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Rituel et politique dans l’Himalaya oriental : la mise en scène des processions au Tsari / Toni Huber 12/01/2009

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Voilà un chapitre aussi dense qu’intéressant. Après avoir découvert les sites du Kailash / Tise et du Lachi, nous visitons la région de Tsari où le gouvernement du Tibet central organisait tous les douze ans un important pèlerinage. Celui-ci était l’occasion pour Lhassa de manifester son autorité et sa puissance aux yeux des Tibétains. Cette implication du pouvoir est due à la nature particulière de la région. Difficilement accesible, le Tsari est en effet frontalier de l’Inde et offre un environnement chaud et humide (climat subtropical) auquel les Tibétains ne sont pas habitués et la région est frappée de plusieurs interdits : pas le droit de chasser, de pêcher ni même de cultiver quoi que ce soit (il faut donc emporter soi-même sa nourriture) et les bêtes de somme y sont interdites. De plus, une bonne partie du pays est occupé par des populations tribales non-tibétaines généralement hostiles appelées Lopa, terme péjoratif ayant le sens de barbare. Chaque pèlerinage s’accompagnait donc d’agressions, vols et meurtres. Pourtant ce pèlerinage est populaire du Tibet car il est ouvert à tous (les autres circuits locaux comportent des restrictions d’accès). Chaque année du singe (1944, 1956, 1968 etc…) voit donc entre 15 et 20 000 bouddhistes ou bönpo affluer de tout le pays.

Le pèlerinage trouverait son origine dans un crime passionnel : un moine ayant assassiné un homme pour une femme aurait pris la fuite, se réfugiant au Tsari où il acquit des pouvoirs magiques tels que les flèches empoisonnées des locaux ne le tuaient pas. Dès lors, Lopa et Tibétains tissèrent des liens et le pèlerinage commença, la mère d’un Dalaï-lama instituant le tribut. De fait, les croyants pensent le site assez puissant pour générer des transformations profondes chez eux. La montagne est à la fois le palais et l’incarnation des divinités Chakrasamvara et Vajravarahi et parcourir cet environnement permet par conséquent de se purifier de ses souillures karmiques (en particulier les meurtres et l’abattage d’animaux) afin d’obtenir de meilleures réincarnations. Le pèlerinage était appelé rongkor (« ravines ») en raison des gorges qu’il traversait.

Examinons maintenant l’organisation du pèlerinage. Les préparations commencent l’année précédente quand Lhassa nomme deux officiers pour s’en occuper. Ils sont chargés de négocier avec les Lopa le lodzong, tribut censé assurer la sécurité des pèlerins, et de toute l’organisation matérielle, du début à la fin. Comme toujours au Tibet, il y a un religieux, le tsedrung, et un laïc, le drungkhor ou shödrung, tous deux issus de l’aristocratie. Avant toute chose, ils prélèvent une taxe en nature dont une partie est apportée par les Tsariwa effectuant des tournées de mendicité pendant l’hiver. Les contribuables les plus âgés de chaque village collectent la taxe dans les districts environnants, le trésor étant conservé dans les monastères et dzong (places fortes administratives) du Tsari. Quelques mois avant, une centaine de yaks achemine hommes et matériel à Tsari Kyilkhorthang. Le trajet prend quatre à cinq semaines aux pèlerins et organisateurs, mais les habitants et moines de la région apportent leur aide et leur force de travail (corvée). Afin d’empêcher toute agression, une force armée de 200 hommes est également envoyée sur place, ainsi que 20 soldats de Lhassa escortant les officiels, de 50 à 100 hommes venant des milices de districts voisins, et quelques Tsariwa complétant l’ensemble (ils perçoivent rations et vêtements mais doivent amener leurs propres fusils). Des Lopa tibétanisés (ou Chalo) sont utilisés comme traducteurs et éclaireurs en échange de hachettes et de cordes. Tout ce petit monde se rassemble dans la plaine de Kyilkhorthang où on dresse d’abord les tentes des officiels puis celles de l’aristocratie et des grands lamas et enfin les plus modestes. Le tsedrung, en tant que représentant du Dalaï-lama, arrive en portant les robes de ce dernier sur le dos (il ne les met pas, il les porte).

Et maintenant, Rabbi Shakob il va danser ! © Peregrin@

Et maintenant, Rabbi Shakob il va danser ! © Peregrin@

Une fois installé commence le lodzong, négociation par laquelle les Tibétains vont tenter d’acheter leur sécurité aux Lopa. Ceux-ci attendent dans la forêt où les traducteurs vont les inviter dans la plaine. Les Tibétains connaissent très mal leurs voisins, ont du mal à les distinguer et même à savoir qui est impliqué dans la négociation. Certains Lopa commercent avec eux, d’autres non. Quoi qu’il en soit, le tribut doit être versé aux plus hostiles. Trois ou quatre chefs arrivent accompagnés de centaines d’hommes armés. Ceux-ci brandissent leurs armes et poussent des cris de guerre. Ils dorment à la belle étoile et reçoivent chacun une certaine quantité de tsampa. Le lendemain s’ouvrent les tractations, difficiles : bien que n’utilisant pas l’écriture, les Lopa savent parfaitement ce qui a été offert au précédent pèlerinage et le considèrent maintenant comme un minimum. Les deux groupes se font face mais les Tibétains ne peuvent pas refuser et doivent parfois lâcher quelques possessions personnelles. Aux chefs, un tapis de laine, une épée, un bâton de marche et surtout un yak. Aux autres, un peu de tout : sel, sucre, tsampa, perles colorées, raisin, animaux, objets rituels, épées, tissus… Une fois la transaction effectuée, on prépare des pots de thugpa (soupe à la viande et pâtes d’orge) puis on dresse une porte rituelle. Les yaks, attachés de chaque coté de la porte, sont sacrifiés par les Lopa qui franchissent ensuite la porte et mangent une part de yak fraîchement coupée. Récupérant le sang, les Tibétains l’étalent sur le nez des Lopas, ce qui scelle le serment. Les Tibétains ferment la marche avec des rituels et danses bouddhistes. La procession peut commencer.

Le rongkor (circuit) du Tsari en rouge, autour du mont Dakpa Shelri (montagne de pur crystal) en vert. En jaune, la zone de négociation entre Tibétains et montagnards Lopa appelée Tsari Kyikhortsang.

À cause de l’étroitesse des chemins, la procession se déroule en file unique. Plusieurs colonnes sont organisées suivant certains critères : les plus importantes sont menées par les représentants de Lhassa, les deux écoles religieuses présentes à Tsari (Drigungpa et Drukpa), les Tsariwas eux-même et enfin la colonne des Khampa. Chacune part un jour différent afin de laisser le temps à la précédente de se frayer un chemin sans encombre. Les colonnes menées par un tongpön (« maître d’un millier ») sont constituées par affinité religieuses ou géographiques, suivant la présence de parents ou amis. Les premiers à partir sont les Tsariwa et voisins, familiers de la région. L’ordre des colonnes suivantes reflète l’évolution politique et religieuse du pays, ainsi les Khampa passent en deuxième sans rien demander à personne car ils rejettent l’autorité de Lhassa (et sont de toute façon trop bien armés pour qu’on leur cherche des poux). Bien que Lhassa fasse venir de grandes quantité de tsampa, l’approvisionnement est difficile et la spéculation fait bondir les prix.

Les Tibétains voient la procession comme une pratique bouddhiste soutenue par un pouvoir également bouddhiste pour le bénéfice du plus grand nombre. Bien que siège du gouvernement, Lhassa n’est perçue que comme un donateur parmi d’autres permettant à l’ensemble des pèlerins de bénéficier des vertus du lieu. Le lodzong n’est lui-même que la preuve de la supériorité du bouddhisme. D’un point de vue extérieur, cependant, il s’agit d’une entreprise politique. Le personnel affecté au pèlerinage n’a pas le choix : les gens du communs le sont par corvée ou contre paiement, les nobles par obligation. La nourriture acheminée est prélevée sur les surplus des paysans environnants leurs devant un impôt en nature. Qui plus est la participation à un événement aussi coûteux est motivé par la compétition politique : celui qui peut le prendre en charge montre sa capacité à occuper un poste gouvernemental. Il n’y a donc aucune marge de manœuvre possible. Le déploiement des ressources et la logistique sont également le moyen d’affirmer la puissance du gouvernement : les tentes sont placées pour former un mandala dont le centre est occupé par les représentants du pouvoir. De même la dépendance des pèlerins rehausse le prestige du pouvoir et son efficacité. L’intégration des Lopa tibétanisés permet de réduire les frictions avec les autres Lopa et stabilise la frontière tout en favorisant le commerce avec cette région offrant des produits rares réclamés par l’aristocratie et les grands monastères.

De très jolies photos du Tsari sont visibles ici (première partie), là (deuxième partie) et là (photos panoramiques).

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