu des réincarnations tibétaines (que l’auteur estime à plus d’un millier). pour la majorité, le Dalaï-lama ne joue aucun rôle et n’exerce aucune influence. La découverte d’une réincarnation est une aubaine pour un monastère car il agit comme un phare religieux qui attire les dons des fidèles. Plus une lignée est ancienne, plus elle est sainte, et plus son patrimoine s’agrandit. Ceci explique le phénomène de multiplication des réincarnations que l’auteur observe.

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