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Mémoires chéries, communautés chéries : proto-nationalisme au Tibet / Georges Dreyfus 11/04/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Ouah ! En voilà un bien bien costaud : 25 pages, quand même ! Et c’était pas du light. Dans cet article, l’affaire de M. Dreyfus (arf arf, pardon) est d’étudier l’apparition d’un sentiment d’appartenance commun aux Tibétains dans l’histoire. On ne peut parler d’un nationalisme au sens strict pour ceux-ci puisqu’ils n’ont jamais vécu dans un État-nation aux frontières bien définies. L’auteur réfute l’idée que le nationalisme soit un concept occidental plaqué dans les autres parties du monde. De même, il rappelle qu’on ne saurait considérer ce phénomène comme découlant systématiquement de formes d’identité traditionnelles.

Au Tibet, l’identité collective repose sur le bouddhisme ; des coutumes partagées ; une langue, des origines et un environnement unique auxquels les habitants sont liés. Pourtant, les Tibétains n’ont que rarement vécu sous la même autorité, et quand le cas s’est présenté, l’enthousiasme fut très mesuré. Un des fondements de la « tibétanité », c’est la mémoire de l’empire autrefois puissant (VIIe-IXe siècles) au point de dominer une bonne partie de l’Asie. C’est à cette époque que le bouddhisme fut introduit au Tibet. Après la dislocation de l’empire, cette mémoire s’est ravivée et suscité un sentiment de partager une histoire commune entretenue par une langue et une écriture codifiée. Du XIIe au XIVe siècle, les Tibétains se sont forgés une nouvelle identité à travers certains outils. On note une forte volonté de retrouver un passé perdu et idéalisé : la reconstitution de l’empire devient une préoccupation répandue chez les élites alors même que des textes religieux diffusent les vertus attribués à cette époque. Toutes les écoles parvenant au pouvoir tenteront de restaurer l’autorité impériale (ou au moins un semblant) et font du premier souverain historique, Songtsen Gampo, un idéal de monarque bouddhiste. Certains remettront en vigueur les anciennes lois, calqueront leurs structures administratives sur celles qui existaient avant la domination mongole. L’école qui rencontra le plus de succès fut celle des Gelugpa qui réussira à imposer un dirigeant unique (au moins au Tibet central) en 1642. Ces tentatives soulignent bien que le souvenir d’un Tibet autrefois uni persistait et restait un idéal. Il faut pourtant attendre 1751 pour que le Tibet adopte sous la pression chinoise un système bureaucratique reposant sur le contrôle fiscal et judiciaire. Auparavant, le pays est une galaxie politique où c’est la proximité du dirigeant qui assure l’obéissance : plus on est loin géographiquement ou socialement du dirigeant, plus on est indépendant.

La situation des Tibétains orientaux illustre bien ce fait : Amdowa et Khampa ne se voient pas comme Tibétains, sauf à se définir par rapport à d’autres groupes (Chinois, Mongols…). L’identité de ces Tibétains repose à la fois sur l’appartenance au Tibet (au sens géographique, sans notion de pouvoir central) et sur l’esprit d’indépendance. Cet esprit oriental trouve un écho en la personne de Gesar de Ling, héros envoyé par les dieux pour défendre un royaume souvent assimilé au Tibet oriental. Ce héros incarne d’autant mieux la résistance qu’il n’est pas bouddhiste (voire même anti-bouddhiste), symbole important dans une région où le bön survit encore bien et où est né le mouvement œcuménique Rime. Les autorités chinoises ne s’y tromperont pas et tenteront de promouvoir ce héros régional afin de lutter contre le poids du bouddhisme et couper la région du Tibet central.

À partir du XIIe siècle commencent à fleurir au Tibet les terma (litt. : trésors). Ce sont des textes religieux que Padmasambhava (introducteur du bouddhisme au Tibet) aurait dicté à ses disciples, leur confiant la responsabilité de les redécouvrir dans leurs incarnations futures lorsque les temps seraient devenus propices. Pour la plupart, il s’agit d’enseignements de pratiques relatives à une déité avec des discussions doctrinales pointues. Les terma contiennent souvent des sections historiques décrivant l’origine de leur récit et une prophétie sur leur révélation. Ces textes n’ont pas besoin d’être découverts physiquement : certains ont été « découverts » mentalement par les anciens disciples réincarnés de Padmasambhava à l’intérieur de leur esprit. Le Mani Kambum décrit ainsi le Tibet comme étant un pays barbare et violent jusqu’à l’introduction du bouddhisme. La transformation du pays est l’œuvre du bodhisattva Avalokiteshvara à qui le Bouddha avait spécialement attribué le pays, créant ainsi un lien avec ses habitants. Le terma exprime quatre dimensions :
– dimension religieuse : le bouddhisme doit se légitimer malgré son opposition fondamentale au bön, religion indigène. Devant l’impossibilité de l’assimiler, on fait des anciens souverains des émanations d’Avalokiteshvara, des rois vertueux propagateurs du bouddhisme.
– dimension sectaire : les terma sont très majoritairement l’œuvre de l’école Nyingma, héritière des premiers bouddhistes. Confrontés à l’essor de traditions rivales et mieux organisées, les Nyingmapa se légitiment par un lien plus ancien avec l’Inde et le bouddhisme en la personne de Padmasambhava.
– dimension ethnique : le mythe d’origine des Tibétains reposent sur l’idée qu’ils sont nés de l’union d’Avalokiteshvara et d’une démone. Les Tibétains bénéficient alors d’une relation de parent à enfants avec la divinité.
– dimension politique : les terma se préoccupent de l’avenir du pays en prophétisant guerres civiles et famines.

Aux XIIe-XIVe siècles, être Tibétain, c’est être bouddhiste. Cette vision est popularisée par l’école Nyingma, elle-même marginale : majoritairement laïque, n’ayant jamais détenu l’autorité ni été soutenue par le pouvoir, elle est restée en dehors des luttes sectaires. De fait, elle est donc proche des villageois auxquels des bardes itinérant content les textes des terma, ce qui lui assure une base populaire solide et diffuse largement ses idées.

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