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Le tournoi des ombres : le Grand Jeu russe au Tibet / David Schimmelpenninck van der Oye 25/10/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Dans ce chapitre, l’auteur au nom à rallonge nous présente un nouvel acteur de l’histoire tibétaine, à savoir la Russie. Longtemps adepte d’une diplomatie asiatique posée et prudente, la toute fin du XIXe siècle verra la Russie tsariste adopter une mentalité nettement plus agressive qui provoquera des tensions croissante avec une Grande-Bretagne au sommet de sa puissance. Il n’y a pourtant jamais réellement eu de liens entre les rêves de domination asiatiques et la politique étrangère réelle.

En 1808 un vétérinaire britannique est envoyé en Inde pour soigner les chevaux européens qui s’acclimatent mal au climat local. Souhaitant trouver de solides chevaux tibétains pour revivifier le cheptel, il découvrira dans l’ouest du Tibet des chiens achetés aux militaires russes qui les avaient dressés.Il sera le premier Britannique à sonner l’alarme sur la proximité de troupes russes. Mais il est trop tôt : les deux pays sont alliés contre Napoléon et l’Inde n’est pas encore soumise. Moins de vingt ans plus tard, ils sont désormais en concurrence pour le contrôle de l’Asie. De son coté, le Tibet est inquiet de la sécurité de ses frontières sud où l’influence britannique se fait de plus en plus sentir.

Les peuples bouddhistes de Russie © Buddhist.ru

Les peuples bouddhistes de Russie © Buddhist.ru

La Russie jouit de liens privilégiés avec le bouddhisme grâce aux populations intégrées à l’empire : Mongols Bouriates et Kalmouks, Turks Touvas… Celles-ci bénéficient d’une politique de laisser-faire et de soutien du clergé bouddhiste qui assurent à la Russie une domination incontestée. La tsarine Élisabeth reconnaîtra même le chef spirituel des Bouriates comme patriarche bouddhiste de toutes les Russie en 1741. Ces bouddhistes ne sont pas frappés par l’interdiction d’entrée au Tibet et s’y rendent pour recevoir des enseignements religieux ou pour y accomplir des pèlerinages, ce qui leur permet d’exporter les produits sibériens vers le Tibet. Le pouvoir russe ne s’intéresse pourtant longtemps qu’aux terres proches des frontières : de 1812 à 1895 il n’y a eu que trois ministres des Affaires Étrangères peu aventureux. À l’époque, les seuls Russes à s’intéresser au Tibet sont les savants des sociétés scientifiques dont la célèbre Société Géopgraphique Impériale qui doit cartographie l’Asie centrale. Les expéditions de Przhevalsky (entre 1871 et 1885) qui ne put jamais atteindre Lhassa malgré une invitation officielle, suscitèrent un fort engouement pour le pays. Lui-même popularisa certaines idées : utiliser les populations bouddhistes de l’empire pour convaincre les élites tibétaines, mongoles voire chinoises de se tourner vers le tsar ; idée que contrôler le Tibet permet de contrôler l’Asie ; encourager l’assimilation du tsar à une divinité du panthéon bouddhiste. En devenant le tuteur du futur Nicolas II, Przhevalsky lui transmit sa vision de l’Asie et de la destinée de la Russie à dominer le continent. Le déclin de la dynastie Qing en Chine et l’impossibilité d’intervenir dans l’empire ottoman à cause des puissances européennes ne font que renforcer cette vision. Si les puissances grignotent le territoire chinois, la Russie emporte le plus gros lot en étendant son influence en Mandchourie et en Corée à partir de la construction du chemin de fer transsibérien. L’élite russe se tourne alors vers l’Asie, vante ses origines mongoles, et découvre la médecine tibétaine.

Nikolai Mikhaylovich Przhevalsky (1839-1888) - Wikicommons

Deux personnes représentent à la perfection l’attrait que l’Asie exerce sur les esprit russes. La première est le physicien Piotr Badmaev. Issu d’une famille bouriate mais converti à l’orthodoxie, Badmaev proposera à Alexandre III un mémorandum suggérent d’utiliser des légions de Bouriates en Asie où ils occuperaient les leviers du pouvoir et inciteraient les élites dirigeantes à supplier le tsar d’accepter leur soumission. Mlagré le soutien de Witte, ministre des finances, le tsar rejeta cette proposition. Le deuxième homme marquant est le prince Ukhtomsky. Proche du futur Nicolas II, ancien dirigeant de la banque russo-chinoise, il l’avait accompagné dans son voyage en Extrême-Orient en tant que tuteur en histoire et culture orientale. Il rédigea un compte-rendu de voyage qui sera traduit dans les principales langues européennes. Ukhtomsky se fait l’avocat d’une politique plus énergique en Asie et publie et collectionne énormément sur le Tibet. Bien que considéré comme un acteur important de la politique asiatique de la Russie par sa proximité avec le tsar, son influence sur celle-ci n’était pas décisive. Nicolas II grandit donc dans cet environnement orientalisant qui l’exalte et persiste après son accession au trône en 1895. Mais cette volonté ne s’est pas traduite par une politique cohérente et déterminée. Au contraire, la succession rapide de sept ministres des Affaires Étrangères sous son règne et l’adoption d’une diplomatie plus agressive rende la politique russe plus difficiel à analyser par les étrangers. Pourtant, si les Russes avances leurs pions en Asie, le Tibet est laissé de coté par les diplomates qui le considèrent trop éloigné pour être d’un intérêt quelconque.

Piotr Alexandrovitch Badmaev (1851-1920) et Esper Esperovich Ukhtomsky (1861-1921) - Wikicommons

Agvan Dorzhiev (on trouve aussi Dorjiev ou Dorjieff) incarne parfaitement cette incompréhension. Jusqu’en 1900, le Tibet est ignoré tant par les Russes que par les Britanniques. Ceux-ci avaient bien tenté d’établir des relations commerciales et diplomatiques mais se heurtaient à une fin de non-recevoir voire à une hostilité latente. Ils s’en contentaient pourtant. En 1901, la presse britannique rapporte l’arrivée en Russie d’un lama bouriate chargé de remettre des lettres du Dalaï-lama au tsar. Ce dernier est un moine bouriate venu compléter ses études au monastère de Drepung près de Lhassa. Il gravit rapidement les échelons jusqu’à devenir tuteur puis confident du XIIIe Dalaï-lama qui le consulte pour les affaires religieuses et temporelles. Inquiet de l’avancée britannique en Inde, ce dernier l’écoute d’autant plus favorablement défendre la cause de la Russie que cette dernière est trop éloignée pour menacer le Tibet. Un premier voyage en 1898 avait permis à Dorzhiev de lever des fonds pour ses coreligionnaires bouriates et kalmouks et de rencontrer de nombreux officiels. Un deuxième lui avait permis de rencontrer le tsar, mais les rares mentions de la presse russe semblent montrer que l’affaire intéressait peu le gouvernement Russe. Le vice-roi des Indes ne s’en émut pas. Pourtant, la visite de 1901 le secoua : alors que ses propres efforts restaient vains, les Tibétains prenaient l’initiative de contacter la Russie ! Londres autorise finalement le colonel Younghusband à mener une expédition pour forcer l’établissement de relations diplomatiques. Lhassa n’est pas en mesure de résister et ne peut empêcher le colonel d’y entrer le 3 août 1904. En dépit des rumeurs, celui-ci ne trouve aucune trace d’agents tsaristes ni d’armement vendu en secret (les antiques fusils à mèches utilisés par les Tibétains en témoignent). De même, les vagues promesses de soutien de Nicolas II ne se concrétisent pas, même lorsque le Dalaï-lama et Dorzhiev s’enfuient en Mongolie. Préoccupée par la situation en Mandchourie (la guerre russo-japonaise est proche), la Russie se contente de protestations de pure forme. Les années qui suivirent incitèrent la Russie et la Grande-Bretagne à se rapprocher face à la montée en puissance de l’Allemagne. Le Dalaï-lama lui-même finit par trouver les Britanniques moins perfides qu’il l’imaginait et gardera de bonnes relations avec eux jusqu’à sa mort en 1933.

Agvan Lobsan Dorzhiev (1854-1938) - Wikicommons

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