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La circulation des domaines au Tibet : réincarnation, terre et politique / Melvyn Goldstein 19/06/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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*Craquement de doigts*
Bon ! Allez, on se remet un peu au boulot ! Voilà un article super intéressant qui nous plonge dans le milieu aristocratique tibétain. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est vraiment Dallas (d’ailleurs J. R. Ewing signifie Jetsun Rinchen Ewing). En effet, l’introduction de la théorie de la réincarnation dans les grandes lignées monastiques (particulièrement celle des Dalaï-lamas) déclenche un processus irréversible. En apparence, le choix d’un enfant « réincarné » pour succéder à un dignitaire religieux est gage de stabilité. En pratique, cela permet à sa lignée d’accroître progressivement son influence et sa richesse. Le candidat choisi importe peu au final, ce qui compte c’est qu’il fasse l’unanimité et qu’il paraisse légitime. On utilise donc des procédures de sélection mêlant surnaturel (oracles, divinations) et politique (consultation des corps constitués : régents, assemblée aristocratique, officiels du gouvernement, hauts lamas). Il y a toutefois un hic : la continuité. Le système implique des interrègnes réguliers au cours desquels le pouvoir est confié à un régent gouvernant au nom du Dalaï-lama. Ceux-ci sont eux-même issus de lignées réincarnées revenant régulièrement au pouvoir.

Un groupe d'officiels lors d'une garden-party. Celui au milieu de la rangée du bas est Pangdatsang, un riche marchand. Celui à gauche de la rangée du milieu est Ringang / Rinchengang, un des quatre jeunes garçons envoyés étudier en Angleterre en 1913. © The Tibet Album

Un groupe d'officiels lors d'une garden-party. Celui au milieu de la rangée du bas est Pangdatsang, un riche marchand. Celui à gauche de la rangée du milieu est Ringang / Rinchengang, un des quatre jeunes garçons envoyés étudier en Angleterre en 1913. © The Tibet Album

Au Tibet, la richesse repose avant tout sur la possession de terre et de serfs. C’est un trait partagé par l’aristocratie et les monastères. Au sein de ceux-ci, les labrang (à la fois Maisons de lamas et collèges) sont des corporations financièrement autonomes que les lignées se transmettent. Un lama élargissant son audience par ses enseignements verra les dons de ses adeptes augmenter, ainsi que le nombre de ses moines. Un labrang peut ainsi bâtir ses propres hermitages, voire des monastères. Le choix d’un lama à la régence se traduit d’ailleurs par une hausse brutale de la fortune de sa lignée. Les Dalaï-lama représentent le point extrême du système. À chaque nouvelle incarnation, la famille de celle-ci est anoblie et intégrée à la plus haute classe du Tibet, recevant des domaines assurant leurs revenus. Et c’est là le facteur déséquilibrant du système : chaque nouvelle incarnation suscite une nouvelle demande de terre. Hors le Tibet agricole de l’époque ne connait pas la création de terre par le défrichage : on ne sait pas transformer des zones de pâtures en zone de fermes. La demande ne peut donc être alimentée qu’en prélevant des terres existantes, ce qui génère à chaque fois une forte compétition au sein des élites pour ne pas être celui qui devra abandonner des domaines.

Reting Rinpoche, régent de 1934 à 1941. © The Tibet Album

Reting Rinpoche, régent de 1934 à 1941. © The Tibet Album

Car l’aristocratie est une groupe très restreint et très fermé d’environ 200 familles contrôlant une grande part des terres disponibles (mais inférieur à la part du gouvernement et des monastères). Elle est divisée en quatre couches. Au sommet nous avons les Yabzhi, issus des familles anoblies des Dalaï-lamas (6 en 1950) ; viennent ensuite les Depön descendant de lignées anciennes remontant parfois à l’ère impériale (4) ; puis les Midra qui se sont distingués au service du gouvernement (15) et enfin les Gyüma (plus de 175) où les écarts de richesses sont les plus grands. En pratique, les trois premières catégories monopolisent les postes gouvernementaux. Ce sont aussi elles qui sont touchées par la compétition, les Gyüma étant souvent trop pauvres pour qu’on les prive de leur terre (la perte de terre signifiant la perte de la noblesse, punition réservée aux crimes graves).

Films d'archives. Les premières images montrent les parents et la famille du jeune XIVe Dalaï-lama en 1940. Suivent les images du cortège du Dalaï-lama en 1945 et des scènes populaires. © BFI

Les terres sont donc prélevées avant tout sur les biens des grandes familles. Le gouvernement qui leur a fourni ces domaines, les reprend au moindre prétexte. Divorces houleux ou héritages conflictuels sont l’occasion de confisquer des terres en mettant en doute la validité des titres ou en accusant d’offense au gouvernement. Les monastères peuvent toutefois être aussi touchés, bien que plus exceptionnellement, et pour des motifs plus graves (rébellions, complots). Mais eux récupèrent généralement les terres perdues au bout d’un moment… L’aristocratie réagit de différentes manières à cette menace permanente. Certaines familles consacrent une grande part de leurs ressources à se maintenir au pouvoir d’une génération à l’autre en formant à grand frais leurs jeunes membres afin qu’ils puissent remplacer immédiatement leurs aînés quand ceux-ci doivent quitter leurs fonctions. C’est un investissement coûteux, mais qui permet de s’assurer la maîtrise du pouvoir qui apporte la sécurité et le prestige. D’autres choisissent de se placer sous la protection d’un seigneur plus puissant en en devenant un favori. C’est un pari risqué car les revers de fortune de l’un affectera l’autre. La grande majorité ne recherche que la richesse, les fonctions gouvernementale étant lucratives, et tente de s’installer en province pour s’éloigner des magouilles de la capitale. Ces stratégies s’avèrent payantes puisqu’entre 1900 et 1950, 86% des membres laïcs du conseil des ministres venaient de l’élite, les 2/3 des membres religieux venant des mêmes familles.

Quatre Tsipön (fonctionnaires du bureau des Finances) : Shakabpa (envoyé chercher de l'aide diplomatique à l'étranger), Ngapö Ngawang Jigme (futur ministre et négociateur en 1951), Lukhangwa (futur Sitsab), Namseling © Tibet Album

Quatre Tsipön (fonctionnaires du bureau des Finances) : Shakabpa (envoyé chercher de l'aide diplomatique à l'étranger), Ngapö Ngawang Jigme (futur ministre et négociateur en 1951), Lukhangwa (futur Sitsab), Namseling © Tibet Album

La circulation des domaines se double aussi d’une alternance au sein des victimes : à chaque changement d’administration, les favoris de l’un devienne les victimes de l’autre. Les familles connaissent donc une alternance dans le temps. Pour l’auteur, il est indéniable que le système a provoqué le déclin de l’aristocratie (beaucoup de nobles s’étant graduellement appauvris), mais celle-ci a pu freiner légèrement cette progression en se lançant dans le commerce ou en se plaçant sous la protection de monastères.

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