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Chö-yön, yön-chö et chöne/yönne : historiographie et sémantique d’un concept socio et politico-religieux tibétain / D. Seyfort Ruegg 16/03/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Malgré ce que ce titre à rallonge pourrait laisser penser, cet article n’est pas du tout prise de tête, et même très simple et agréable à lire. M. Ruegg se penche ici sur le concept chö-yön qui définit les relations entre un religieux bouddhiste et un seigneur/protecteur laïc, et est souvent mal compris en Occident. Mon billet sera donc d’autant plus périlleux (et à prendre avec des pincettes) qu’on parle de subtilités de traduction de mots tibétains vers l’anglais.

Chö-yön (et son verlan yön-chö) est un mot composé. Il vient de chöne (l’officiant, le chapelain) et yöndag (le donateur) et apparait dans un texte de Sakya Pandita au tournant des XIIe-XIIIe siècles, avec le sens de relation entre donateur et précepteur. Toutefois, les traductions varient selon les auteurs : on trouve aussi bien chapelain-protecteur, lama-protecteur ou prêtre-protecteur. L’auteur insiste d’ailleurs sur le terme patron, souvent utilisé, qui en anglais peut aussi bien être synonyme de client qu’impliquer l’idée de supériorité comme en français. Comme on va le voir, le problème n’est pas anodin car les Européens ont largement eu tendance à appliquer leurs conceptions sur les relations tibéto-mongolo-chinoises, et les ont souvent lues de travers. Ce sens n’est toutefois pas le seul : l’expression est ambigüe et yön-chö peut ainsi désigner un roi-bodhisattva avec le sens de pourvoyeur d’offrandes (maker of offerings) et non en tant que mot composé. Ceci dit, les mots chö-yön et yön-chö sont considérés comme synonymes au Tibet au moins à partir de 1436. La traduction de yöndag par patron est, on l’a vu, source de confusion. De la même façon, il est inexact de traduire chöne par prêtre car le concept chrétien du mot n’a aucun rapport avec les notions de lama ou de lachö (qui dénote un maître objet d’honneur). Ce mot désigne le religieux pratiquant des rites et/ou servant de précepteur à un prince-donateur. Yöndag est en fait un titre honorifique distinguant un donateur de prestige. Bien qu’en théorie, le mot n’implique pas l’idée de supériorité hiérarchique par rapport au chöne, le fait de détenir le pouvoir temporel donnera corps à celle-ci.

Ce concept n’est pas né au Tibet, mais remonte à l’Inde védique où des spécialistes accomplissaient des rituels au nom d’un donateur, ce dernier les payant en offrandes rituelles appelées dakshina (traduit en tibétain par yön). Le récipiendaire, ou dakshiniya, est appelé en tibétain yönne, mot qui sert à qualifier le Bouddha. Chöne et yönne sont donc synonymes en ce qu’ils désignent une personne objet de respect ou de vénération. Le mot yönne est aussi associé à des bodhisattva ou divinités bouddhistes avec le sens d’honorable/vénérable.

Dans le contexte de la Haute Asie, la relation enseignant-disciple liant le précepteur et le donateur est formalisé par Phagpa, neveu de Sakya Pandita, et Khubilaï Khan. Une relation de même nature concernera Sönam Gyatso, 3e Dalaï-lama, et Atlan Khan. Le souverain est alors souvent vu comme un monarque chakravartin (conquérant universel), le lama incarnant le pouvoir spirituel. Cette dualité temporel-spirituel se cristalisera en un système de gouvernement original où les officiers laïcs étaient accompagnés d’officiers religieux. Au fil du temps, la distinction claire entre donateur et religieux se brouillera. Ainsi, les empereurs de Chine seront souvent considérés comme des émanations du bodhisattva Manjushri alors que les Dalaï-lama, incarnations du bodhisattva Avalokiteshvara, assumeront le pouvoir temporel au Tibet. Toutes ces données et subtilités pousseront auteurs et gouvernements à considérer la relation chö-yön comme une fiction visant à justifier les relations entre Tibetains, Mongols, Mandchous et Chinois une fois que les relations traditionnelles d’oncle à neveu en usage à l’ère impériale soient devenues inapplicables. Il reste pourtant que ce concept n’est pas une invention tibétaine mais possède des racines anciennes.

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