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À bas la démone : réflexions sur un terrain féminin au Tibet / Janet Gyatso 09/03/2008

Posted by Rincevent in History of Tibet / Alex McKay.
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Quand on parle de l’histoire du Tibet, on parle essentiellement de gros bourrins violents puis de vieux cons-typés qui font passer leur sieste quotidienne pour une profonde activité cérébrale (alors que, bon, y font juste qu’à digérer en attendant la prochaine bouffe, hein). Alors parlons de dames. Et même d’UNE dame.

Janet Gyatso (non c’est pas la sœur de Michael Gyatso, interprète de Billie Jing ou Don’t stop till you get illumination et inventeur du Moinewalk ^^) se penche sur un personnage clé des mythes tibétains. En l’occurrence, il s’agit d’une démone anonyme que les premiers maîtres bouddhistes ont dû soumettre avant de pouvoir ouvrir leur boutique. Que représente ce personnage et pourquoi est-il spécifiquement féminin ?

Racontons d’abord la légende : alors que la princesse chinoise promise à l’empereur Songtsen Gampo s’approchait du Tibet (sûrement la mort dans l’âme à l’idée de se faire tripoter par un mec qui pue le bouc et pour qui ne pas enfoncer son épée dans la gorge du voisin est un concept d’avant-garde), elle perçut la présence d’une Sinmo (démone). Elle consulta donc ses bouquins de géomancie pour découvrir ce qui l’empêchait de transporter une statue du Bouddha vers Lhassa. Elle comprit ainsi que la plaine de Lhassa était le cœur de la démone, les montagne environnantes sa poitrine (bonnet F, minimum…). Bref, la démone était le pays, perçu par ses habitants comme une entité dangereuse responsable des actes négatifs. Pour neutraliser cette nuisance, il fallait ériger des monuments bouddhistes à différents emplacement de son « corps » afin de la clouer au sol. De cette manière, les esprits surnaturels qui l’habitaient étaient convertis et devenaient des serviteurs de la nouvelle religion. Neutralisée, la démone ne meurt pas pour autant. Elle survit et son corps reste intact puisqu’elle continue à incarner le Tibet.

Pourquoi le bouddhisme s’en est-il si violemment pris à ce personnage féminin et l’a-t-il trouvé si négatif ? Si les premiers textes bouddhistes dédaignaient les femmes car sources de désir et d’attachement, le bouddhisme mahayana fit remarquer que le genre était sans importance pour atteindre l’illumination, même si le bouddhisme tibétain conserva des préjugés. Il ne s’agit pas simplement de misogynie, car la démone représente ici une autre culture religieuse et une vision du monde qui subiront une domination étrangère. Qui plus est, les aspects négatifs de cette démone trouvent des explications historiques. Bien que les valeurs masculines et agressive de la période soient prédominantes, elles n’étaient pas réservées aux seuls hommes. Ainsi, un (voire deux) Royaume des Femmes a existé aux frontières du Tibet selon les archives tant chinoises qu’indiennes. Ce royaume matriarcal était dirigé par une reine qui donnait son nom à ses fils, les hommes étant des soldats dirigés par les femmes. Par contrecoup, cet aspect se retrouve aussi parmi les créatures de l’au-delà. Ce sont les Sinmo qui symbolisent à la fois le monde des esprits au sens large et la nature démoniaque des anciens Tibétains. Les Sinmo sont des esprits particulièrement féroces, et très clairement indigènes. Celle qui nous intéresse ici est considérée comme la Terre Mère par les Tibétains, mais une Terre Mère malveillante plus ou moins semblable au chaos primitif et à la matière sont le monde sera fait. C’est une démone sauvage et dangereuse à partir de laquelle on construit la civilisation

La religion antique, le bön, est décrite par les bouddhistes comme barbare et ignorante. Le terme bön est lui-même ambigu puisque qu’il sert à désigner des croyances très différentes. Quoi qu’il en soit, le bön abonde en rites en lien avec la mort et l’au-delà, et le bouddhisme lui attribue d’ailleurs le fait d’avoir « fermé la porte des tombes ». Si la démone représente la véritable religion autochtone du Tibet, alors le bouddhisme n’a pas été le premier à s’en débarrasser. En effet, la destruction des forces démoniaques reflète un changement de la pensée religieuse tibétaine. Pour Erik Haarh, ce changement est dû à l’arrivée d’envahisseurs étrangers qui usurpèrent le trône et apportèrent leur vision tripartite de l’univers (monde sous-terrain, surface, ciel). Avant, les Tibétains se focalisaient sur le monde sous-terrain, les rois se faisant enterrer ou jeter à l’eau ; après ils levèrent les yeux vers le ciel, les rois se faisant enterrer au-dessus du sol dans des tumulus.

Nous y voyons donc plus clair : une Terre Mère identifiée au pays, un penchant à assimiler les forces incontrôlées et menaçante à la féminité, des preuves que les femmes détenaient le pouvoir dans l’histoire ancienne du Tibet. Si ce pouvoir existait toujours à l’arrivée du bön puis du bouddhisme (religions révélées par des hommes), on peut comprendre comment cette démone est apparue. Ironiquement, ce sont ceux qui ont tenté de la détruire qui ont préservé sa mémoire en racontant inlassablement le récit de sa domination.

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