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L’armée de l’empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 / Jean-Louis Margolin 08/03/2009

Posted by Rincevent in Mes lectures.
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Encore un nouveau bouquin d’histoire, en l’occurrence, L’armée de l’empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 de Jean-Louis Margolin, publié en 2007 chez Armand Colin.

L'armée de l'empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 / Jean-Louis Margolin

L'armée de l'empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 / Jean-Louis Margolin

Un très très bon bouquin, bien que pas particulièrement primesautier (vu le sujet, ça serait surprenant, hein ?). Très complet, ce livre est l’occasion pour M. Margolin d’analyser le comportement de l’armée japonaise dans les guerres qu’elle a mené. Rappelons que le Japon a d’abord profité de l’anarchie suscitée par la révolution chinoise et l’éclatement du pouvoir pour étendre son contrôle du chemin de fer sud-mandchourien à toute la région, avant d’entrer en guerre (et non de la déclarer, la nuance est importante) avec la Chine en 1937 puis avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas (et, très accessoirement, la France). L’auteur commence par réfuter l’idée selon laquelle les Japonais auraient été naturellement disposés à la violence. Bien au contraire, et malgré de longues périodes de violence interne, le Japon du XIXe-XXe siècles se montre globalement respectueux des lois de la guerre et de ses prisonniers. Russes, Chinois et Allemands (le Japon a déclaré la guerre à l’Allemagne en 1914, essentiellement pour pouvoir mettre la main sur les territoires pacifiques et chinois de cette dernière) furent bien traités. Les Japonais eux-même, mettent en avant le bushido, code d’honneur des samouraïs, dont la vertu première sont la droiture, le courage, l’humanité etc… Ce n’est que progressivement que la loyauté prend le dessus, au fur et à mesure que les derniers vrais samouraïs cèdent la place aux soldats issus des classes pauvres au sein de l’armée. Dès lors, on observe une militarisation croissante de la société, les élites militaires (aussi anticommunistes qu’anticapitalistes) glorifiant l’esprit de sacrifice et rejetant la valeur de la vie. Un soldat ne vaut que par son sacrifice, sa vie et celle des autres (surtout celle des civils) ne valant rien. Cette idéologie aura d’importantes conséquence, l’armée cultivant l’idéal de l’offensive héroïque et négligeant totalement la logistique et l’armement lourd (car trop lent).

L'Asie et l'Océanie en 1939 - Wikicommons

L'Asie et l'Océanie en 1939 - Wikicommons

L’auteur dresse un portrait intéressant du militarisme japonais et de ce qui le différencie du fascisme, du nazisme et du soviétisme (il le rapproche plutôt des régimes de Franco, Horthy, voire Pétain). D’abord, l’absence de leader incontesté et tout-puissant : pas de Mussolini ni de Hitler, les premiers ministres, même militaires, resteront toujours soumis à l’autorité impériale, intouchable et invisible (pour l’auteur, ce dernier n’est pas un prisonnier doré et n’hésite pas à intervenir directement dans les affaires, mais a la prudence d’éviter de se compromettre trop directement). On note par conséquent une déconnexion presque complète entre le pouvoir civil et les dirigeants de l’armée, qui ne tiennent parfois aucun compte du premier. Ainsi, l’armée du Kwantung/Kanto (la péninsule du Liaodong) mettra souvent le gouvernement en situation délicate pour avoir agit de son propre chef. De même, les institutions n’ont pas subi de modifications destinées à renforcer le pouvoir en place (et pour cause, il l’était déjà).

La péninsule du Liaodong - Wikicommons

La péninsule du Liaodong - Wikicommons

Deuxième différence, les régimes totalitaires européens sont parvenus au pouvoir grâce à un parti d’opposition devenu parti unique. Les militaristes sont quant à eux totalement hostiles aux partis politiques (pourtant pas forcément eux-même très démocratiques). Il n’y aura donc pas domination d’un parti, mais agrégation des partis existant (y compris de gauche) en une vaste coalition nationale, jamais homogène ni populaire. On note enfin que pendant toute la guerre la répression reste relativement modérée : tant qu’on est pas ouvertement opposant, on risque peu et la presse (certes non libre) peut se permettre de critiquer le pouvoir. La vraie différence réside dans la puissance du consensus national : on ne note ainsi aucune opposition réelle, même non violente, aucune émigration d’opposants. Du reste, les vrais opposants comme les communistes sont généralement retournés assez facilement, torture et tabassages étant interdit au profit d’une rééducation/réhabilitation (que la Chine récupèrera vraisemblablement). Plus anecdotique, on remarque un antisémitisme spécifique aux Japonais : bien que convaincus de la nuisance des Juifs, ils refusèrent de collaborer au génocide, et les aidèrent dans un premier temps à venir s’installer dans les territoires conquis (les Juifs locaux, souvent d’origine irakienne, y mirent fin par crainte d’une immigration pauvre). Ils partaient du principe que les Juifs étant trop puissants, mieux valait s’en faire des alliés.

La progression japonaise jusqu'en 1942 - Wikicommons

La progression japonaise jusqu'en 1942 - Wikicommons

Lorsque le Japon entre en guerre contre la Chine, il s’agit pour lui d’un « incident », et par conséquent, les soldats chinois capturés ne sont donc pas des prisonniers de guerre. N’ayant rien prévu pour eux, l’armée décide de les supprimer immédiatement, quel que soit leur statut (reddition, capture après résistance, en uniforme ou en civil). Seuls de rares « chanceux » seront conservés comme coolies pour un certain temps (beaucoup seront liquidés par la suite). Les Occidentaux finissent sur des grands chantiers à la mortalité effroyable, où ils meurent à petit feu ou exécuté car trop faibles. N’en déplaise aux négationistes, le Japon s’était pourtant engagé à respecter les clauses de la convention de Genève. En Chine, la violence est totale et la prise de la capitale Nankin en concentre toutes les manifestations sous les yeux occidentaux. La haine du Chinois s’explique par le fait que, cette fois-ci, il a résisté au Japon. Commence donc, selon le mot de l’auteur, « une longue traînée de sang ». Les exactions visent plus particulièrement certaines catégories : les soldats et plus généralement, tous les hommes chinois en âge d’être soldat (de 15 à 45 ans) ; les femmes, frappées d’une vague de viols (parfois accompagnés de meurtres). On constate aussi la persistance du pillage et de la destruction gratuite (à part égale avec les troupes chinoises, d’ailleurs) et une forte propension au meurtre gratuit. Il ne s’agit pourtant pas d’actes de soldats désobéissants aux ordres, mais d’un laissez-faire volontaire de la part d’une hiérarchie réprimant brutalement la moindre indiscipline. Prisonniers de guerre et civils furent également utilisés comme cobayes vivants par la sinistre unité 731, qui testa sur eux de multiples souches virales ou bactériennes et procéda à des vivisections, parfois juste « pour le fun ».

Retour de bâton, avec l'entrée en guerre de l'URSS - Wikicommons

Retour de bâton, avec l'entrée en guerre de l'URSS - Wikicommons

Les pays « libérés » souffrirent énormément de l’interruption de leurs échange et de l’incompétence des militaires. Ceux-ci remplacèrent les cultures jusque-là prospères par d’autres répondant à leurs seuls besoins, ce qui provoqua souvent de graves pénuries, alimentaires ou textiles. Et quand bien même, la production ne pouvait être exportée, faute de transports. La main d’œuvre fut également captée de force, souvent par ruse, et expédiée dans un autre pays où elle fut soumise au même traitement que les prisonniers de guerre. À la différence de ceux-ci, les Asiatiques ne disposaient pas de médecins qualifiés, ce qui explique leur plus forte mortalité. L’auteur développe aussi le cas des femmes de réconfort : si partout des femmes furent contraintes à la prostitution et victimes de viols, seules les Coréennes et les Japonaises suivirent l’armée au fil des conquêtes, celle-ci organisant elle-même le système. Il remarque toutefois la relative protection dont bénéficiaient ces femmes, leur exposition aux risques de guerre et les vengeance dont elle firent les frais après la capitulation. Il s’agit pour lui plus d’un redéploiement de ce « commerce », de la part de Coréens profitant de l’absence de permission des mobilisés japonais.

RAJOUT DU 14/10/09 :
L’ouvrage suscite visiblement une polémique, repérée via le blog de l’histoire opposant Arnaud Nanta (voir son texte) à Jean-Louis Margolin (voir sa réponse).

RAJOUT DU 20/01/10 :
La polémique persiste, voici deux articles très intéressants du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire : À propos de la réception de L’ Armée de l’empereur : l’historien et les japonologues par Emmanuel Lozerand et De la nécessité des controverses scientifiques et de leurs échos publics par Laurence De Cock.

RAJOUT DU 12/10/10 :
Une très intéressante critique croisée est disponible sur Histoire@Politique. Le livre de Margolin est comparé à Le viol de Nankin : 1937, un des plus grands massacres du XXe siècle d’Iris Chang.

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Commentaires»

1. florval - 08/05/2009

Merci pour cette attentive et excellente analyse de mon livre, une des meilleures que j’ai lues.

J’ai découvert votre blog par hasard.

Jean-louis Margolin

2. Rincevent - 08/05/2009

Oh ben crotte alors ! L’auteur himself ! C’est moi qui vous remercie, d’abord pour l’excellente lecture que vous m’avez fournie (j’ai particulièrement apprécié le passage sur le rapport à la mémoire dans les divers pays d’Asie), et aussi pour avoir la gentillesse de laisser un commentaire sur ce très modeste et très incomplet compte-rendu.Rincevent.


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