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Agvan Dorjiev, l’ambassadeur du Dalaï-lama / Nikolai Kuleshov 06/11/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Ce chapitre, très intéressant, évoque la carrière de celui qui fut la bête noire des autorités de l’Empire des Indes, Agvan Dorjiev, au tout début du XXe siècle. L’article présente de façon claire les tenants et les aboutissants d’une partie à quatre joueurs : le Tibet lui-même, à la fois joueur et enjeu ; la Grande-Bretagne et son empire des Indes, pas toujours sur la même ligne d’ailleurs ; la Chine qui malgré sa politique de paix et de consensus guette les occasions de maintenir le Tibet dans sa sphère d’influence ; et enfin la Russie qui malgré une opinion publique très enthousiaste se montre totalement indifférente aux avances tibétaines.

Rien n’annonçait qu’un jeune mongol bouriate né sur le territoire russe finirait par devenir le premier ambassadeur d’un pays refusant jusque-là tout contact avec l’Europe. Après des études brillantes à Lhassa, il devient très vite tuteur puis conseiller du XIIIe Dalaï-lama malgré ses origines étrangères. La fin du XIXe siècle voit une nouvelle génération de dirigeants arriver au pouvoir, annonçant de profonds changements politiques dans leurs pays respectifs : le XIIIe Dalaï-lama et Nicolas II en 1894, lord Curzon nommé vice-roi des Indes en 1898. Ce dernier est adepte d’une politique active qui empiète sur les terres considérées jusqu’alors par les Tibétains comme leur chasse gardée (la convention sino-britannique de 1890 officialisa la frontière entre le Sikkim et le Tibet, et fit du petit royaume un protectorat britannique). De son coté, la Chine avec laquelle le Tibet entretenait des relations de longue date est jugée désormais inapte à protéger le Tibet puisqu’elle laisse les Occidentaux faire main basse sur la sphère d’influence tibétaine. Après de nombreux débats, les Tibétains, ulcérés, décident de se tourner vers la Russie. Si Dorjiev a parlé favorablement de la Russie, son opinion est considérée avec méfiance puisqu’il est étranger. Persuadé que la Chine est au bord de l’effondrement, il est finalement envoyé étudier la Chine, la France et la Russie en 1898. En décembre il est présenté au tsar, mais n’est pas considéré comme un vrai ambassadeur, le tsar prétextant que le Dalaï-lama doit le contacter officiellement par écrit. Pendant qu’un messager va contacter le pontife, Dorjiev visite brièvement la France avant de revenir au Tibet via Pékin et Calcutta. Les Chinois apprécient peu ces démarches d’émancipation et traquent Dorjiev. À Lhassa, on rejette la « candidature » française et on lui préfère celle de la Russie qui a l’avantage d’être puissante et proche mais pas assez pour pouvoir intervenir dans les affaires intérieures tibétaines. En 1900 il est donc renvoyé en Russie muni d’une lettre officielle, mais on le repousse encore au motif que ses pouvoirs plénipotentiaires n’ont pas été fixés dans les règles et il doit effectuer un nouvel aller-retour. Ces embûches illustrent à elles seules que la Russie n’exerçait aucun contrôle sur le Tibet et faisait même la sourde oreille. De retour en Russie, Dorjiev présente la lettre du Dalaï-lama rédigée en tibétain et en mongol et qui est envoyée pour traduction à l’université de Saint-Petersbourg (les Affaires Étrangères ne daignant pas s’en occuper). Seul le texte mongol est traduit, faute de locuteur du tibétain… À cette lettre se joignent deux autres lettres envoyée par le chef de l’administration du Potala et par les ministres. En pure perte. Le ministère russe des Affaires Étrangères n’a aucune volonté d’établir des relations officielles puisque la Russie n’a aucun intérêt au Tibet (pas d’entreprises, pas de ressortissants, pas de liens historiques…) et qu’une grande puissance se doit de maintenir le statu quo dans le monde.

Il n’en reste pas moins que le vice-roi des Indes voit cette affaire d’un très mauvais œil. Écho des vieilles rivalités anglo-russes, la Grande-Bretagne pense pouvoir établir une alliance avec l’Allemagne contre la Russie si cette dernière menaçait Constantinople ou les Indes. Cette attitude repoussera la signature de la convention anglo-russe en 1907. En attendant, les rumeurs se multiplient et accusent la Russie de conclure des accords avec la Chine pour obtenir le protectorat sur le Tibet en échange de l’abandon des intérêts russes en Mandchourie. Malgré les dénégations officielles et la communication des tractations avec les Tibétains, les Britanniques ne croient pas les Russes. La presse britannique accuse ceux-ci de mener des négociations secrètes car un correspondant anglais à Odessa a vu l’arrivée de la mission tibétaine. Hors celle-ci a été massivement couverte par la presse russe et a été l’occasion de festivités publiques, et fut suivie de plusieurs missions jusqu’en 1913. Ainsi s’est forgée une légende qui s’est solidement maintenue depuis. Cette désinformation persistante a généré un sentiment anti-russe et ne repose sur rien de concret. Dorjiev n’obtenant rien de la Russie, lord Curzon peut se permettre d’avancer ses pions : plutôt que d’obtenir l’établissement de relations officielles par la diplomatie, il utilisera la force ! Il envoie donc l’expédition Younghusband forcer le contact. La convention de Lhassa (traduction française sur Wikisource) qui en résulte limite beaucoup l’indépendance tibétaine mais, parce que les opinions de Curzon ne sont pas forcément partagées à Londres, la Grande-Bretagne refuse tout gain territorial susceptible de provoquer des tensions diplomatiques et concède même les avantages acquis à la Chine. Cela paraît surprenant a posteriori, mais à l’époque les Européens la considèrent trop faible pour être une menace. La convention de Pékin de 1906 (traduction française sur Wikisource) inclue celle de Lhassa en appendice, subordonnant ainsi le Tibet à la Chine. Un ensemble de mesures diplomatiques est progressivement adopté afin de mater le Tibet. Mais ces mesures donnèrent de plus en plus de latitude aux Chinois pour adopter une politique plus active en montant une expédition militaire dans le Tibet oriental qui aggravera les antagonismes. De son coté, la Russie n’a jamais pris aucun engagement envers le Tibet et se contente d’un vague soutien moral.

Agvan Dorjiev accompagne le Dalaï-lama quand celui-ci fuit l’invasion britannique et lui sert de guide jusqu’en Mongolie. Après avoir voyagé en Chine, il revient peu de temps à Lhassa avant de devoir fuir de nouveau pour l’Inde à cause d’une expédition chinoise en 1908. Dorjiev ne l’accompagne pas de crainte d’être arrêté par les autorités britanniques et repart en Russie où le ministre des Affaires Étrangères lui déclare qu’il ne dispose pas d’informations exactes sur la situation et ne peut donc prendre position. Dorjiev tente de défendre l’idée d’un condominum anglo-russe sur le Tibet, mais rien n’y fait. La révolution chinoise de 1911 permet aux Tibétains d’expulser les troupes chinoises et de reprendre l’initiative : Dorjiev signe en 1913 un traité de reconnaissance mutuelle avec la Mongolie. Ce mouvement tourne court devant le conservatisme intransigeant des élites religieuses. Dorjiev repart en Russie. Il ne reviendra jamais au Tibet et ne pourra pas assister à la conférence tripartite de Simla en 1914. En Russie, il inaugure le temple bouddhiste de Saint-Petersbourg en 1915 puis se consacre aux actions sociales et religieuses après la révolution russe. Il prône un bouddhisme rénové ouvert aux masses et au socialisme, avec peu de succès. Le temple est pillé en 1919 et en 1937, tous les lamas restant subissent la répression stalinienne et disparaissent au goulag.

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