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Tibet (1846-1952) : les missionnaires de l’impossible / Laurent Deshayes 03/05/2009

Posted by Rincevent in Le Tibet, Mes lectures.
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Wolalà ! Comment j’ai trop kiffé sa race ! Je me suis aperçu il y a quelques temps que Laurent Deshayes, déjà auteur par ailleurs des excellents Histoire du Tibet et L’épopée des Tibétains : entre mythe et réalité, avait sorti un nouveau bouquin fin 2008 chez Les Indes Savantes.

Je ne comprend d’ailleurs pas comment j’ai pu le rater alors que j’examine chaque numéro de la bibliographie nationale pour voir s’il n’y aurait pas de nouveau titre intéressant sur l’histoire tibétaine. Enfin bref, je me le suis commandé et comme ses prédécesseurs, c’est du tout bon !

Tibet (1846-1952) : les missionnaires de l’impossible / Laurent Deshayes Histoire du Tibet / Laurent Deshayes L'épopée des Tibétains : entre mythe et réalité / Laurent Deshayes

Tibet (1846-1952) : les missionnaires de l’impossible, Histoire du Tibet, L'épopée des Tibétains : entre mythe et réalité / Laurent Deshayes

Dans cet ouvrage, Laurent Deshayes nous amène dans le Kham, le Tibet oriental, et nous présente les efforts désespérés des missionnaires français de la Société des Missions Étrangères de Paris (SMEP) pour s’y installer et répandre la bonne parole. Le pari était d’autant plus difficile que la situation locale et même internationale n’a jamais réellement été propice. Lorsque les missionnaires arrivent, il leur faut d’abord passer à travers les mailles du filet chinois qui tente de les bloquer dans les territoires contrôlés par les Européens puis atteindre les Marches tibétaines. Celles-ci sont divisées en une myriade de petites royaumes, principautés et seigneuries souvent opposées les unes aux autres. Théoriquement elles relèvent toutes soit de la Chine, soit du Tibet, mais en pratique elles agissent le plus souvent en toute indépendance, les représentants chinois n’étant généralement présents que pour arbitrer les différends entre Chinois ou entre Chinois et Tibétains, leur autorité étant des plus incertaine. De même, les efforts de centralisation croissante de Lhassa se heurtaient à une farouche volonté d’indépendance : si le Dalaï-lama était universellement respecté en tant que personnage religieux, son influence politique était souvent rejetée.

Carte schématique des principautés et aires nomades du Tibet oriental (Kham et Amdo) ©Andreas Gruschke

Carte schématique des principautés et aires nomades du Tibet oriental (Kham et Amdo) ©Andreas Gruschke

Les débuts de la mission furent particulièrement difficiles : la Chine n’accordait aux missionnaires le droit de passage que contrainte et forcée par les traités passés à l’issue de conflits perdus. Arrivés sur place, et passé le premier moment d’hospitalité curieuse, les missionnaires se heurtèrent à l’hostilité des Tibétains qui ne leur accordèrent plus aucune attention et les abandonnèrent à eux-même, ne les nourrissant ni ne les abritant. Ceux qui ne rebroussèrent pas chemin furent éliminés purement et simplement. Face à cette situation, la SMEP tenta de contourner l’obstacle et de rentrer au Tibet par sa frontière sud. On prit donc contact avec les autorités des Indes britanniques afin de tenter une infiltration par le Sikkim, sans beaucoup plus de succès. L’infiltration d’un religieux déguisé en commerçant chinois mis le feu aux poudres : ayant acheté un terrain à un Tibétain, celui-ci entendait l’utiliser comme base de départ pour l’évangélisation du pays. Mais une incompréhension juridique et l’hostilité tibétaine provoqua leur expulsion. Dès lors, les conflits se multiplièrent car les missionnaires harcelaient les autorités chinoises afin de les obliger à faire respecter les traités passés qui leur donnaient la possibilité de s’installer. Dans la grande majorité des cas, les mandarins locaux ignorèrent superbement les instructions de Pékin, car inapplicables. En effet, comment imposer une décision qu’on ne contrôle pas ? Les missionnaires n’eurent de cesse d’obtenir des dédommagements pour leur expropriation, exaspérant aussi bien les Chinois que les Tibétains. En 1864, ces derniers se déchaînèrent contre eux et les chrétiens qu’ils avaient pu convertir, les obligeant à se replier vers les Yunnan et Sichuan voisins.

La période de repli fut difficile : jusque-là généralement neutres, les Chinois veillaient au moins à protéger les Occidentaux présents. Mais les incidents se multipliant aux frontières en Corée, au sud du Tibet, et au Vietnam provoquèrent une flambée de xénophobie et de sentiment anti-chrétien. Tentant de se réinstaller, les missionnaires subirent de plein fouet des vagues de persécutions en 1873 puis en 1884, en partie motivées par les interventions de plus en plus fréquentes des puissances occidentales (Russie, Grande-Bretagne, France). Lorsque le XIIIe Dalaï-lama, Thubten Gyatso, arriva au pouvoir en 1895, il adopta une politique de fermeté et chercha à s’affirmer vis-à-vis de la Chine et des puissances. Il pris donc contact avec la Russie via Agvan Dorjief, moine bouriate, considérant l’absence d’aide chinoise face à une invasion népalaise comme un aveu d’impuissance à assumer son rôle de protecteur. L’invasion britannique de 1904 provoquée par la fermeture du pays (et la crainte d’un protectorat russe sur le pays), le poussa à l’exil en Mongolie puis en Chine. Son séjour fut l’occasion de prendre directement contact avec les ambassades étrangères, au grand dam des autorités impériales. L’auteur découvrit d’ailleurs dans les archives diplomatiques nationales une correspondance inconnue du souverain avec l’ambassade de France. Celle-ci montre que loin d’être limité aux rapports avec la Chine, la Grande-Bretagne et la Russie, le Dalaï-lama tenta d’élargir son horizon diplomatique et proposa à la France la construction d’une ligne télégraphique entre Tatsienlu et Lhassa. Le projet tomba toutefois à l’eau à cause de l’invasion chinoise de 1908.

Thubten Gyatso (1876-1933), XIIIe Dalaï-lama © The Tibet Album Lieutenant Colonel Sir Francis Edward Younghusband (1863-1942) © Science Photo Library

Thubten Gyatso (1876-1933), XIIIe Dalaï-lama © The Tibet Album
Lieutenant Colonel Sir Francis Edward Younghusband (1863-1942) © Science Photo Library

La souveraineté chinoise continuellement bafouée connut un sursaut brutal au tournant du siècle : devant l’avancée britannique au Tibet, la Chine adopta une politique beaucoup plus volontaire d’occupation du terrain en y installant des colonies. Pesant lourdement sur l’économie locale et tentant de briser le pouvoir des monastères, cette attitude suscita une révolte qui s’étendit comme une traînée de poudre et pendant laquelle de nombreux missionnaires et chrétiens furent assassinés dans les conditions les plus barbares. Pour y faire face, la Chine dépêcha Zhao Erfeng. Celui-ci écrasa la révolte par tous les moyens puis tenta de faire des Marches une nouvelle province chinoise. Il adopta une politique réformatrice supprimant les anciennes élites laïques et religieuses, développant les écoles et l’administration. Les missionnaires se firent alors les alliés zélés du nouvel homme fort du pays, s’installant sur les terres « pacifiées ». La Chine tenta de reprendre le contrôle du Tibet avant le retour du Dalaï-lama, ce qui poussa de nouveau celui-ci à l’exil (vers l’Inde, cette fois) alors qu’une nouvelle révolte éclatait dans le Kham. Pour les missionnaires, la situation se traduisit par une hostilité des Chinois à leur égard, ceux-ci étant avant tout préoccupés de débarrasser le pays de toute influence étrangère. Ceux-ci ne rencontraient du reste qu’un succès très mitigé, les conversions ne touchant que les Chinois ou métis.

Église catholique de Cizhong © Michael Sydney Église catholique de Baihanluo © Michael Sydney

Églises catholiques de Cizhong et Baihanluo © Michael Sydney

L’éclatement de la révolution chinoise en 1911 marqua le début de décennies de chaos dans les Marches. Dès le début, les troupes se divisèrent entre républicains et impériaux et les Tibétains se soulevèrent soit pour récupérer leur autonomie perdue, soit pour se constituer en bandes pillardes. Zhao Erfeng fut éliminé et au Tibet le Dalaï-lama put revenir à Lhassa après l’expulsion des troupes chinoises. Dans ce chaos, les prêtres français adoptèrent une attitude nouvelle et prudente de neutralité après avoir été échaudés par leur alliance avec Zhao Erfeng. Du reste, les Tibétains manifestèrent moins d’hostilité à leur encontre, et si les chrétiens furent victimes de violences, c’était dans un cadre de violence généralisée et de brigandage, non plus en tant que chrétiens. En 1914, les missionnaires s’inquiétèrent beaucoup des négociations en cours entre le Tibet, la Grande-Bretagne et la Chine à Simla. Aux termes de cette convention (non ratifiée par la Chine), on reconnaissait un Tibet extérieur autonome relevant de Lhassa, et un Tibet intérieur relevant de Pékin. La perspective de se retrouver en territoire réellement tibétain (délimité par le Mékong) ne réjouit pas nos missionnaires, mais la diplomatie française n’entendait pas se fâcher avec son allié pour si peu. Peu après, en février 1915, Tibétains et Chinois s’accordèrent à Tatsienlu sur les points suivants : reconnaissance de la suzeraineté chinoise pour limiter le poids des Britanniques au Tibet, paiement d’indemnités de guerre, frontière sur la Salouen. Il semble que la négociation, bien engagée, ait capotée parce que les Tibétains tentaient d’acheter armes et munitions en Inde.

Les frontières orientales du Tibet étaient marquées par les fleuves Salouen (Gyelmo Ngülchu), Yangtse (Drichu) ou Mékong (Dzachu) © Tibet Map Institute

Les frontières orientales du Tibet étaient marquées par les fleuves Salouen (Gyelmo Ngülchu), Yangtse (Drichu) ou Mékong (Dzachu) © Tibet Map Institute

Dès 1916, la situation se compliqua par la guerre ouverte entre le Sichuan, fidèle à Pékin et à l’autoritaire (voire monarchiste) Yuan Shikai ; et le Yunnan, qui se rapprocha de Sun Yat-Sen. La région connut alors une flambée de violence et de révoltes centrifuges. En 1917-1918, le Tibet put repousser la frontière jusqu’au Yangtse grâce à son armée modernisée et formée à l’anglaise. Neutre et recentrée sur les œuvres caritatives, la Mission du Tibet fut relativement tranquille, preuve de son intégration croissante dans la région et put même adopter une position de médiatrice. Les Marches souffraient pourtant énormément des troubles : la violence avait dévié la quasi-totalité du commerce vers l’Inde et ruinait les habitants. Les années 1920 virent deux phénomènes : au Tibet, une modernisation et centralisation croissante jusqu’en 1926, année où le Dalaï-lama dut céder devant l’opposition des grands monastères et couper les ponts avec la Grande-Bretagne ; la prise de pouvoir par Tchang Kaï-chek. Celui-ci tenta de réintégrer les Marches au sein de la Chine et s’efforça de couper les chrétiens de toute emprise étrangère. En 1932, un conflit au sein d’une principauté provoqua une nouvelle guerre entre le Tibet et la Chine, celle-ci récupérant les territoires perdus en 1918 et rétablissant la frontière sur le Yangtse. Les missionnaires eurent peu à se plaindre de la situation, mais malgré le succès rencontré par l’ouverture d’une léproserie et d’un hospice montagnard, leur effectif était vieillissant et le christianisme stagnait toujours.

Officiers tibétains lors d'une parade militaire (photo datée du 07/09/1936, probablement prise par Hugh Richardson) © The Tibet Album

Officiers tibétains lors d'une parade militaire (photo datée du 07/09/1936, probablement prise par Hugh Richardson) © The Tibet Album
Parade de l'armée tibétaine (extrait) filmée par Frederick Williamson en 1933.


La vidéo intégrale peut être vue sur Digital Himalaya au format mp4 (perso, je trouve que ça passe mieux sous internet explorer).

1934 marqua le début de la fin pour les prêtres français car ils subirent de plein fouet la « vague rouge », c’est-à-dire la Longue Marche. L’arrivée des troupes communistes poursuivies par les nationalistes sema la panique au sein de la population qui fuit massivement. Les uns comme les autres pillèrent à qui mieux-mieux, prélevant « les vivres, les céréales, la literie, et le vestiaire, les médecines des pharmacies et les ornements d’église, le bétail, la basse-cour jusqu’au bois de chauffage et aux légumes des jardins ». Les prêtres payèrent un lourd tribut, tant humain que financier, à cette déferlante. L’éclatement de la guerre sino-japonaise refoulant le gouvernement à Chongqing se traduisit par une centralisation accrue des Marches désormais proches : la Mission endura alors de nombreuses expropriations, les convertis furent expulsés, les prêtres assignés à résidence. La victoire communiste sonna le glas des ambitions chrétiennes. Dès 1950 les troupes communistes investirent progressivement mais rapidement les Marches. Le refus tout catholique de se couper de Rome provoqua l’emprisonnement des prêtres, puis leur expulsion au plus tard en 1952. En 1953-1954, ce furent leurs anciens adversaires bouddhistes qui subirent la déferlante rouge.

La longue marche traversa les Marches tibétaines. Les missionnaires furent surtout confrontés à la Ie armée de Front de Zhu De et à la IVe armée de Front de Xu Xiangqian.

La longue marche traversa les Marches tibétaines. Les missionnaires furent surtout confrontés à la Ie armée de Front de Zhu De et à la IVe armée de Front de Xu Xiangqian.

Après plus d’un siècle de présence chrétienne, le bilan est sévère : les conversions n’ont jamais concerné que des chinois ou des sino-tibétains et se sont cantonnées aux marges chinoises des Marches tibétaines. En 1949, la Mission ne comptait que 11 prêtres de la SMEP contre 12 moines, 17 franciscaines, 14 oblates et 19 Vierges. Cet échec s’explique facilement par l’attitude militante et intransigeante des missionnaires qui ne cherchèrent pas vraiment à comprendre l’environnement social et religieux où ils étaient plongés. Leur méconnaissance du Tibet et bouddhisme, même après un siècle de présence, tranche sévèrement avec l’attitude des missionnaires protestants qui n’eurent jamais à faire face à des persécutions, probablement du fait qu’ils partagèrent la vie des villageois et se lancèrent plus tôt dans les œuvres caritatives et le soulagement de la souffrance, occupant ainsi un créneau inoccupé par les monastères. Leur vie quotidienne même choqua les Tibétains : pratique de la chasse, l’habitude de fumer la pipe étaient des offenses envers les dieux. Pourtant, ils ne ménagèrent pas leurs efforts et rachetèrent de nombreux enfants esclaves, aux cotés des dispensaires, léproseries et hospices destinés à soulager la souffrance.

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